texte 17- Magnus, fin du roman.
Fragment 29
[…] Il ferme la porte de la maison ; celle de la grange reste entrouverte, son loquet est cassé depuis longtemps et il n'a jamais jugé utile de la réparer. Le vent qui se glisse par l'ouverture a achevé d'effacer le nom qu'il avait écrit dans la poussière. Cela n'a plus d'importance, ce nom s'est écrit sur la peau de son cœur. Un nom léger comme un oiseau, qui nidifie sur son épaule ; un nom brûlant au creux de ses reins et le poussant à s'en aller.
Il ne fuit plus, il part au-devant de son nom qui toujours le précède.
Ses bagages ne lui pèseront pas, il n'emporte presque rien.
Il a enfoui le masque de Lothar au pied du tilleul sous lequel frère Jean avait dressé la table le midi du 15 août. Lothar, et aussi May, et Peggy auraient pu s'inviter à leur table ce jour-là pour partager le verre rempli en l'honneur de l'Ange du Verbe. Un tel verre est inépuisable, infiniment partageable.
Quant à l'ours en peluche, laissé trop longtemps sur une étagère de l'armoire de sa chambre, il n'est plus qu'une loque, les mites ont grignoté la laine de son museau, des souris lui ont rongé les pattes et les oreilles et chapardé la bourre de son ventre. Magnus livre la peluche délabrée aux eaux du Trinquelin, petit torrent qui coule au pied de l'abbaye.
L'ourson Magnus s'en va flottant, les renoncules de ses yeux étincelantes d'eau froide et de soleil.
Pour tout livre, il emmène celui qui s'est ouvert en lui dans un souffle de hautbois, et qui n'en finit plus de bruire dans son esprit, dans sa poitrine, dans sa bouche. Les pages du livre frémissent entre ses mains, s'effeuillent sous ses pieds.
S'en aller, chante tout bas le livre des merveilles et de l'insoupçonné, s'en aller…
S'en aller.
Fragment ?
Ici commence l'histoire d'un homme qui …
Mais cette histoire échappe à tout récit, c'est un précipité de vie dans le réel si condensé que tous les mots se brisent à son contact. Et même si on trouvait des mots assez drus pour résister, le récit, venu en un temps décalé, passerait pour une fiction insensée.
« S'en aller ! S'en aller ! Parole du vivant…
…
S'en aller ! s'en aller ! Parole du Prodigue. »
Saint-John Perse , Vents.
Sylvie Germain, Magnus, pages 263 à 265 ( fin du roman).