Questions sur les extraits de l'Ecriture ou la vie de Jorge Semprun( 2nde6)
Troisième séance de l'objet d'étude Lire, Ecrire, Publier, séquence: Ton libérateur, c'est le livre.
Extraits de L'Ecriture ou la vie de Jorge Semprun.
Objectif : comprendre la force de la littérature et ce qu'elle apporte aux hommes.
« Wozu Dichter in dürfitger Zeiten ? » HÖlderlin.
Traduction: Pourquoi des poètes en ces temps de détresse?
Quels rôles joue la littérature dans ces deux extraits ?
Dans le premier extrait, l'on voit un groupe de détenu trouver refuge dans les latrines pour fumer ensemble et se dire des poèmes. La poésie leur permet de faire entrer dans le camp des souvenirs de ce qu'ils étaient avant d'être déportés : des hommes cultivés mus par des valeurs communes. Les échanges de poèmes leur permettent à la fois de se rassembler en se découvrant des affinités, « des points communs », de se sentir unis autrement que par leur triste condition et au-delà de la barrière des langues et des nationalités différentes. La diction en chœur du lied de la Lorelei de Heine- le texte de Semprun utilise des métaphores musicales : "rythme, comme un chef d'orchestre"- leur permet d'affirmer leur liberté par rapport à la musique quotidienne « des galoches de bois » qui au pas cadencé retournent aux baraquements à chaque fin de journée dans le camp. Le paradoxe incroyable du récit réside dans le fait que les détenus retrouvent leur dignité humaine dans les lieux dévolus aux fonctions animales d'excrétion, les latrines du camp, et à travers la diction commune d'un poème en allemand, langue des tortionnaires, ce qui prouve encore une fois la grandeur morale des détenus qui ne confondent pas dans une même haine la langue allemande et la culture de ce pays. Au cœur même de l'horreur des camps, la culture et la littérature sont porteuses d'espoir. Dans ces circonstances, la poésie permet de s'évader mentalement des camps et crée un moment de grande joie, le texte parle d'une « indicible allégresse » lié à l'union que la diction du poème a permise dans un lieu d'isolement et de négation de toute solidarité.
La littérature a encore une autre fonction : elle sert par deux fois de viatique( parole que l'on prononce aux mourants ) au narrateur pour accompagner un camarade dans la mort et l'aider à trépasser, passer de l'autre côté. Semprun évoque l'agonie affreuse du grand intellectuel Maurice Halbwachs qui meurt dans la puanteur de ses excréments d'une terrible dysenterie. Pour redonner un peu de dignité humaine à son maître, Semprun lui récite le dernier poème des Fleurs du Mal de Baudelaire, intitulé, Le Voyage. Dans le récit, le poème est mis en parallèle avec la prière aux agonisants juive, le Kaddish. Maurice Halbwachs meurt alors en échangeant avec Semprun un regard brillant d' « une terrible fierté », car la compréhension du poème lui redonne un visage humain d'intellectuel français cultivé et sensible alors que le corps le lâche ; le sens du poème le transforme, non en un mourant, mais en un explorateur du pays de l'au-delà qui va « au fond du gouffre , enfer ou ciel qu'importe/ au fond de l'Inconnu y trouver du nouveau » d'où sans doute le sentiment de fierté signalé par Semprun et pas seulement le sentiment de reconnaissance .
(question de réflexion: en quoi le poème choisi par semprun est-il adapté à la situation?)
Lorsque Semprun se retrouvera dans le même genre de situation, mais au moment de la libération du camp de Buchenwald, et qu'il s'agira d'accompagner dans la mort un jeune résistant antifranquiste, Morales, il cherchera aussi un poème espagnol pour le « consoler », même s'il doute de la possibilité même de la « consolation ».