Camus Acte III- texte 21
Les Justes, Camus, Acte III.
KALIAYEV, se levant, dans une grande agitation.
Aujourd'hui, je sais ce que je ne savais pas. Tu avais raison, ce n'est pas si simple. Je croyais que c'était facile de tuer, que l'idée suffisait, et le courage. Mais je ne suis pas si grand et je sais maintenant qu'il n'y a pas de bonheur dans la haine. Tout ce mal, tout ce mal, en moi et chez les autres. Le meurtre, la lâcheté, l'injustice…Oh il faut, il faut que je le tue…Mais j'irai jusqu'au bout ! Plus loin que la haine !
DORA
Plus loin ? Il n'y a rien
KALIAYEV
Il y a l'amour.
DORA
L'amour ? Non, ce n'est pas ce qu'il faut.
KALIAYEV
Oh Dora, comment dis-tu cela, toi dont je connais le coeur…
DORA
Il y a trop de sang, trop de dure violence. Ceux qui aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour. Ils sont dressés comme je suis, la tête levée, les yeux fixes. Que viendrait faire l'amour dans ces cœurs fiers ? L'amour courbe doucement les têtes, Yanek. Nous, nous avons la nuque raide.
KALIAYEV
Mais nous aimons notre peuple.
DORA
Nous l'aimons, c'est vrai. Nous l'aimons d'un vaste amour sans appui, d'un amour malheureux. Nous vivons loin de lui, enfermés dans nos chambres, perdus dans nos pensées. Et le peuple, lui, nous aime-t-il ? Sait-il que nous l'aimons ? Le peuple se tait. Quel silence, quel silence…
KALIAYEV
Mais c'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour.
DORA
Peut-être. C'est l'amour absolu, la joie pure et solitaire, c'est celui qui me brûle en effet. A certaines heures, pourtant, je me demande si l'amour n'est pas autre chose, s'il peut cesser d'être un monologue, et s'il n'y a pas une réponse, quelquefois. J'imagine cela, vois-tu : le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le cœur quitte sa fierté, les bras s'ouvrent. Ah ! Yanek, si l'on pouvait oublier, ne fût-ce qu'une heure, l'atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin. Une seule petite heure d'égoïsme, peux-tu penser à cela ?
KALIAYEV
Oui, Dora, cela s'appelle la tendresse.
DORA
Tu devines tout, mon chéri, cela s'appelle la tendresse. Mais la connais-tu vraiment ? Est-ce que tu aimes la justice avec la tendresse ?
Kaliayev se tait.
Est-ce que tu aimes notre peuple avec cet abandon et cette douceur, ou, au contraire, avec la flamme de la vengeance et de la révolte ? (Kaliayev se tait toujours.) Tu vois. (Elle va vers lui, et d'un ton très faible.) Et moi, m'aimes-tu avec tendresse ?
Kaliayev la regarde.
KALIAYEV, après un silence.
Personne ne t'aimera jamais comme je t'aime.
DORA
Je sais. Mais ne vaut-il pas mieux aimer comme tout le monde ?
KALIAYEV
Je ne suis pas n'importe qui. Je t'aime comme je suis.
DORA
Tu m'aimes plus que la justice, plus que l'Organisation ?
KALIAYEV
Je ne vous sépare pas, toi, l'Organisation et la justice.
DORA
Oui, mais réponds-moi, je t'en supplie, réponds-moi. M'aimes-tu dans la solitude, avec tendresse, avec égoïsme ? M'aimerais-tu si j'étais injuste ?
KALIAYEV
Si tu étais injuste, et que je puisse t'aimer, ce n'est pas toi que j'aimerais.
DORA
Tu ne réponds pas. Dis-moi seulement, m'aimerais-tu si je n'étais pas dans l'Organisation ?
KALIAYEV
Où serais-tu donc ?
DORA.
Je me souviens du temps où j'étudiais. Je riais. J'étais belle alors. Je passais des heures à me promener et à rêver. M'aimerais-tu légère et insouciante ?
KALIAYEV, il hésite et très bas.
Je meurs d'envie de te dire oui.
DORA, dans un cri.
Alors, dis oui, mon chéri, si tu le penses et si cela est vrai. Oui, en face de la justice, devant la misère et le peuple enchaîné. Oui, oui, je t'en supplie, malgré l'agonie des enfants, malgré ceux que l'on pend et ceux que l'on fouette à mort…
KALIAYEV
Tais-toi, Dora.
DORA.
Non, il faut bien une fois au moins laisser parler son cœur. J'attends que tu m'appelles, moi, Dora, que tu m'appelles par-dessus ce monde empoisonné d'injustices…
KALIAYEV, brutalement
Tais-toi. Mon cœur ne me parle que de toi. Mais tout à l'heure, je ne devrai pas trembler.
DORA, égarée
Tout à l'heure ? Oui, j'oubliais…(Elle rit comme si elle pleurait.) Non, c'est très bien, mon chéri. Ne sois pas fâché, je n'étais pas raisonnable. C'est la fatigue. Moi non plus, je n'aurais pas pu le dire. Je t'aime du même amour un peu fixe, dans la justice et les prisons. L'été, Yanek, tu te souviens ? Mais non, c'est l'éternel hiver. Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes. Il y a une chaleur qui n'est pas pour nous. (Se détournant). Ah ! pitié pour les justes !
KALIAYEV, la regardant avec désespoir
Oui, c'est là notre part, l'amour est impossible. Mais je tuerai le grand-duc, et il y aura alors une paix, pour toi comme pour moi.
DORA.
La paix ! Quand la trouverons-nous ?
KALIAYEV, avec violence
Le lendemain.
Entrent Annenkov et Stepan. Dora et Kaliayev s'éloignent l'un de l'autre.