Textes EAF - texte 14
Portrait de Magnus
Il passe la plupart du temps à contempler ce qui l'entoure. On le dit trop rêveur, inactif. Mais non, c'est un travail très sérieux auquel il se livre en scrutant longuement le paysage, le ciel, les objets, les bêtes et les gens, il s'applique à tout graver dans sa mémoire. Elle a été aussi poudreuse et volatile que du sable, il s'efforce à présent de lui donner une solidité minérale.
Il aime la lande qui s'étend autour de son village, la brume rose des bruyères, les étangs et les bosquets de genévriers, et surtout les bois de bouleaux à la blancheur soyeuse, étincelante à la tombée du jour quand se fonce le bleu du ciel. Les contrastes de couleurs et de luminosité le fascinent, il épie dans les ciels alourdis de nuages sombres les brèches de soleil, les percées bleu pervenche, et sur l'eau verdâtre des mares, les trouées de brillance, sur les roches moussues, l'éclat fugace du grain de la pierre, comme un éclair d'argent miniature. Mais il craint la nuit qui engloutit les formes et les couleurs, et le jette brutalement dans le désarroi. C'est alors qu'il étreint Magnus contre sa poitrine, comme un dérisoire bouclier de tissu, et qu'il lui susurre des bribes d'histoires incohérentes à l'oreille, de préférence à la gauche, celle qui est blessée et qui donc a besoin d'égards particuliers. De même que sa mère le cajole en le berçant de récits, il dorlote Magnus en le caressant de mots. Il y a tant de force et de douceur mêlées dans les mots.
Les adultes le déconcertent. Il ne comprend ni leurs soucis ni leurs joies, et moins encore les propos bizarres qu'ils tiennent parfois. Il leur arrive de brailler, de gaieté ou de colère ; quand il entend ces rires trop forts, brutaux, ou ces cris courroucés, il se replie sur lui-même. Il est à l'excès sensible aux voix, à leur grain, à leur timbre, à leur volume. Sa propre voix sonne quelquefois drôlement, comme si sa gorge était restée écorchée par les râles et les pleurs qui l'ont secoué pendant sa maladie quand la fièvre le violentait trop durement.
Ses parents, il les aime de tout son cœur, mais eux aussi il les observe avec perplexité du fond de sa solitude d'enfant unique, surtout son père, qui l'intimide et auquel il n'ose jamais poser de questions.
Clemens Dunkeltal est médecin, mais il n'a pas de clientèle privée et ne travaille pas dans un hôpital. L'endroit où il exerce son métier se situe non loin de leur village, mais Franz-Georg n'y est jamais allé. A son allure majestueuse, à son air grave, le docteur Dunkeltal doit être un homme important- un magicien de la santé. Il reçoit des patients par milliers, dans son vaste asile de la lande, et tous souffrent certainement de maladies contagieuses puisqu'ils n'ont pas le droit de sortir. Franz-Georg se demande d'où peuvent venir ces foules de malades- de toute l'Europe, a dit un jour sa mère, avec une imperceptible moue d'orgueil et de dégoût confondus. L'enfant a cherché dans un atlas et est resté pantois- l'Europe est tellement vaste, les peuples si nombreux.
Magnus, Sylvie Germain. Fragment 3 – pages 19 à 21