Réussir le français au lycée

descriptif des premières STG pour l'oral blanc de janvier 2010

Par helenebecuywe - publié le samedi 19 décembre 2009 à 09:53 dans descriptif des 1ère STG

Descriptif des 1ères STG pour l'oral blanc de mai 2010

Séquence 1 : Le pouvoir des mots : de l'art de persuader
Objet d'étude : convaincre, persuader, délibérer
Problématiques : Comment les stratégies argumentatives influencent-elles le destinataire? Comment la fiction peut-elle avoir une portée critique ?
Support : groupements de textes.
Lectures cursives : Micromégas, L'ingénu et Candide de Voltaire

Lectures analytiques :
-L'Ingénu de Voltaire
-Jacques le fataliste et son maître de Diderot
-Boule de Suif de Maupassant
-Belle du seigneur d'A.Cohen

Textes complémentaires :
Etude comparée de quatre textes :
Les trois voyages de Jacques Cartier
Les Caractères de La Bruyère
Les Lettres persanes de Montesquieu
L'ingénu de Voltaire

Travaux complémentaires :
-Définition et présentation des enjeux du registre polémique.

-Ecriture d'invention inspirée de Micromégas de Voltaire: un habitant d'une autre planète arrive sur Terre et découvre notre société moderne. Ecrivez la lettre qu'il adresse à un ami. Il lui raconte son expérience et lui fait part de ses réflexions. Vous vous concentrerez sur un aspect marquant de notre société. Vous ne signerez pas votre lettre.

Séquence 2 : Figures du monarque à l'époque classique
Objet d'étude : l'essai, le dialogue, l'apologue
Problématique : Quelle est la spécificité des différentes formes littéraires et en particulier les formes du dialogue, de l'apologue et de l'essai dans le traitement d'un même sujet ?
Support : groupements de textes.
Lecture cursive : Eric Orsenna Portrait d'un homme heureux : André Le Notre

Lectures analytiques :
-Pascal Pensées  « Divertissement »
-La Fontaine Fables « Les Membre et l'estomac » 
-Racine Britannicus Acte IV scène 4
-Les Caractères de La Bruyère

Textes et documents complémentaires :
L'architecture de Versailles
Travail sur des extraits du film Le roi danse de Gérard Corbiau (cinéma)

Activité complémentaire
Approche de la dissertation autour du sujet suivant :
« Il y a longtemps que les fables ne nous intéressent plus pour leur moralité. N'importe quel gamin vous le dira : le plaisir, c'est l'histoire et peu importe la leçon »
Que pensez-vous de cette réflexion parue dans un journal à l'occasion du spectacle de l'acteur Fabrice Luchini consacré aux Fables de La Fontaine

 

Séquence 3 : Dom Juan de Molière
Objet d'étude : Le théâtre : texte et représentation
Problématique : comment l'ambiguïté de la pièce est-elle liée à sa dimension polémique et contestataire du XVII°siècle ?
Lecture cursive : Les âmes du purgatoire Mérimée

Lectures analytiques :
-prologue : éloge du tabac
-la tentation du pauvre
-Eloge de l'hypocrisie
-dénouement

Textes complémentaires :
Documents iconographiques sur le surnaturel en représentation
Groupement de textes sur le mythe de Dom Juan et l'évolution du personnage à travers les siècles

Activités complémentaires
Visionnement de plusieurs extraits du film de Marcel Bluwal
Exposé sur la vie de Molière.
Travail sur les rapports ambigus entre Sganarelle et Dom Juan
Réflexion sur le mélange des registres dans l'œuvre.

