Commentaire littéraire de l'extrait "Et nous sommes debout maintenant" (A.Césaire)
Commentaire littéraire sur « Et nous sommes debout maintenant » : Comment le poète se met-il au service de la négritude ?
I. La forme littéraire
1. Définition du poème en prose
Le poème en prose est un genre littéraire né au XIXe. C'est une forme poétique débarrassée de la contrainte des vers : la création du rythme s'y accomplit par l'exploitation du langage usuel. La poésie s'exprime librement au sein de la prose. Citons le premier recueil du genre : Gaspard de la nuit d' Aloysius Bertrand (1842) puis Charles Baudelaire avec le Spleen de Paris en 1862 et enfin Arthur Rimbaud en 1886 avec les Illuminations.
2. l'influence du surréalisme
Le surréalisme : mouvement d'avant-garde littéraire né suite au traumatisme de la première guerre mondiale. C'est un mouvement de rupture avec la littérature dite bourgeoise et sa société. Les surréalistes inventent une nouvelle langue « afin de libérer la vie de l'esprit et capter le merveilleux dans la vie quotidienne ».
Le genre littéraire du poème en prose sera repris par les surréalistes au XXe siècle : André Breton écrira Les Champs magnétiques (1919) : poèmes en prose dans lesquels Breton utilise l'écriture automatique = jeu libre des associations en rapport avec la psychanalyse pour faire affleurer l'inconscient.
Exemple dans le texte : « comme la pénétrance de la guêpe apocalyptique » (l.5-6)
Rupture de sens propre à l'écriture surréaliste. Le sens est caché, il faut donc le retrouver comme on peut le faire dans un rêve.
Le mot apocalyptique fait référence à l'Evangile de Saint-Jean, livre prophétique où est racontée la fin des temps, moment du jugement dernier dans la Bible. Il s'agit de la lutte des forces de la lumière contre les ténèbres. L'Evangile de Saint-Jean est un texte riche en symbole et hermétique (difficile à comprendre). Ainsi on retrouve certaines caractéristiques de l'écriture surréaliste. Le poète évoque la fin proche de l'ancien monde, monde dans lequel les hommes noirs n'avaient de place.
Le mot guêpe rappelle bien sûr l'insecte qui pique, qui fait mal. Le terme guêpe qui s'apparente à l'espèce des insectes est connoté négativement et effraie les occidentaux.
Voir également l'écriture surréaliste dans «et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur » (l.16-17) (rupture de sens encore ici) : l'homme doit se libérer du joug occidental (interdiction) grâce à sa foi (ferveur).
II. La voix du poète
1. Réappropriation du langage par le poète
Le surréalisme induit une rupture de sens dans le langage mais également une rupture politique dans laquelle Césaire se reconnaît. Il utilise la langue française comme un matériau qu'il va transformer pour inventer une nouvelle langue, celle de la négritude. Voir par exemple « il est place pour tous » l.20 pour dire il y a de la place pour tous. On trouve également la variante suivante « il est plac
Relevés dans le texte :
Quasi absence de ponctuation = symbole de liberté
Anacoluthe : rupture de construction syntaxique voir l.9-10 (« car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie ») la circonstancielle n'est pas rattachée à la principale du point de vue du sens.
Ici le poète ne respecte pas la grammaire française et rompt l'ordre établi.
« J'ai plié la langue française à mon vouloir-dire » (Aimé césaire).Créolisation de la langue française
2. Une langue oralisée : une «voix qui vrille la nuit »
Césaire crée une nouvelle langue où l'oral a une place importante en référence avec la culture africaine dont la tradition orale demeure très forte (voir les conteurs par ex.)
Voir les différentes sonorités dans le texte :
Les allitérations (répétition d'une consonne) : [v]
Les assonances (répétition d'une voyelle) : [i], [a]
Les sons [v] et [i] imitent le bruit du vent et du son strident dont parle le poète.
« une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance de la guêpe apocalyptique » (l.5-6)
Il s'agit donc ici d'une comparaison introduite par l'outil de comparaison « comme ». Le poète compare la voix qui se veut un cri strident à une piqûre de guêpe qui inflige une blessure aux occidentaux.
l'assonance en [a] peut renvoyer à l'idée de souffrance, de douleur imposé aux Africains (pestilence) mais surtout ici aux occidentaux suite à la révolte des Africains (audience, pénétrance).
La voix, figure désincarnée du poète, invite l'homme noir à ne plus croire les « mensonges » que l'Europe a véhiculés.
III. Un peuple debout
1. L'homme et la Nature
Rapport de l'homme noir à la Nature. Idée essentielle du concept de la Négritude. L'homme noir est resté en contact avec les éléments naturels :
« les cheveux dans le vent »
Il commande la nature :
« le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a fixée notre volonté seule »
« toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite »
(hyperbole : figure d'exagération où ce qui est énoncé est exagéré voire impossible)
Appartient à la stratégie argumentative de la persuasion ; le poète veut donner la force à l'homme noir pour se tenir debout (référence à l'esclavage où les hommes étaient enchaînés et couchés).
3. La conquête
Le poète appelle donc les hommes noirs à prendre la place qu'ils mérite. Le discours est organisé avec des connecteurs temporels « maintenant » et logiques « mais » « car » « et ». Le plan de bataille est mis en placeIl doit retrouver sa fierté d'appartenir au monde et d'être un homme.Voir le champ lexical ayant trait au combat : conquête, conquérir, poing, commandement. L'homme noir doit se révolter contre l'injustice subie au cours des siècles (voir le parallélisme de construction (l.11-13) : insistance sur la tendance occidentale à rabaisser le peuple noir).
Voir enfin le rythme ternaire « aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force » (l.18-20) qui marque un achèvement de la pensée. Aucun des peuples n'est supérieur aux autres.
Conclusion
Cet extrait du Cahier du retour au pays natal constitue l'acmé de l'œuvre. Le poète invite l'homme noir à ne faire qu'un avec le cosmos (de la Terre aux étoiles), à conquérir sa liberté et à retrouver sa fierté par le biais de la Négritude. La Négritude est la capacité de l'homme noir à s'approprier son héritage culturel lourd ( négritude est formé à partir du mot nègre employé parles blancs esclavagistes) et à en faire ici une œuvre d'art.