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L'Odyssée : Contexte(s)

Par F. Thibault - publié le mercredi 13 octobre 2010 à 15:37 dans Terminale L
 

 L'ODYSSEE ET SON CONTEXTE

 

Avec L'Iliade, L'Odyssée constitue l'oeuvre fondatrice de la littérature occidentale, et peut-être, plus largement, de sa culture. En effet, L'Iliade, L'Odyssée et la Bible sont les trois livres à partir desquels l'art, la littérature et même la pensée occidentale se sont édifiés, les trois livres qui ont servi en quelque sorte de socle à notre civilisation. Avant d'aborder l'étude des chants V à XIII de L'Odyssée, ces chants qui constituent la partie la plus célèbre de l'épopée homérique, il est nécessaire de rappeler quelques éléments qui permettront de situer l'oeuvre dans son contexte et d'essayer de mettre au clair quelques-uns des problèmes qui s'attachent à cette oeuvre. Le premier d'entre eux concerne l'auteur et la fameuse « question homérique ». On replacera ensuite le texte dans son contexte historique et légendaire, puis on fera le point sur la Guerre de Troie et ses enjeux.

 

I. Homère et la question homérique

Gustave Flaubert, dès 1847, écrit dans son Dictionnaire des idées reçues : « Homère : n'a jamais existé ». Pour parler d'Homère, je renvoie au petit livre que l'helléniste Jacqueline de Romilly a consacré à l'auteur :

« Homère, pour les Anciens, était un poète du VIIIème siècle avant J.-C., auteur de l'Iliade, de l'Odyssée et, au surplus, d'autres poèmes, dont les Modernes ont été amenés à lui refuser la paternité. Ce poète, pour les Anciens, vivait en Asie mineure ou près de l'Asie Mineure. Il est peut-être né à Smyrne ; il a probablement séjourné à Chios ; la tradition le disait aveugle. C'est là tout ce que l'on sait de lui. » Nous voilà donc confronté à ce que l'on appelle traditionnellement la « question homérique ». On évoque L'Odyssée d'Homère, mais cette expression pose de multiples questions : qui était Homère ? A-t-il seulement existé ? A quelle époque a-t-il vécu ? A-t-il écrit L'Odyssée ? Est-ce le même auteur qui a écrit L'Iliade et L'Odyssée ? Ce qu'il a écrit est-il pure invention ? Cela correspond-il à la réalité ? Etc. Autant vous l'annoncer dès maintenant, vous n'aurez pratiquement aucune réponse assurée à ces questions ! Dès l'Antiquité, on trouve des biographies d'Homère, mais plusieurs siècles séparent leurs auteurs du personnage dont ils traitent. Homère a probablement vécu au VIIIème siècle ap. J.-C. tandis que Théagène de Rhégium et Stésimbrote de Thasos, ses premiers biographes, vivaient au VIème siècle… Encore s'agit-il d'une information que l'on doit à Tatien, un auteur chrétien du IIème siècle ap. J.-C. ! La Vie d'Homère la plus complète est celle d'Hérodote et date du IIème siècle ap. J.-C. (et on pense qu'elle a été attribuée à tort à cet auteur, que l'on désigne depuis par le nom de Pseudo-Hérodote !). On voit le problème : les sources sont incertaines, et il y aurait, dans le meilleur des cas, deux siècles entre l'auteur et ses premières biographies connues ! Autant dire que l'on ne sait rien d'Homère, ou que ce que l'on sait de lui est moins une biographie, un témoignage crédible et fiable, qu'une fiction biographique, une sorte de légende.

Même son nom fait problème. Les premiers témoignages s'accordent à reconnaître qu'il ne s'est d'abord pas appelé Homère, mais Mélésigenès, parce qu'il était né au bord du fleuve Mélès, qui coule près de Smyrne (mais certains disent même que le fleuve était son père !).

