Réussir le français au lycée

Textes EAF - texte 16

Par ezbynovsky - publié le jeudi 8 avril 2010 à 21:53 dans Textes EAF 1ES1

Opération Gomorrha

 

 

Et soudain, ce qui complotait tout à l'heure dans sa tête enfiévrée, tandis qu'il titubait sous le soleil, explose dans son corps étendu sur le sol, criblé de cris d'insectes – une crue de visions sonores déferle en lui. Mais son père ne figure dans aucune d'elles, le sursaut de mémoire qui lui vient monte d'ailleurs, de plus loin, c'est une lame de fond s'élançant de cœur de la nuit où il est mort, lui, Adam Schmalker avant qu'il ne se fasse appeler ainsi et avant même qu'il ne se nomme Franz-Georg Dunkeltal.

Avant, éperdument avant.

 

Avant, au vif de l'instant présent.

 

Il entend le mugissement d'un orgue colossal, d'assourdissants coups de cymbales, le vrombissement de millions de tambours. Un orchestre fou joue dans le ciel, il joue avec des instruments d'acier, de feu. Son tumulte s'engouffre jusque dessous la terre, qui tremble et qui hurle.

C'est un chœur discordant d'hommes et de femmes de tous âges, d'enfants, de nourrissons, de chiens, qui hurle ainsi en répons au fracas de l'orchestre, et ce chœur qui se tenait blotti, compact sous la terre, se disperse subitement dans une bousculade éperdue. Sa clameur se répand au-dehors, elle court au ras de la terre, se déchire. Il est un des lambeaux de cette clameur pulvérisée, il court en criant et en pleurant.

 

Il voit le ciel se déflagrer, se rompre comme une digue et des torrents de lave noire, de météorites rutilants, d'éclairs blanc soufré jaillir d'entre les brèches. L'orchestre fou joue du feu à outrance.

Il voit des humains et des bêtes se transmuer en torches vives, d'autres se fondre à l'asphalte liquéfié qui clapote dans les rues éventrées, d'autres encore être déchiquetés.

Il voit des arbres s'élancer à l'oblique, énormes javelots échevelés de flammes qui se fichent dans les façades des maisons tandis que giclent les vitres, volent les cheminées, les tuiles, les poutres.

 

Il voit l'eau s'embraser, dans le port, les canaux, les rivières, les bassins, les caniveaux. Partout l'eau prend feu et s'évapore en chuintant ; elle s'enflamme jusque dans les larmes sur les visages des égarés, des mourants

Il sent l'âcre pestilence des chairs brûlées, la fadeur nauséeuse des chairs bouillies, la puanteur du sang et des viscères. Les pierres, les pavés, les charpentes ne sont plus que sable noir, gravier, bouts de charbon.

 

Il voit des torsades d'un jaune cru, des coulées vermeilles, des éclaboussures d'un orange aveuglant tomber du ciel, lacérer la nuit. Une orgie de couleurs à la fois visqueuses et limpides. De gigantesques crachats d'or et d'écarlate pour couronner la ville défunte.

Il entend tonner les crachats de couleurs, et soudain, parmi les pantins disloqués qui courent en tous sens, il voit une femme se couvrir de flammèches safran des cheveux jusqu'aux pieds, danser une valse solitaire, frénétique, en poussant des cris suraigus. Il la voir s'écrouler, se tordre encore quelques secondes et …

 

Et- plus rien.

Il ne sait plus, ne voit ni n'entend plus rien, plus rien que cette femme-flambeau qui se réduit à un tas informe, d'un noir rougeoyant qui fume et qui pue. Sa mère ? Une fée, une sorcière, un tronc d'arbre, un ange foudroyé ? Une inconnue ?

Il l'a regarde, la regarde se consumer, se calciner. Il la regarde, yeux grands ouverts, s'effacer de sa vue, s'effacer de sa vie. Yeux grands ouverts, grands aveugles, il la regarde, la regarde…

 

Fragment 11 – p.88 à 90.


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