Réussir le français au lycée

Camus Acte V- texte 22

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:15 dans Textes EAF 1ES1

Les Justes, Albert Camus, Acte V.

 

 

DORA, marchant vers la fenêtre

Aimer, oui, mais être aimée !...Non, il faut marcher. On voudrait s'arrêter. Marche ! Marche ! On voudrait tendre les bras et se laisser aller. Mais la sale injustice colle à nous comme de la glu. Marche ! Nous voilà condamnés à être plus grands que nous-mêmes. Les êtres, les visages, voilà ce qu'on voudrait aimer. L'amour plutôt que la justice ! Non, il faut marcher. Marche, Dora ! Marche, Yanek ! (Elle pleure.) Mais pour lui le but approche.

 

 

ANNENKOV, la prenant dans ses bras.

Il sera grâcié.

 

DORA, le regardant

Tu sais bien que non. Tu sais bien qu'il ne faut pas.

 

Il détourne les yeux. 

 

 

DORA

Il sort peut-être déjà dans la cour. Tout ce monde soudain silencieux, dès qu'il apparaît. Pourvu qu'il n'ait pas froid. Boria, sais-tu comme l'on pend ?

 

ANNENKOV

Au bout d'une corde. Assez, Dora !

 

DORA, aveuglément

Le bourreau saute sur les épaules, le cou craque. N'est-ce pas terrible ?

 

ANNENKOV

Oui, dans un sens. Dans un autre sens, c'est le bonheur.

DORA

Le bonheur ?

 

ANNENKOV

Sentir la main d'un homme avant de mourir.

 

Dora se jette dans un fauteuil. Silence.

 

 

ANNENKOV

Dora, il faudra partir ensuite. Nous nous reposerons un peu.

 

DORA, égarée

Partir ? Avec qui ?

 

 

ANNENKOV

Avec moi, Dora.

 

DORA , elle le regarde

Partir ! (Elle se détourne vers la fenêtre. Le jour se lève. Dora parle à voix basse.)

Mais quel affreux goût a parfois la fraternité !

 

On frappe. Entre Voinov et Stepan. Tous restent immobiles. Dora chancelle mais se reprend dans un effort visible.

 

STEPAN, à voix basse

Yanek n'a pas trahi.

 

ANNENKOV

Orlov a pu le voir.

 

STEPAN

Oui.

DORA, s'avançant fermement

Assieds-toi. Raconte.

STEPAN

A quoi bon ?

DORA

Raconte tout. J'ai le droit de savoir. J'exige que tu racontes. Dans le détail.

 

STEPAN

Je ne saurai plus. Et puis maintenant il faut partir.

 

DORA

Non, tu parleras. Quand l'a-t-on prévenu ?

 

STEPAN

A dix heures du soir.

 

DORA

Quand l'a-t-on pendu ?

 

STEPAN 

A deux heures du matin.

DORA

Et pendant quatre heures, il a attendu ?

 

STEPAN

Oui, sans un mot. Et puis, tout s'est précipité. Maintenant, c'est fini.

 

DORA

Quatre heures sans parler ? Attends un peu. Comment était-il habillé ? Avait-il sa pelisse ?

 

STEPAN

Non, il était tout en noir, sans pardessus. Et il avait un feutre noir.

 

DORA

Quel temps faisait-il ?

 

STEPAN

La nuit noire. La neige était sale. Et puis la pluie l'a changée en une boue gluante.

 

DORA

Il tremblait ?

 

STEPAN

Non.

 

DORA

Orlov a-t-il rencontré son regard ?

 

STEPAN

Non.

 

DORA

Que regardait-il ?

 

STEPAN

Tout le monde dit Orlov, sans rien voir.

 

DORA

Après, après ?

 

STEPAN

Laisse, Dora.

 

DORA

Non, je veux savoir. Sa mort du moins est à moi.

 

STEPAN

On lui a lu le jugement.

DORA

Que faisait-il pendant ce temps-là ?

 

STEPAN

Rien. Une fois seulement, il a secoué sa jambe pour enlever un peu de boue qui tachait sa chaussure.

 

DORA, la tête entre les mains

Un peu de boue !

 

ANNENKOV, brusquement

Comment sais-tu cela ?

 

Stepan se tait.

 

ANNENKOV

Tu as tout demandé à Orlov ? Pourquoi ?

 

STEPAN, détournant les yeux.

