Camus Acte I- texte 19
Albert Camus, les Justes, Acte I, extrait.
KALIAYEV
Qui, nous ? Ah tu veux dire… Ce n'est pas la même chose. Oh non ! ce n'est pas la même chose. Et puis, nous tuons pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d'être criminels pour que la terre se couvre enfin d'innocents.
DORA
Et si cela n'était pas ?
KALIAYEV
Tais- toi, tu sais bien que c'est impossible. Stepan aurait raison alors. Et il faudrait cracher à la figure de la beauté.
DORA
Je suis plus vieille que toi dans l'Organisation. Je sais que rien n'est simple. Mais tu as la foi…Nous avons tous besoin de toi.
KALIAYEV
La foi ? Non. Un seul l'avait.
DORA
Tu as la force de l'âme. Et tu écarteras tout pour aller jusqu'au bout. Pourquoi as-tu demandé à lancer la première bombe ?
KALIAYEV
Peut-on parler de l'action terroriste sans y prendre part ?
DORA
Non.
KALIAYEV
Il faut être au premier rang.
DORA, qui semble réfléchir.
Oui, il y a le premier rang et il y a le dernier moment. Nous devons y penser. Là est le courage, l'exaltation dont nous avons besoin… dont tu as besoin.
KALIAYEV
Depuis un an je ne pense à rien d'autres. C'est pour ce moment que j'ai vécu jusqu'ici. Et je sais maintenant que je voudrais périr sur place, à côté du grand-duc. Perdre mon sang jusqu'à la dernière goutte ou bien brûler d'un seul coup, dans la flamme de l'explosion, et ne rien laisser derrière moi. Comprends-tu pourquoi j'ai demandé à lancer la bombe ? Mourir pour l'idée, c'est la seule façon d'être à la hauteur de l'idée. C'est la justification.
DORA
Moi aussi, je désire cette mort là.
KALIAYEV
Oui, c'est un bonheur qu'on peut envier. La nuit, je me retourne parfois sur ma paillasse de colporteur. Une pensée me tourmente : ils ont fait de nous des assassins. Mais je pense en même temps que je vais mourir, et alors mon cœur s'apaise. Je souris, vois-tu, et je me rendors comme un enfant.
DORA
C'est bien ainsi, Yanek. Tuer et mourir. Mais à mon avis il est un bonheur encore plus grand. (Un temps. Kaliayev la regarde. Elle baisse les yeux.) L'échafaud.
KALIAYEV, avec fièvre.
J'y ai pensé. Mourir au moment de l'attentat laisse quelque chose d'inachevé. Entre l'attentat et l'échafaud, au contraire, il y a toute une éternité, la seule peut-être, pour l'homme.
DORA, d'une voix pressante, lui prenant les mains.
C'est la pensée qui doit t'aider. Nous payons plus que nous devons.
KALIAYEV
Oui, c'est mourir deux fois. Merci, Dora. Personne ne peut rien nous reprocher. Maintenant, je suis sûr de moi.
Silence