Le nom d'Homère lui aurait été donné plus tard, soit parce qu'il aurait été « otage » (homêros, en grec), soit parce qu'en langue éolienne c'est le mot qui désigne les aveugles (et Homère aurait été aveugle), soit parce qu'en tant que poète, il était celui qui « ajuste » (racine ar- de arariskô) « ensemble » (homou) les vers. Autrement dit, Homère serait une sorte de synonyme de la fonction de rhapsode, celui qui raconte les poèmes épiques ! Où est-il né ? Où est-il mort ? Qui étaient ses parents ? Quelle a été sa vie ? A-t-il été contemporains des événements qu'il relate dans ses épopées ? Rien n'est assuré et l'on pourra se reporter à des ouvrages très érudits qui tentent (en vain) de traiter ces questions. D'ailleurs, ce n'est pas très utile pour aborder L'Odyssée. On estime néanmoins qu'Homère a vécu au VIIIème siècle av. J.-C. et que les événements relatés dans L'Iliade se situent vers 1200 av. J.-C. Il y a donc, à nouveau, un très grand écart entre les faits et leur récit, entre l'Histoire (elle aussi sujette à caution) et l'histoire. D'autre part, grâce à son livre intitulé Ion, Platon nous informe au Vème siècle av. J.-C. d'une congrégation nommée « Homérides » : il s'agissait d'un groupe de poètes, qui se prétendaient descendants d'Homère, et qui s'étaient en quelque sorte spécialisés dans la récitation de ses épopées. Ils garantissaient ainsi, puisque la transmission était orale, une certaine conformité à l'original. Pour simplifier, on pense que ce qui s'est passé à Troie et les aventures des différents protagonistes a constitué un récit qui s'est transmis oralement d'aède en aède durant près de cinq siècles, subissant des additions, des modifications, des interpolations, jusqu'à ce que le texte prenne la forme qu'on lui connaît aujourd'hui et qu'elle soit officiellement fixée au VIème siècle av. J.-C., sous le règne du tyran Pisistrate (à moins qu'il ne s'agisse de Solon, le législateur athénien, ou encore du spartiate Lycurgue).

 

II. Faut-il croire à L'Iliade et l'Odyssée ?

Bien que nous n'ayons qu'une partie de L'Odyssée à étudier, on ne peut faire autrement que de revenir sur la guerre de Troie et L'Iliade : d'abord parce que L'Odyssée s'inscrit dans sa continuité, puisqu'il y est question du retour de l'un des héros de cette guerre ; ensuite parce que plusieurs épisodes y renvoient de façon explicite (lorsque Démodocos relate la ruse du cheval de Troie, lorsqu'Ulysse rencontre Achille aux Enfers). Historiquement, les événements de la guerre de Troie se situent { la fin de l'époque mycénienne et Homère les a sublimé dans une épopée, comme le note l'historien Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse : « Il faut considérer que cette expédition fut plus importante que les précédentes, mais inférieure à celles de nos jours, si l'on veut ici encore ajouter foi à Homère : sans doute est-il vraisemblable qu'étant poète, il l'a embellie pour la grandir. »

Longtemps considérée comme un mythe, la guerre de Troie va devenir réelle à la fin du XIXème siècle, grâce aux travaux d'Heinrich Schliemann. De 1871 à 1890, il effectue des fouilles archéologiques à Hissarlik, en Turquie, qu'il pense être le lieu de l'antique Troie. Il met à jour neuf villes superposées dont il pense que l'une d'elle, qui porte les marques d'une destruction brutale, est la Troie de L'Iliade. Mieux encore, il retrouve deux sources et un lavoir, qui sont justement le lieu où se déroule le combat d'Achille et d'Hector dans l'épopée d'Homère ! Pour lui, c'est la preuve que le récit du poète correspond bien à la réalité ! Par ailleurs, d'autres fouilles effectuées à Ithaque, à Tirynthe et à Mycènes ont livré d'autres indices tendant à ajouter foi au récit d'Homère. Après tout, lors de l'époque mycénienne, les Grecs pratiquaient fréquemment la piraterie et le pillage, et leurs expéditions les menaient naturellement vers les terres opulentes de l'Asie Mineure, donc de Troie… Ce que les historiens modernes ont souligné, c'est que le monde homérique, s'il correspond bien à la réalité, est marqué aussi par l'anachronisme : certains éléments évoqués dans L'Iliade appartiennent à diverses époques (du XVIème au VIIIème siècle avant J.-C.). Ces anachronismes historiques ne constituent pourtant pas de problèmes narratifs une fois qu'ils sont intégrés au récit, et ils s'expliquent par le mode de transmission et de formation de l'épopée évoqué ci-dessus : l'histoire de L'Iliade s'est construite durant cinq siècle, elle a donc intégré progressivement des éléments appartenant au diverses époques. Enfin, pour ce qui est de la réalité des épopées, on peut signaler l'entreprise un peu folle de Victor Bérard. Non seulement cet helléniste est l'un des plus célèbres traducteurs de L'Iliade et de L'Odyssée, mais il a aussi entrepris en 1901, puis en 1912, de refaire le voyage d'Ulysse à travers la Méditerranée en essayant de retrouver les lieux réels où se sont déroulés les différents épisodes. Pour lui, le pays des Cyclopes se trouve dans le golfe de Naples, l'île des Lotophages est Djerba, l'île d'Eole est le Stromboli, l'île du Soleil est en Sicile, quant à Calypso, elle se cache sur la côte africaine du détroit de Gibraltar… Après ces voyages, qui ont été l'origine d'une étude monumentale accompagnée de photographies, Bérard peut affirmer : « L'Odyssée n'est pas un simple assemblage de contes : c'est un document géographique ».