Sortie scolaire : les élèves ont assisté à une représentation de Cyril Le Grix


Séquence 4 : Balzac et la petite tailleuse chinoise de Dai Sijie

Objet d'étude : le roman et ses personnages, visons de l'homme et du monde.
Problématique : Quelle vision de l'homme et du monde propose la lecture Balzac et la petite tailleuse chinoise ?
Support : Balzac et la petite tailleuse chinoise de Dai Sijie
Lecture cursive au choix : 1984 George Orwell ou Histoire de ma vie de Lao She

Lectures analytiques :
Etude de l'incipit de « Le chef du village » à « moi dix-sept »
La lecture d'Ursule Mirouët
Le portrait de la petite tailleuse chinoise (le texte a été tronqué)
Le dénouement

Textes complémentaires :
Extrait d'Ursule Mirouët de Balzac (portrait de Minoret-Levrault, le maître de poste de Nemours.)
La description de la casquette de Charles dans Madame Bovary de Flaubert.

Activités complémentaires
Exposé sur la révolution culturelle chinoise.
Etude de deux affiches de propagande durant la révolution culturelle.
Dissertation sur les liens entre la lecture et la liberté.

 

 

 

 

 

« Monseigneur de Saint-Pouange! s'écria le jésuite; ah! Ma fille, c'est tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien; il ne peut avoir eu une telle pensée; il
faut que vous ayez mal entendu. — Ah! mon père, je n'ai
entendu que trop bien; je suis perdue quoi que je fasse ; je n'ai
que le choix du malheur et de la honte : il faut que mon amant
reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver. »
      Le père Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces
paroles :
      « Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot mon amant; il y a quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu. Dites mon mari; car, bien qu'il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et rien n'est plus honnête.
       Secondement, bien qu'il soit votre époux en idée, en espérance, il ne l'est pas en effet : ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché énorme qu'il faut toujours éviter autant qu'il est possible.
        Troisièmement, les actions ne sont pas d'une malice de
coulpe quand l'intention est pure, et rien n'est plus pur que de
délivrer votre mari.
        Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus en l'an 340 de notre salut, un pauvre homme, ne pouvant payer à César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré la maxime : Où il n'y a rien le roi perd ses droits. Il s'agissait d'une livre d'or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre d'or, et même plus, à la dame, à condition qu'il commettrait avec elle le péché immonde. La dame ne crut point mal faire en sauvant la vie à son mari. Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n'en fut pas moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver sa vie.
« Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint
Augustin, il faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous
conseille rien, vous êtes sage; il est à présumer que vous serez
utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête
homme, il ne vous trompera pas : c'est tout ce que je puis vous
dire ; je prierai Dieu pour vous, et j'espère que tout se passera à
sa plus grande gloire. »
La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du
jésuite que des propositions du sous-ministre, s'en retourna éperdue chez son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l'horreur de laisser dans une captivité affreuse l'amant qu'elle adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant infortuné.
      
L'Ingénu de Voltaire (chapitre XVI)

 

 


