Textes EAF - texte 11
« Rien n'était si beau, si leste… »
Rien n'était si beau, si
leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les
fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle
qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près
six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur
des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La
baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers
d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant
cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les
deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le
parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus
des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était
en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon
les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient
mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels
de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi
brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient
répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre
village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité
de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des
ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites
provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais mademoiselle Cunégonde.
Candide, Voltaire, chapitre 3, extrait.