Penser après les cours...!

la scène 15 de la Dispute

Par cyberblaise - publié le mercredi 19 mai 2010 à 12:09 dans 1ST2S1 (2009-2010)

Scène 15 : Les tourments amoureux d'Eglé : faut-il rester fidèle au premier amant qui s'est présenté?

1 .Le point de vue de Carise sur le comportement d'Eglé : elle considère que le « change », l'inconstance est une faute dont il faudrait « avoir honte » : cf« ne rougissez-vous pas un peu de votre inconstance ? ». Pour ménager Eglé, elle atténue son reproche avec « un peu », mais on peut y lire au contraire de l'ironie et une façon de lui signifier qu'elle devrait avoir une grande honte.

Elle n'accepte pas l'excuse d'Eglé qui allègue « l'ignorance » pour expliquer l'accident qui lui arrive, or Carise lui rappelle ses promesses : « vous aviez tant promis de l'aimer constamment ». Pour Carise, la déclaration d'amour engage. cf. Jeu sur la famille de mot : « inconstance » pas compatible avec l'adverbe « constamment », Carise souligne la contradiction et le revirement du comportement d'Eglé. La fidélité est d'abord fidélité à la parole donnée. Parler engage, rend responsable de ses actes et de l'autre. Carise lui rappelle la scène 6 et les raisons réfutées qui précèdent le passage étudié.

Elle contredit le point de vue d'Eglé en soulignant les failles de son raisonnement : le camarade « ne vaut pas mieux qu'Azor,  son seul « avantage » est « d'être nouveau venu » : Carise essaie de montrer à Eglé que la variété des amants flatte son narcissisme, que ce qu'elle apprécie, c'est de ressentir les premiers émois liés à la naissance de l'amour que l'on éprouve chez l'autre : cf jeu sur les temps du v . aimer : aimera : futur pour le camarade, présent « m'aime déjà « pour Azor. Dès que l'amour devient un acquis, il est moins jouissif et valorisant. En fait Eglé aime être désirée comme elle l'a dit clairement et naïvement de manière hyperbolique : « car s'il est question d'être aimée, je suis bien aise de l'être, je le déclare, et au lieu d'un camarade, en eût-il cent, je voudrais qu'ils m'aimassent tous ; c'est mon plaisir. »

Etonnement de Carise devant la motivation de l'inconstance chez Eglé qui est uniquement narcissique  dans la phrase exclamative: « Quels étranges motifs de changement ! » Moralement pas défendable selon elle : « Je gagerai bien que vous n'en êtes pas contente » ; elle en appelle au « bon cœur » de sa pupille. Carise est du côté de ceux qui pensent que l'homme est naturellement bon, qu'il a  un « cœur » qui lui fait sentir quand il fait mal et où est le bien.

Solution préconisée par Carise : fuite devant le camarade, échapper à la vue trop séduisante, au miroir que le désir du camarade tendra à Eglé, éviter à la vertu d'avoir à combattre mais Mesrin est désigné par la métonymie du « combat », le combat, c'est lui pour Eglé !

2. Le point de vue d'Eglé : la jeune fille met son cœur à nu puisqu'elle dit sincèrement ce qu'elle ressent. L'on voit qu'elle est capable de raisonner, de se questionner, de formuler des objections. Cf vocabulaire de la pensée et du jugement : « il me parait que, je ne les estime pas beaucoup, je vous défie », et aussi maniement de liaisons logiques : « quand, donc, pourtant, justement, encore, car, d'un côté, de l'autre, ils sont tout deux de conséquence » ou également parataxes avec liens logiques implicites .Elle apparait même comme calculatrice : on trouve dans sa bouche le vocabulaire du calcul :  « mon compte, vaut, avantage considérable, n'est-ce rien ? » Elle sait se défendre par rapport à Carise qui ne semble pas pouvoir trouver les arguments pour la convaincre de rester fidele à Azor.cf « Je vous défie de dire, Vous n'écoutez donc pas ? »

 Pour elle, la fidélité ne s'impose pas ; elle a l'impression d'avoir été piégée par son ignorance lorsqu'elle s'est engagée au premier venu : « Attendez, quand je l'ai promis, il n'y avait que lui,  il fallait donc qu'il restât seul ». L'attrait de la nouveauté, de la variété, de la diversité qui existe dans la nature, comme Eglé en fait l'expérience, exerce son pouvoir. Agnès dans L'Ecole des femmes de Molière déjà disait « Le moyen d'empêcher ce qui fait du plaisir ».

Eglé confond d'ailleurs « valeur » et nouveauté, on peut dire qu'elle fait de la variété une valeur. Les qualités propres à chaque être lui importent peu finalement.

Eglé est confronté à un dilemme : le rythme binaire et les antithèses le prouvent : peine/plaisir, « Faut-il me faire de la peine ? Faut-il me faire plaisir ? » Mais elle ne pense jamais qu'elle pourrait faire plaisir ou peine à autrui, elle ne pense qu'à elle comme le prouve le COD « me » deux fois présents ; son malaise lui fait comprendre qu'il y a un problème, mais sans éducation morale, elle ne trouve pas en elle-même de quoi lutter contre son plaisir. En fait,  elle ne semble pas avoir de « bon cœur »qui puisse faire pencher la balance : comme le prouve les antithèses présentes dans des parallélismes : « Mon bon cœur le condamne, mon bon cœur l'approuve ; il dit oui, il dit non ». Elle ne peut pas se guider sur son fort intérieur : « choisir le plus commode », c'est choisir le plaisir !

Ce qui laisse mal augurer de la confrontation avec Mesrin et laisse craindre qu »Azor ne soit trahi.

3 La leçon à tirer par le lecteur/ spectateur : le spectacle de la nature n'est pas celui que l'on attendait. La nature n'est pas pure, vertueuse, mais au contraire encline au plaisir narcissique et égoïste. La nature humaine est portée au « change », à l'inconstance. Carise ne parvient pas à convaincre Eglé des bénéfices moraux puis affectifs de la constance amoureuse, elle ne trouve pas les mots pour la convaincre de ce qu'elle perdrait en abandonnant Azor qui l'aime et à qui elle s'est engagée par de multiples serments (Dans la mise en scène très sombre de Patrice Chéreau, Azor se suicide à la fin de la pièce!).La conscience morale qui susciterait la honte ne semble pas prédominante. Le constat est amer et dément la position de Rousseau sur la bonté de l'homme à l'état de nature corrompu par la comédie mondaine qu'exigerait la société. Le narcissisme et l'égocentrisme paraissent innés. Le spectacle ne doit pas être très agréable pour Hermiane qui a accusé les hommes d'être plus inconstants car moins sensible à la honte d'actes inconvenants.En fait, on dirait que Le Prince en lui offrant l'expérience de "l'origine du monde" a cherché à l'humilier en tant que femme en lui montrant le spectacle de l'égocentrisme féminin.

La position d'Eglé semble justifier le libertinage comme normal dans la nature, la liberté de l'individu semble devoir s'exprimer dans la possibilité de varier les amours à l'infini, car cette variété satisfait l'amour propre.



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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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