Texte 3- Jean-Jacques Rousseau- Discours sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes
Jean-Jacques Rousseau
Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755)
Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant: mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre; dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.
La métallurgie et l'agriculture
furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour
le poète, c'est l'or et l'argent, mais pour la philosophie ce sont le fer et le
blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain; aussi l'un et l'autre
étaient-ils inconnus aux sauvages de l'Amérique qui pour cela sont toujours
demeurés tels; les autres peuples semblent même être restés barbares tant
qu'ils ont pratiqué l'un de ces arts sans l'autre; et l'une des meilleures
raisons peut-être pourquoi l'Europe a été, sinon plus tôt, du moins plus
constamment et mieux policée que les autres parties du monde, c'est qu'elle est
à la fois la plus abondante en fer et la plus fertile en blé.
Il est très difficile de
conjecturer comment les hommes sont parvenus à connaître et employer le fer:
car il n'est pas croyable qu'ils aient imaginé d'eux-mêmes de tirer la matière
de la mine et de lui donner les préparations nécessaires pour la mettre en
fusion avant que de savoir ce qui en résulterait. D'un autre côté on peut
d'autant moins attribuer cette découverte à quelque incendie accidentel que les
mines ne se forment que dans des lieux arides et dénués d'arbres et de plantes,
de sorte qu'on dirait que la nature avait pris des précautions pour nous dérober
ce fatal secret. Il ne reste donc que la circonstance extraordinaire de quelque
volcan qui, vomissant des matières métalliques en fusion, aura donné aux
observateurs l'idée d'imiter cette opération de la nature; encore faut-il leur
supposer bien du courage et de la prévoyance pour entreprendre un travail aussi
pénible et envisager d'aussi loin les avantages qu'ils en pouvaient retirer; ce
qui ne convient guère à des esprits déjà plus exercés que ceux-ci ne le
devaient être.
Quant à l'agriculture, le principe
en fut connu longtemps avant que la pratique en fût établie, et il n'est guère
possible que les hommes sans cesse occupés à tirer leur subsistance des arbres
et des plantes n'eussent assez promptement l'idée des voies que la nature
emploie pour la génération des végétaux; mais leur industrie ne se tourna
probablement que fort tard de ce côté-là, soit parce que les arbres, qui avec
la chasse et la pêche fournissaient à leur nourriture, n'avaient pas besoin de
leurs soins, soit faute de connaítre l'usage du blé, soit faute d'instruments
pour le cultiver, soit faute de prévoyance pour le besoin à venir, soit enfin
faute de moyens pour empêcher les autres de s'approprier le fruit de leur
travail. Devenus plus industrieux, on peut croire qu'avec des pierres aiguës et
des bâtons pointus ils commencèrent par cultiver quelques légumes ou racines
autour de leurs cabanes, longtemps avant de savoir préparer le blé, et d'avoir
les instruments nécessaires pour la culture en grand, sans compter que, pour se
livrer à cette occupation et ensemencer des terres, il faut se résoudre à
perdre d'abord quelque chose pour gagner beaucoup dans la suite; précaution
fort éloignée du tour d'esprit de l'homme sauvage qui, comme je l'ai dit, a
bien de la peine à songer le matin à ses besoins du soir.