Jacques le fataliste et son maître Diderot
Par helenebecuywe - publié le mercredi 16 décembre 2009 à 19:16 dans descriptif des 1ère STG
À son retour, le marquis s'enferma dans son cabinet, et écrivit deux lettres, l'une à sa femme, l'autre à sa belle-mère. Celle-ci partit dans la même journée, et se rendit au couvent des Carmélites de la ville prochaine, où elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s'habilla, et se traîna dans l'appartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. « Levez-vous », lui dit le marquis…
Au lieu de se lever, elle s'avança vers lui sur ses genoux ; elle tremblait de tous ses membres : elle était échevelée; elle avait le corps un peu penché, les bras portés de son côté, la tête relevée, le regard attaché sur ses yeux, et le visage inondé de pleurs. « Il me semble », lui dit-elle, un sanglot séparant chacun de ses mots, « que votre cœur justement irrité s'est radouci, et que peut-être avec le temps j'obtiendrai miséricorde. Monsieur, de grâce, ne vous hâtez pas de me pardonner. Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes, que peut-être serai-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez de moi ; attendez, laissez-moi seulement l'espoir du pardon. Tenez-moi loin de vous ; vous verrez ma conduite ; vous la jugerez : trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez quelquefois m'appeler ! Marquez-moi le recoin obscur de votre maison où vous permettez que j'habite ; j'y resterai sans murmure. Ah ! si je pouvais m'arracher le nom et le titre qu'on m'a fait usurper, et mourir après, à l'instant vous seriez satisfait ! Je me suis laissé conduire par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme ; mais ne croyez pas, monsieur, que je sois méchante : je ne le suis pas, puisque je n'ai pas balancé à paraître devant vous quand vous m'avez appelée, et que j'ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah ! si vous pouviez lire au fond de mon cœur, et voir combien mes fautes passées sont loin de moi ; combien les mœurs de mes pareilles me sont étrangères ! La corruption s'est posée sur moi ; mais elle ne s'y est point attachée. Je me connais, et une justice que je me rends, c'est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon caractère, j'étais née digne de l'honneur de vous appartenir. Ah ! s'il m'eût été libre de vous voir, il n'y avait qu'un mot à dire, et je crois que j'en aurais eu le courage. Monsieur, disposez de moi comme il vous plaira ; faites entrer vos gens : qu'ils me dépouillent, qu'ils me jettent la nuit dans la rue : je souscris à tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m'y soumets : le fond d'une campagne, l'obscurité d'un cloître peut me dérober pour jamais à vos yeux : parlez, et j'y vais. Votre bonheur n'est point perdu sans ressources, et vous pouvez m'oublier…         
— Levez-vous, lui dit doucement le marquis ; je vous ai pardonné

 

Denis Diderot, Jacques le Fataliste et son maître 1773

 

 

Boule de suif de Maupassant
Par helenebecuywe - publié le mercredi 16 décembre 2009 à 19:17 dans descriptif des 1ère STG
Aussitôt à table, on commença les approches. Ce fut d'abord une conversation vague sur le dévouement. On cita des exemples anciens: Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrèce avec Sextus, Cléopâtre faisant passer par sa couche tous les généraux ennemis, et les y réduisant à des servilités d'esclave. Alors se déroula une histoire fantaisiste, éclose dans l'imagination de ces millionnaires ignorants, où les citoyennes de Rome allaient endormir, à Capoue, Annibal entre leurs bras, et avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires. On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont vaincu par leurs caresses héroïques des êtres hideux ou détestés, et sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement.
      On parla même en termes voilés de cette Anglaise de grande famille qui s'était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la transmettre à Bonaparte, sauvé miraculeusement par une faiblesse subite, à l'heure du rendez-vous fatal.
      Et tout cela était raconté d'une façon convenable et modérée, où parfois éclatait un enthousiasme voulu propre à exciter l'émulation. On aurait pu croire, à la fin, que le seul rôle de la femme ici-bas était un perpétuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux caprices des soldatesques.
      Les deux bonnes soeurs ne semblaient point entendre, perdues en des pensées profondes. Boule de suif ne disait rien.
      Pendant tout l'après-midi, on la laissa réfléchir. Mais, au lieu de l'appeler "madame", comme on avait fait jusque-là, on lui disait simplement "mademoiselle", sans que personne sût bien pourquoi, comme si l'on avait voulu la faire descendre d'un degré dans l'estime qu'elle avait escaladée, lui faire sentir sa situation honteuse.
      An moment où l'on servit le potage, M. Follenvie reparut, répétant sa phrase de la veille: "L'officier prussien fait demander à Mlle Elisabeth Rousset si elle n'a point encore changé d'avis."
      Boule de suif répondit sèchement : "Non, Monsieur."
      Mais au dîner la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se battait les flancs pour découvrir des exemples nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse sans préméditation peut-être, éprouvant un vague besoin de rendre hommage à la Religion, interrogea la plus âgée des bonnes soeurs sur les grands faits de la vie des saints. Or, beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes à nos yeux; mais l'Eglise absout sans peine ces forfaits quand ils sont accomplis pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C'était un argument puissant; la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces ententes tacites, de ces complaisances voilées, où excelle quiconque porte un habit ecclésiastique, soit simplement par l'effet d'une inintelligence heureuse, d'une secourable bêtise, la vieille religieuse apporta à la conspiration un formidable appui. On la croyait timide, elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-là n'était pas troublée par les tâtonnements de la casuistique; sa doctrine semblait une barre de fer; sa foi n'hésitait jamais; sa conscience n'avait point de scrupules. Elle trouvait tout simple le sacrifice d'Abraham, car elle aurait immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d'en haut; et rien, à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l'intention était louable. La comtesse, mettant à profit l'autorité sacrée de sa complice inattendue, lui fit faire comme une paraphrase édifiante de cet axiome de morale: "La fin justifie les moyens."
      Elle l'interrogeait:
"Alors, ma soeur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et pardonne le fait quand le motif est pur?
- Qui pourrait en douter, Madame? Une action blâmable en soi devient souvent méritoire par la pensée qui l'inspire."
      Et elles continuaient ainsi, démêlant les volontés de Dieu, prévoyant ses décisions, le faisant s'intéresser à des choses qui, vraiment, ne le regardaient guère.
      Tout cela était enveloppé, habile, discret. Mais chaque parole de la sainte fille en cornette faisait brèche dans la résistance indignée de la courtisane. Puis, la conversation se détournant un peu, la femme aux chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa supérieure, d'elle-même, et de sa mignonne voisine, la chère soeur Saint-Nicéphore. On les avait demandées au Havre pour soigner dans les hôpitaux des centaines de soldats atteints de la petite vérole. Elle les dépeignit, ces misérables, détailla leur maladie. Et tandis qu'elles étaient arrêtées en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de Français pouvaient mourir qu'elles auraient sauvés peut-être! C'était sa spécialité, à elle, de soigner les militaires; elle avait été en Crimée, en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se révéla tout à coup une de ces religieuses à tambours et à trompettes qui semblent faites pour suivre les camps, ramasser des blessés dans les remous des batailles, et, mieux qu'un chef, dompter d'un mot les grands soudards indisciplinés; une vraie bonne soeur Ran-tan-plan, dont la figure ravagée, crevée de trous sans nombre, paraissait une image des dévastations de la guerre.
      Personne ne dit rien après elle, tant l'effet semblait excellent.

