texte complémentaire lecture cursive la poésie en résistance
Biographie d'Eugène Guillevic
XXe siècle
Eugène Guillevic est né à Carnac dans le Morbihan le 5 août 1907 et est décédé à Paris le 19 mars 1997. Il est l'un des plus importants poètes français de la seconde moitié du XXe siècle. Il ne signa jamais ses nombreux recueils que de son seul nom, Guillevic.
Il vient au monde dans le paysage pierreux et marin de la Bretagne. Puis son père, d'abord marin, se fait gendarme et l'emmène à Jeumont (Nord) en 1909, à Saint-Jean-Brévelay (Morbihan) en 1912, à Ferrette (Haut-Rhin) en 1919.
Après avoir passé un baccalauréat de mathématiques, il est reçu au concours de 1926 dans l'administration de l'Enregistrement (Alsace, Ardennes). Nommé en 1935 à Paris rédacteur principal à la Direction Générale au Ministère des Finances et des Affaires économiques, il est affecté en 1942 au Contrôle économique. Il appartient de 1945 à 1947 aux Cabinets des ministres communistes François Billoux (Économie nationale) puis Charles Tillon (Reconstruction). En 1947 après l'éviction des ministres communistes, il réintègre l'Inspection générale de l'Économie où il s'occupe notamment d'études de conjoncture et d'aménagement du territoire, jusqu'à sa retraite en 1967.
Il devient dès avant guerre l'ami de Jean Follain qui l'introduit dans le groupe Sagesse. Puis il appartient au groupe de l'École de Rochefort.
Catholique pratiquant jusque vers trente ans, il devient sympathisant communiste au moment de la Guerre d'Espagne, adhère en 1942 au Parti communiste alors qu'il se lie à Paul Éluard et participe aux publications de la presse clandestine (Pierre Seghers, Jean Lescure). Il demeure, malgré bien des réticences sur la fin des années 60, fidèle à son engagement jusqu'en 1980.
Après une période de résistance, de rébellion contre l'ordre social et l'ordre des choses, s'esquisse un retour à l'interrogation, une tentative d'apprivoiser le monde et son silence. Refusant la métaphysique, il choisit l'ici, qu'il explore sans fin, passionnément. Sa poésie est concise, franche comme le roc, rugueuse et généreuse, tout en demeurant suggestive. Sa poétique se caractérise aussi par son refus des métaphores, auxquelles il préfère les comparaisons, jugées moins mensongères.
Guillevic a reçu le Grand Prix de poésie de l'Académie française en 1976, le grand Prix national de poésie en 1984, et le Prix Goncourt de la poésie en 1988.
Œuvres de jeunesse :
* L'Expérience Guillevic, 1923-1938
* Requiem, 1938
Œuvres :
* Terraqué, 1942.
* Elégies, 1946
* Fractures, 1947
* Gagner, 1949.
* Terre à bonheur, 1952
* 31 sonnets, préface de Aragon, 1954
* Carnac, 1961.
* Sphère, 1963.
* Avec, 1966.
* Euclidiennes, 1967.
* Ville, 1969.
* Encoches, 1970.
* Inclus, 1973.
* Du domaine, 1977.
* Étier, poèmes 1965-1975
* Autres, poèmes 1969-1979
* Trouées, poèmes 1973-1980
* Requis, poèmes 1977-1982
* Motifs, poèmes 1981-1984
* Creusement, poèmes 1977-1986
* Qui, L'Instant perpétuel, 1987
* Le Chant, poème 1987-1988
* Impacts, Deyrolle Editeur, 1990
* Maintenant, poème 1986-1992
* Possibles futurs, poèmes 1982-1994
* Quotidiennes, poèmes 1994-1996
* Présent, poèmes 1987-1997
* Relier, poèmes 1938-1996
* Pas si bêtes !, oeuvre posthume 2004
* Humour blanc et autres fabliettes, oeuvre posthume 2008
Commentaire sur Les charniers :
Un soir de 1945, Guillevic et Eluard se trouvent à la terrasse du café les Deux magots. Ils lisent France-Soir dont la une affiche la photo d'un charnier de camp nazi. Que dire ? Que penser face À ce dépassement de l'horreur ? Face À ces corps qui était vivants et qui maintenant forment cette masse inerte, inhumaine. Que penser et quoi écrire ? Pour Guillevic, ce charnier ne sera pas l'occasion d'un lyrisme politique ou historique. Ayant adhéré au Parti Communiste pendant la guerre, il a bien écrit quelques poèmes militants (Grèves, La misère, Chants des combattants de la liberté...) mais sans obstination. L'écriture de Guillevic va être autre chose : il s'agit de rester sur le sujet, sur l'objet du poème, ne pas le quitter un seul moment. Pas de digression, pas de comparaison mais rester là pour tenter de comprendre, ou décrire cette perplexité face à ces morts pour qui on ne peut rien. Comme une oraison funèbre, sans aucun lyrisme, obsédée par l'inexplicable Rien. Et finalement, l'hommage ultime auquel personne n'osera se livrer, la seule chose que l'on pourrait encore faire : " Se coucher parmi eux / Une heure, une heure ou deux / Simplement pour l'hommage. "
Passez entre les fleurs et regardez :
Au bout du pré c'est le charnier.
Pas plus de cent, mais bien en tas,
Ventre d'insecte un peu géant
Avec des pieds à travers tout.
Le sexe est dit par les souliers
Les regards ont coulé sans doute ;
- Eux aussi
Préféraient les fleurs
A l'un des bords du charnier,
Légèrement en l'air et hardie
Une jambe - de femme
Bien sûr -
Une jambe jeune
Avec un bas noir
Et une cuisse
Une vraie,
Jeune - et rien
Rien.
Le linge n'est pas
Ce qui pourrit le plus vite.
On en voit par là
Durci de matières.
Il donne l'apparence
De chair à cacher qui tiendraient encore.
Combien ont su pourquoi,
Combien sont morts sachant,
Combien n'ont pas su quoi ?
Ceux qui auront pleuré,
Leurs yeux sont tout pareils,
C'est des trous dans des os
Ou c'est du plomb qui fond.
Ils ont dit oui
A la pourriture
Ils ont accepté
Ils nous ont quittés.
Nous n'avons rien à voir
Avec leur pourriture.
On va autant qu'on peut,
Les séparer,
Mettre chacun d'eux
Dans un trou à lui,
Parce qu'ensemble
Ils font trop de silence contre le bruit.
Si ce n'était pas impossible
Absolument,
On dirait une femme
Comblée par l'amour
Et qui va dormir.
Quand la bouche est ouverte
Ou bien ce qui en reste,
C'est qu'ils ont dû chanter,
Qu'ils ont crié victoire,
Ou c'est le maxillaire
Qui leur tombait de peur.
- Peut-être par hasard
Et la terre est entrée.
Il y a des endoits où l'on ne sait plus
Si c'est la terre glaise ou si c'est de la chair.
Et l'on est heureux que la terre, partout,
Soir pareille et colle.
Encore s'ils devenaient aussitôt
Des squelettes,
Aussi nets et durs
Que de vrais squelettes
Et pas cette masse
Avec la boue.
Lequel de nous voudrait
Se coucher parmi eux
Une heure, une heure ou deux,
Simplement pour l'hommage.
Où est la plaie
Qui fait réponse ?
Où est la plaie des corps vivants ?
Où est la plaie
Pour qu'on la vole,
Qu'on la guérisse.
Ici
Ne repose pas,
Ici ou là, jamais
Ne reposera
Ce qui reste
Ce qui restera
De ces corps-là.
Exécutoire - Gallimard 1947