Camus Acte V- texte 22
Les Justes, Albert Camus, Acte V.
DORA, marchant vers la fenêtre
Aimer, oui, mais être aimée !...Non, il faut marcher. On voudrait s'arrêter. Marche ! Marche ! On voudrait tendre les bras et se laisser aller. Mais la sale injustice colle à nous comme de la glu. Marche ! Nous voilà condamnés à être plus grands que nous-mêmes. Les êtres, les visages, voilà ce qu'on voudrait aimer. L'amour plutôt que la justice ! Non, il faut marcher. Marche, Dora ! Marche, Yanek ! (Elle pleure.) Mais pour lui le but approche.
ANNENKOV, la prenant dans ses bras.
Il sera grâcié.
DORA, le regardant
Tu sais bien que non. Tu sais bien qu'il ne faut pas.
Il détourne les yeux.
DORA
Il sort peut-être déjà dans la cour. Tout ce monde soudain silencieux, dès qu'il apparaît. Pourvu qu'il n'ait pas froid. Boria, sais-tu comme l'on pend ?
ANNENKOV
Au bout d'une corde. Assez, Dora !
DORA, aveuglément
Le bourreau saute sur les épaules, le cou craque. N'est-ce pas terrible ?
ANNENKOV
Oui, dans un sens. Dans un autre sens, c'est le bonheur.
DORA
Le bonheur ?
ANNENKOV
Sentir la main d'un homme avant de mourir.
Dora se jette dans un fauteuil. Silence.
ANNENKOV
Dora, il faudra partir ensuite. Nous nous reposerons un peu.
DORA, égarée
Partir ? Avec qui ?
ANNENKOV
Avec moi, Dora.
DORA , elle le regarde
Partir ! (Elle se détourne vers la fenêtre. Le jour se lève. Dora parle à voix basse.)
Mais quel affreux goût a parfois la fraternité !
On frappe. Entre Voinov et Stepan. Tous restent immobiles. Dora chancelle mais se reprend dans un effort visible.
STEPAN, à voix basse
Yanek n'a pas trahi.
ANNENKOV
Orlov a pu le voir.
STEPAN
Oui.
DORA, s'avançant fermement
Assieds-toi. Raconte.
STEPAN
A quoi bon ?
DORA
Raconte tout. J'ai le droit de savoir. J'exige que tu racontes. Dans le détail.
STEPAN
Je ne saurai plus. Et puis maintenant il faut partir.
DORA
Non, tu parleras. Quand l'a-t-on prévenu ?
STEPAN
A dix heures du soir.
DORA
Quand l'a-t-on pendu ?
STEPAN
A deux heures du matin.
DORA
Et pendant quatre heures, il a attendu ?
STEPAN
Oui, sans un mot. Et puis, tout s'est précipité. Maintenant, c'est fini.
DORA
Quatre heures sans parler ? Attends un peu. Comment était-il habillé ? Avait-il sa pelisse ?
STEPAN
Non, il était tout en noir, sans pardessus. Et il avait un feutre noir.
DORA
Quel temps faisait-il ?
STEPAN
La nuit noire. La neige était sale. Et puis la pluie l'a changée en une boue gluante.
DORA
Il tremblait ?
STEPAN
Non.
DORA
Orlov a-t-il rencontré son regard ?
STEPAN
Non.
DORA
Que regardait-il ?
STEPAN
Tout le monde dit Orlov, sans rien voir.
DORA
Après, après ?
STEPAN
Laisse, Dora.
DORA
Non, je veux savoir. Sa mort du moins est à moi.
STEPAN
On lui a lu le jugement.
DORA
Que faisait-il pendant ce temps-là ?
STEPAN
Rien. Une fois seulement, il a secoué sa jambe pour enlever un peu de boue qui tachait sa chaussure.
DORA, la tête entre les mains
Un peu de boue !
ANNENKOV, brusquement
Comment sais-tu cela ?
Stepan se tait.
ANNENKOV
Tu as tout demandé à Orlov ? Pourquoi ?
STEPAN, détournant les yeux.
Il y avait quelque chose entre Yanek et moi.
ANNENKOV
Quoi donc ?
STEPAN
Je l'enviais.
DORA
Après, Stepan, après ?
STEPAN
Le père Florenski est venu lui présenter le crucifix. Il a refusé de l'embrasser. Et il a déclaré : « Je vous ai déjà dit que j'en ai fini avec la vie et que je suis en règle avec la mort. »
DORA
Comment était sa voix ?
STEPAN
La même exactement. Moins la fièvre et l'impatience que vous lui connaissiez .
DORA
Avait-il l'air heureux ?
ANNENKOV
Tu es folle ?
DORA
Oui, oui, j'en suis sûre, il avait l'air heureux. Car ce serait trop injuste qu'ayant refusé d'être heureux dans la vie pour mieux se préparer au sacrifice, il n'ait pas reçu le bonheur en même temps que la mort. Il était heureux et il a marché calmement à la potence, n'est-ce pas ?
STEPAN
Il a marché. On chantait sur le fleuve en contrebas, avec un accordéon. Des chiens ont aboyé à ce moment là.
DORA
C'est alors qu'il est monté…
STEPAN
Il est monté. Il s'est enfoncé dans la nuit. On a vu vaguement le linceul dont le bourreau l'a recouvert tout entier.
DORA
Et puis, et puis…
STEPAN
Des bruits sourds.
DORA
Des bruits sourds. Yanek ! Et ensuite…
Stepan se tait.
DORA, avec violence
Ensuite, te dis-je. (Stepan se tait.) Parle, Alexis, ensuite.
VOINOV
Un bruit terrible.
DORA
Aah. (Elle se jette contre le mur.)
Stepan détourne la tête. Annenkov, sans une expression, pleure. Dora se retourne, elle les regarde, adossée au mur.
DORA, d'une voix changée, égarée
Ne pleurez pas. Non, non, ne pleurez pas ! Vous voyez bien que c'est le jour de la justification. Quelque chose s'élève à cette heure qui est notre témoignage à nous autres révoltés : Yanek n'est plus un meurtrier. Un bruit terrible ! Il a suffi d'un bruit terrible et le voilà retourné à la joie de l'enfance. Vous souvenez-vous de son rire ? Il riait sans raison parfois. Comme il était jeune ! Il doit rire maintenant. Il doit rire, la face contre la terre !
Elle va vers Annenkov.
DORA
Boria, tu es mon frère ? Tu as dit que tu m'aiderais ?
ANNENKOV
Oui.
DORA
Alors, fais cela pour moi. Donne-moi la bombe.
Annenkov la regarde.
DORA
Oui, la prochaine fois. Je veux la lancer. Je veux être la première à la lancer.
ANNENKOV
Tu sais bien que nous ne voulons pas de femmes au premier rang.
DORA, dans un cri
Suis-je une femme maintenant ?
Ils la regardent. Silence.
VOINOV, doucement
Accepte, Boria.
STEPAN
Oui, accepte.
ANNENKOV
C'était ton tour, Stepan.
STEPAN, regardant Dora
Accepte. Elle me ressemble maintenant.
DORA
Tu me la donneras, n'est-ce pas ? Je la lancerai. Et plus tard dans une nuit froide…
ANNENKOV
Oui, Dora
DORA, elle pleure
Yanek ! Une nuit froide et la même corde ! Tout sera plus facile maintenant.
RIDEAU