        Boule de Suif de Maupassant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Belle du Seigneur de Cohen
Par helenebecuywe - publié le mercredi 16 décembre 2009 à 19:17 dans descriptif des 1ère STG
Dans cet extrait, le personnage principal du roman, Solal, critique le comportement des femmes devant la belle Ariane qu'il cherche à séduire.
Honte (1) de devoir leur amour à ma beauté, mon écœurante beauté qui fait battre les paupières des chéries, ma méprisable beauté dont elles me cassent les oreilles depuis mes seize ans. Elles seront bien attrapées lorsque je serai vieux et la goutte au nez ou, mieux encore, sous la terre en compagnie de ses racines et de ses silencieux vermisseaux ondulants, tout vert et desséché dans ma caisse disjointe, et elles me trouveront moins succulent alors, et bien fait pour elles, et je m'en régale déjà. Ma beauté, c'est-à-dire une certaine longueur de viande, un certain poids de viande, et des osselets de bouche au complet, trente deux, vous pourrez contrôler tout à l'heure avec un petit miroir comme chez le dentiste, à toutes fins et garanties utiles, avant le départ ivre vers la mer.
Cette longueur, ce poids et ces osselets, si je les ai, elle sera un ange, une moniale 2 d'amour, une sainte. Mais si je ne les ai pas, malheur à moi ! Serais-je un génie de bonté et d'intelligence et l'adorerais-je, si je ne peux lui offrir que cent cinquante centimètres de viande, son âme immortelle ne marchera pas, et jamais elle ne m'aimera de toute son âme immortelle, jamais elle ne sera pour moi un ange, une héroïne prête à tous les sacrifices.
Voyez les annonces matrimoniales, l'importance que ces jeunes idéalistes accordent aux centimètres du monsieur qu'elles cherchent. Eh là ! crient ces annonces, il nous faut cent soixante-dix centimètres de viande au moins et qu'elle soit bronzée ! Et si le malheureux ne peut proposer qu'une petite longueur, elles crachent dessus. Donc, si ne mesurant par hypothèse que ces malheureux cent cinquante centimètres, j'essaie tout de même de lui dire mon amour le plus vrai, elle sera une pécore 3 sans cœur, et elle toisera ma brièveté avec un air dégoûté !
Oui, madame, trente-cinq centimètres de viande de moins et elle se fiche de mon âme et elle ne se mettra jamais devant ma poitrine pour me protéger des balles d'un gangster. Idem si, étant le génie susdit, je suis démuni de petits os dans la bouche ! Ces dames éprises de spiritualité tiennent aux petits os ! Elles raffolent de réalités invisibles, mais les petits bouts d'os, elles les exigent visibles ! s'écria-t-il joyeusement, une tristesse dans les yeux.
Et il leur en faut beaucoup ! En tout cas, les coupeurs de devant doivent être au complet ! Si de ceux-là il en manque deux ou trois, ces angéliques ne peuvent goûter mes qualités morales et leur âme ne marche pas ! Deux ou trois petits os de quelques millimètres en moins et je suis fichu, et je reste tout seul et sans amour ! Et si j'ose lui parler d'amour elle me lancera un verre à la figure dans l'espoir de m'éborgner ! Comment, me dira-t-elle, tu n'as pas de petits bouts d'os dans la bouche et tu as l'audace de m'aimer ? Hors d'ici, misérable, et reçois en outre ce coup de pied au derrière ! Donc ne pas être bon, ne pas être intelligent – un ersatz (4) suffit – mais peser le nombre nécessaire de kilos et être muni de petits broyeurs et trancheurs !
Alors, je vous le demande, quelle importance accorder à un sentiment qui dépend d'une demi-douzaine d'osselets dont les plus longs mesurent à peine deux centimètres ? Quoi, je blasphème ? Juliette aurait-elle aimé Roméo si Roméo 5 quatre incisives manquantes, un grand trou noir au milieu ? Non ! Et pourtant il aurait eu exactement la même âme, les mêmes qualités morales ! Alors pourquoi me serinent-elles que ce qui importe c'est. l'âme et les qualités morales ? […]
Affreux. Car cette beauté qu'elles veulent toutes, paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu'est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c'est-à-dire de force physique, c'est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l'ultime secrète racine est le pouvoir de tuer, l'antique

