Bérénice, Acte I
Acte I, scène 5, vers 297 à 322 LA d'après Académie en ligne en complément du cours.
Bérénice : « Le temps n'est plus... ( ) offrir aussi nos vœux »
Nous vous proposons de traiter deux axes de lecture :
1 - Un poème d'amour, visuel et musical
2 - L'illusion lyrique de Bérénice
1) La déification de Vespasien et la cérémonie nocturne à laquelle elle a donné lieu exaltent Bérénice qui, dans un même chant d'admiration, superpose l'image du nouvel empereur, son amant, à celle de son père et des fastes qui ont entouré son apothéose.
- La description émerveillée à laquelle elle se laisse aller comme en un rêve, s'ordonne à la fois comme un tableau et comme une page musicale. Inspiré par la peinture de son époque et inspirateur, en retour, des peintres, Racine aime à brosser de somptueux tableaux au cœur de ses tragédies. Musicien du vers, il accorde une place égale à la sonorité et au rythme de sa prosodie.
- Le tableau tient son pouvoir d'évocation de la lumière irradiante qui l'incendie et embrase le cœur et les sens de la femme éblouie :
De cette nuit, Phénice,-as-tu vu la splendeur (301)
La nuit enflammée (303), n'est que rougeoiement de flambeaux, de bûcher, de pourpre et d'or. Le statisme d'une telle cérémonie est transcendé par le regard, qui vole de splendeur en éblouissement, de flammes en aigles impériaux, de faisceaux (haches ornées de branches tressées, symbole du pouvoir) en lauriers. Le cœur de ce tableau se situe au point de convergence des mille et un regards « avides » fixés sur Titus, ainsi désigné comme centre emblématique du tableau et, partant, de l'univers. Comme un astre, le nouvel empereur se détache sur le ciel de la nuit. Son éclat n'est pas seulement lié à son accession au pouvoir suprême : il est inné. Fût-il d'origines plus « obscures » (315) - terme antithétique de ceux exaltant l'éclat de Titus - que son ascendant sur le monde eût été immédiatement évident :« Le monde en le voyant eût reconnu son maître ».
Ce vers sera d'ailleurs appliqué à Louis XIV, le Roi Soleil, et l'assimilation est aisée. La force du pouvoir de droit divin tient pour une bonne part dans le spectacle qu'il donne de sa puissance : tout le tableau brossé par Bérénice va dans ce sens. La lumière qui émane de Titus, et qui s'oppose littéralement à l'obscurité, trouve son reflet dans les flambeaux et les bûchers qui l'entourent. Le caractère religieux de la scène et sa nature politique (« ce peuple, cette armée, cette foule de rois, de consuls, ce sénat ») ne font qu'un. Le mot foi (313) a beau ne signifier ici que fidélité, on doit rappeler que la cérémonie est celle d'une déification de Vespasien et que Titus est auréolé de la gloire céleste de son père.
Plus qu'une description, cette évocation tient de la vision : Bérénice revit intérieurement un moment magique et s'enchante de sa remémoration extasiée. Dans ses analyses parfois novatrices de Bérénice, l'écrivain Roland Barthes qualifie ce genre de tableau de « fantasme racinien ». Il est de fait que la scène est moins vue que rêvée, moins restituée qu'interprétée dans le sens d'un moment de jouissance sublimée.
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- La musique des mots est ici le substitut à la fois de la vision et de ce plaisir incantatoire qu'elle fait naître au fil de l'évocation. On a pu assimiler cette scène au développement harmonieux d'un thème musical central : la splendeur de cette nuit, développé comme une page symphonique par le procédé d'accumulation et la rythmique du vers.
L'incantation de ces… ce... cette.. ces.. ces.. ce. qui, en trois alexandrins, fait tenir dix détails de l'évocation, et se poursuit tout au long du texte comme une litanie, l'ampleur des vers soulignée par les enjambements successifs, tout concourt à faire de ces lignes un hymne à la gloire de l'aimé. La solennité des phrases longues du type :
« Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards » souligne la fluidité, contraste avec la métrique haletante des césures : « Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée »où se traduit la palpitation enthousiaste de Bérénice.
2) Le récit extatique de Bérénice se déroule en réponse aux mises en garde de Phénice censées éveiller sa méfiance et témoigne d'une foi inébranlable dans les promesses de l'amant et dans son pouvoir de les réaliser.
De ce point de vue, les tout premiers mots de cette réponse sont à la fois vrais et faux. Le temps n'est plus, effectivement. Titus à présent empereur, une page vient de se tourner. Bérénice croit qu'elle marque le début de sa gloire alors qu'elle signifie celui de sa perte. Toute l'erreur tragique de la reine tient dans ce contresens initial. La suite du texte illustre cette illusion sous tous les aspects.
- Ce sont d'abord le sénat et le peuple que Bérénice convoque à l'appui de sa conviction amoureuse.
Noces du pouvoir et de l'amour. Ces éléments sont cristallisés dans l'hémistiche
« Titus m'aime, il peut tout »
Cette puissance de Titus nourrit ensuite une part du lexique de la scène. Outre les attributs spectaculaires du pouvoir et de la gloire militaire, les aigles, les faisceaux, l'armée, les rois, les lauriers qui se rattachent moins à l'homme Titus qu'à la fonction qu'il occupe désormais, on relève tout un ensemble lexical personnalisant cette idée de pouvoir absolu. La grandeur, l'éclat, la gloire, la victoire redoublent l'image du maître entre tous reconnaissable et reconnu.
Deux vers répètent comme en écho l'alliance de cette puissance et de l'humaine perfection de Titus, du pouvoir et du sentiment : son port majestueux est celui d'un empereur-né mais sa douce présence renvoie à la tendresse plutôt qu'à l'autorité. Le respect que lui témoigne la foule assemblée s'adresse à son rang, mais la complaisance, c'est-à-dire, dans le sens du XVIIe siècle, l'effet de la séduction qu'il exerce sur ceux à qui il sait plaire, relève du charme naturel de l'amant. On note d'ailleurs que la fidélité (leur foi) dont ses sujets font montre à l'empereur vient du secret de leurs cœurs. Ces cœurs battent bien entendu au rythme du cœur de Bérénice.
Le souvenir que la reine conserve de cette nuit d'apothéose est par elle qualifié de charmant, mot du répertoire galant, dont l'ambivalence doit être traduite par « fascinant, magique ». C'est bien à cet attrait irrésistible que cède en effet Bérénice, au risque, mineur, d'en oublier de se rendre à la cérémonie d'intronisation au sénat, mais surtout de se laisser prendre au piège d'un espoir illusoire.
Cette Rome qui fait des vœux pour Titus est celle aussi dont la menace pèse sur son destin d'amante. Ce règne naissant sera pour son amour celui de la séparation tragique, les prémices seront suivies de cruels désenchantements.
Au plus fort de l'illusion, Bérénice va offrir au ciel qui le protège des vœux pour le bonheur de l'empire sans savoir que ce ciel l'a déjà condamnée au malheur sans l'empire, d'où la perception d'une ironie tragique dont relève aussi la vision d'un Titus omnipotent ( il peut tout) alors qu'il est bridé par l'idée qu'il se fait d'un bon empereur romain qui est tout sauf un despote.
- La scène 5 de l'acte I clôt ainsi l'exposition de la pièce en posant la donnée tragique qui va la gouverner. L'hymne amoureux que Bérénice oppose aux présages de sa confidente, par le souffle de son inspiration picturale et musicale, en magnifiant la passion amoureuse de l'héroïne, trahit d'autant plus cruellement son aveuglement.