Il y avait quelque chose entre Yanek et moi.

 

ANNENKOV

Quoi donc ?

 

STEPAN

Je l'enviais.

 

DORA

Après, Stepan, après ?

 

STEPAN

Le père Florenski est venu lui présenter le crucifix. Il a refusé de l'embrasser. Et il a déclaré : « Je vous ai déjà dit que j'en ai fini avec la vie et que je suis en règle avec la mort. »

 

DORA

Comment était sa voix ?

 

STEPAN

La même exactement. Moins la fièvre et l'impatience que vous lui connaissiez .

 

DORA

Avait-il l'air heureux ?

 

ANNENKOV

Tu es folle ?

 

DORA

Oui, oui, j'en suis sûre, il avait l'air heureux. Car ce serait trop injuste qu'ayant refusé d'être heureux dans la vie pour mieux se préparer au sacrifice, il n'ait pas reçu le bonheur en même temps que la mort. Il était heureux et il a marché calmement à la potence, n'est-ce pas ?

 

STEPAN

Il a marché. On chantait sur le fleuve en contrebas, avec un accordéon. Des chiens ont aboyé à ce moment là.

 

DORA

C'est alors qu'il est monté…

 

STEPAN

Il est monté. Il s'est enfoncé dans la nuit. On a vu  vaguement le linceul dont le bourreau l'a recouvert tout entier.

 

DORA

Et puis, et puis…

 

STEPAN

Des bruits sourds.

 

DORA

Des bruits sourds. Yanek ! Et ensuite…

 

Stepan se tait.

 

DORA, avec violence

Ensuite, te dis-je. (Stepan se tait.) Parle, Alexis, ensuite.

 

VOINOV

Un bruit terrible.

 

DORA

Aah. (Elle se jette contre le mur.)

Stepan détourne la tête. Annenkov, sans une expression, pleure. Dora se retourne, elle les regarde, adossée au mur.

DORA, d'une voix changée, égarée

Ne pleurez pas. Non, non, ne pleurez pas ! Vous voyez bien que c'est le jour de la justification. Quelque chose s'élève à cette heure qui est notre témoignage à nous autres révoltés : Yanek n'est plus un meurtrier. Un bruit terrible ! Il a suffi d'un bruit terrible et le voilà retourné à la joie de l'enfance. Vous souvenez-vous de son rire ? Il riait sans raison parfois. Comme il était jeune ! Il doit rire maintenant. Il doit rire, la face contre la terre !

 

Elle va vers Annenkov.

 

DORA

Boria, tu es mon frère ? Tu as dit que tu m'aiderais ?

 

ANNENKOV

Oui.

DORA
Alors, fais cela pour moi. Donne-moi la bombe.

Annenkov la regarde.

 

DORA

Oui, la prochaine fois. Je veux la lancer. Je veux être la première à la lancer.

 

ANNENKOV

Tu sais bien que nous ne voulons pas de femmes au premier rang.

 

DORA, dans un cri

Suis-je une femme maintenant ?

 

Ils la regardent. Silence.

 

VOINOV, doucement

Accepte, Boria.

 

STEPAN

Oui, accepte.

 

ANNENKOV

C'était ton tour, Stepan.

 

STEPAN, regardant Dora

Accepte. Elle me ressemble maintenant.

 

DORA

Tu me la donneras, n'est-ce pas ? Je la lancerai. Et plus tard dans une nuit froide…

 

ANNENKOV

Oui, Dora

 

DORA, elle pleure

Yanek ! Une nuit froide et la même corde ! Tout sera plus facile maintenant.

 



RIDEAU


Page précédente | Page 9 sur 285 | Page suivante
Ce blog est à destination de l'ensemble des élèves de seconde du lycée Saint-Vincent à Senlis et plus largement ouvert à tout élève de lycée. Il a pour but de prolonger le cours en ligne pour les enseignants et de permettre aux élèves de devenir acteurs du cours en participant au blog.
«  Juillet 2026  »
LunMarMerJeuVenSamDim
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031 

Derniers commentaires

- Commentaire sans titre (par aureliestauder)
- Commentaire sans titre (par Visiteur non enregistré)
- Commentaire sans titre (par aureliestauder)
- Commentaire sans titre (par aureliestauder)
- Sarah 2°4 (par Visiteur non enregistré)

Canal RSS

Abonnement