 

pouvoir de l'âge de pierre, et c'est ce pouvoir que cherche l'inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes. D'où leur passion pour les officiers de carrière. Bref, pour qu'elles tombent en amour il faut qu'elles me sentent tueur virtuel, capable de les protéger. Quoi ? Parlez, je vous y autorise.
– Pourquoi n'allez-vous pas dire votre amour à une vieille bossue ?
Albert COHEN, Belle du Seigneur, 1968
1. comprendre : "j'ai honte de… " - 2. moniale : religieuse vivant recluse dans un couvent. - 3. pécore : femme sottement prétentieuse, pimbêche. - 4. ersatz : produit de remplacement inférieur à l'original. - 5. le texte comporte ici une rupture syntaxique, avec l'omission de "avait eu".
Les Pensée de Pascal
Par helenebecuywe - publié le mercredi 16 décembre 2009 à 19:18 dans descriptif des 1ère STG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle même, pour rendre celui qui la possède heureux par la seule vue de ce qu'il est ? Faudra-t-il encore le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien, que c'est rendre un homme heureux, que de le détourner de la vue de ses misères domestiques, pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un Roi ? Et sera-t-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements, qu'à la vue de sa grandeur ? Quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit ? Ne serait-ce pas faire tort à sa joie, d'occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle ; au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l'environne ? Qu'on en fasse l'épreuve ; qu'on laisse un Roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à soi tout à loisir ; et l'on verra, qu'un Roi qui se voit, est un homme plein de misères, et qui les ressent comme un autre. Aussi on évite cela soigneusement, et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des Rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir, pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide. C'est à dire, qu'ils sont environnés de personnes, qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le Roi ne soit seul, et en état de penser à soi ; sachant qu'il sera malheureux, tout Roi qu'il est, s'il y pense.
Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme roi.
Pascal, Pensées, « Divertissement », frag.169, ed.Sellier 1670.