 

III. La Guerre de Troie

Comme vous le savez sans doute, l'Iliade ne raconte pas la guerre de Troie. Il n'y est question que d'un épisode, qui pourra même sembler mineur. En effet, selon la tradition, la guerre de Troie a duré dix ans, tandis que le récit de l'Iliade s'étend seulement sur cinquante-six jours. Une goutte d'eau… Il faut donc rappeler de quoi il est question avec cette fameuse guerre de Troie qui a tant d'importance dans l'imaginaire occidental (puisqu'à la suite de la chute de Troie, le prince Enée fondera ce qui sera, plus tard, la civilisation romaine).

Une fois n'est pas coutume, l'origine de cet épisode mythologique est féminine, puisqu'il débute par une dispute entre trois déesses, Héra, Aphrodite et Athéna. Aux noces de Thétis et Pélée, les parents d'Achille, la Discorde lança une pomme d'or (la fameuse pomme de discorde) au milieu de l'assemblée en disant qu'elle était destinée à la plus belle des déesses. Comme personne n'osait se décider pour désigner une déesse —et se mettre à dos les deux autres—, on demanda son avis à Pâris, l'un des fils de Priam et d'Hécube, les souverains de Troie… Pâris, dont un présage avait annoncé qu'il causerait la ruine de Troie ! Chacune des déesses essaya de convaincre Pâris : Héra lui promit le royaume d'Asie tout entier ; Athéna, la victoire dans les combats ; Aphrodite, la plus belle des femmes, Hélène. Et que choisit le jeune homme ? Hélène, bien sûr ! Hélène était la fille de Zeus, qui s'était métamorphosé en cygne afin de séduire Léda, la femme de Tyndare, roi de Sparte. Comme Hélène était extraordinairement belle, tous les hommes voulaient l'épouser, et Tyndare s'inquiéta des conflits que cela pouvait engendrer. Ulysse, le rusé Ulysse, celui-là même qui sera le héros de L'Odyssée, lui souffla alors une idée afin d'éviter les querelles : tous les prétendants à Hélène devaient prêter serment de respecter le choix de la jeune femme et de porter secours à son mari si quelqu'un venait lui disputer sa femme. Hélène épousa Ménélas, roi de Mycènes, tandis que sa soeur, Clytemnestre, épousa le frère de Ménélas, Agamemnon, roi d'Argos.

C'est à ce moment qu'intervient l'épisode clef de cet « Amour, Gloire et Beauté » à la grecque : alors que Ménélas est en voyage, Pâris débarque à Sparte et enlève Hélène [Le rôle d'Hélène dans cet enlèvement est variable : victime arrachée aux siens ou victime consentante, le personnage d'Hélène repose sur cette ambiguité quant à son adultère. Dans L'Odyssée, elle est présentée comme ayant clairement trahi, se qualifiant elle-même de « chienne » (IV, 145), même si Ménélas laisse entendre un peu après qu'elle aurait été manipulée par les dieux eux-mêmes… ]

Sacrifice, retour du vent, et voyage sans encombres : les Grecs arrivent devant Troie, que l'on appelle aussi Ilion (d'où le titre d'Iliade) ou encore Pergame (là où l'on inventa le parchemin). Après des pourparlers sans résultats, les troupes grecques assiègent la ville pendant dix ans ! Dix ans au cours desquels les hommes s'affrontent, aidés ou entravés par des dieux qui ont pourtant reçu l'ordre de Zeus de ne pas s'en mêler, mais qui ne peuvent s'empêcher d'y mettre leur grain de sel : du côté des Grecs, il y a bien sûr Athéna et Héra (les deux perdantes du concours de la pomme de discorde) ainsi que Poséidon ; du côté des Troyens, on trouve Aphrodite, Arès et Apollon.  . Grâce au serment que Tyndare avait fait prêter aux princes grecs, Ménélas réunit une grande armée composée de Nestor, Diomède, Ajax, Patrocle, Idoménée, Ulysse (qui se joint à la coalition à contrecoeur), et Achille. Les troupes se regroupent dans le port d'Aulis afin de faire voile vers Troie, mais le départ est impossible car il n'y a pas le moindre souffle de vent. Le devin Calchas annonce alors qu'Agamemnon doit sacrifier sa fille aînée, Iphigénie, à la déesse Artémis pour que le vent se remette à souffler.


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