Textes EAF- Texte 15
Portrait du père
Le père est souvent absent, et lorsqu'il reste à la maison il n'accorde que peu d'attention à son fils. Jamais il ne joue avec lui, ni ne lui raconte des histoires, et quand il daigne s'intéresser à lui, c'est pour lui reprocher sa passivité. Franz-Georg ne trouve ni l'audace ni les mots pour lui expliquer que la contemplation n'est nullement de la paresse, mais un patient exercice de dressage de sa mémoire. Il ravale des larmes d'impuissance de ne pouvoir expliquer ce qu'il pense et ressent, et surtout de tristesse d'échouer à plaire à son père.
Mais il y a ces soirs magiques où Clemens se transfigure en roi prodigue, lorsque, accompagné au piano par sa femme ou par un des amis invités à dîner, il se campe au milieu du salon, très droit dans la lumière blonde, un peu acide, tombant du lustre, et chante des airs de Bach, de Schütz, de Buxtehude ou de Schubert de sa voix de baryton basse douée d'une étonnante plasticité. Sa bouche s'ouvre en grand, en abîme d'ombre où tremble et gronde un soleil d'orage.
La lumière chatoie sur la monture de métal de ses lunettes et ses yeux disparaissent, comme fondus dans le cercle de verre. Son visage glabre au front dégarni, au nez busqué, semble alors lui aussi coulé dans quelque métal blanc, ou pétri dans de la pâte. Un masque de coryphée, nu et brillant. Et il esquisse dans l'air des gestes de semeur, au ralenti. Ses mains sont trapues, mais ses ongles parfaitement soignés, et ils luisent sous le lustre.
L'enfant écoute en retenant son souffle pour laisser davantage d'espace à celui de son père, tout en puissance et en souplesse. La voix d'un maître de la nuit dont il dompte les forces menaçantes comme il a su terrasser l'ennemie-fièvre. Car Franz-Georg en est sûr, c'est en chantant de la sorte que son père a dû l'aider à guérir, et certainement est-ce ainsi qu'il soulage ses innombrables patients accourus de toute l'Europe. Et il se drape dans cette chrysalide vocale plus dense et voluptueuse que le rideau de velours pourpre du salon où il s'amuse parfois à se cacher.
C'est pour cette voix-là, celle des soirs enchantés, que Franz-Georg aime son père, et l'admire sans mesure. Tant pis si ce père ne se montre guère affectueux, même si cela le blesse ; son chant suffit à le consoler de cette peine, ou du moins il la transforme en mélancolie bienheureuse. Son père est distant, mais son chant est un abri, une jouissance. Il porte un soleil nocturne dans la poitrine.
Magnus, Sylvie Germain. Fragment 3 – pages 21 à 23