Texte 2- Pascal- disproportion de l'homme.
Blaise Pascal
Disproportion de l'homme.
Que l'homme contemple donc la
nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets
bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière, mise comme une
lampe éternelle pour éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un
point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu'il s'étonne de ce que ce
vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à l'égard de celui que
les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête
là, que l'imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir,
que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible
dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau
enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que
des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère dont le centre
est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est le plus grand caractère
sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans
cette pensée.
Que l'homme, étant revenu à
soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré
dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se
trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes,
les villes et soi-même son juste prix.
Qu'est-ce qu'un homme dans
l'infini ?
Mais pour lui présenter un
autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses
les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des
parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des
veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des
gouttes dans ses humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant
encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le
dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ;
il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature.
Je veux
lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement
l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans
l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont
chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le
monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans
lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore
dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ses
merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur
étendue; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible
dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un
colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut
arriver ?
Qui se considérera de la
sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la
nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il
tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa curiosité se
changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à
les rechercher avec présomption.
Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de
l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment
éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont
pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable
de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti.
Les Pensées (1670), fragment 185 extrait (édition M.Le Guern)