Les membre et l'estomac de La Fontaine
Par helenebecuywe - publié le mercredi 16 décembre 2009 à 19:19 dans descriptif des 1ère STG

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Membres et l'Estomac
Je devais par la Royauté
Avoir commencé mon Ouvrage.
A la voir d'un certain côté,
Messer Gaster en est l'image.
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant,
Chacun d'eux résolut de vivre en Gentilhomme,
Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster.
Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.
Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme.
Et pour qui ? Pour lui seul ; nous n'en profitons pas 
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chommons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
Les bras d'agir, les jambes de marcher.
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur :
Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
Par ce moyen, les mutins virent
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,
A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.
Ceci peut s'appliquer à la grandeur Royale.
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle, et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines,
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,
Maintient le Laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
Entretient seule tout l'Etat.
Ménénius le sut bien dire.
La Commune s'allait séparer du Sénat.
Les mécontents disaient qu'il avait tout l'Empire,
Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité ;
Au lieu que tout le mal était de leur côté,
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
Le peuple hors des murs était déjà posté,
La plupart s'en allaient chercher une autre terre,
Quand Ménénius leur fit voir
Qu'ils étaient aux membres semblables,
Et par cet apologue, insigne entre les Fables,
Les ramena dans leur devoir.
Fables  de La Fontaine

 

Britannicus de Racine
Par helenebecuywe - publié le mercredi 16 décembre 2009 à 19:20 dans descriptif des 1ère STG
Scène 4
 NARCISSE
Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis :
Elle a repris sur vous son souverain empire.

NERON
Quoi donc ? Qu'a-t-elle dit ? Et que voulez-vous dire ?

NARCISSE
Elle s'en est vantée assez publiquement.

NERON
De quoi ?

NARCISSE
          Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment ;
Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verrait succéder un silence modeste ;
Que vous-même à la paix souscririez le premier :
Heureux que sa bonté daignât tout oublier !

NERON
Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ?
Je n'ai que trop de pente à punir son audace ;
Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret
Serait bientôt suivi d'un éternel regret.
Mais de tout l'univers quel sera le langage ?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage,
Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur,
Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur ?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

NARCISSE
Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides ?
Avez-vous prétendu qu'ils se tairont toujours ?
Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours ?
De vos propres désirs perdez-vous la mémoire ?
Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire ?
Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus.
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés ;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté,
Que je reçus de Claude avec la liberté,
J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et je ne l'ai point lassée.
D'un empoisonnement vous craignez la noirceur ?
Faites périr le frère, abandonner la soeur ;
Rome, sur les autels, prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocents. leur trouvera des crimes :
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la soeur et le frère sont nés.

Racine, Britannicus, acte IV scène 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

28 (VII)
Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets, et de ceux-ci au souverain: quels sont les plus assujettissants et les plus pénibles, je ne le déciderai pas. Il s'agit de juger, d'un côté, entre les étroits engagements du respect, des secours, des services, de l'obéissance, de la dépendance; et d'un autre, les obligations indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire: ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie.

29 (VII)
Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en fuite; il les nourrit, il les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil: quels soins! quelle vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.
Le faste et le luxe dans un souverain, c'est le berger habillé d'or et de pierreries, la houlette d'or en ses mains; son chien a un collier d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or à son troupeau, ou contre les loups?

   La Bruyère, Caractères X, « Du souverain », 1688

 

 

 

 

 


DOM JUAN :
ACTE I, Scène première
SGANARELLE, GUSMAN.
SGANARELLE, tenant une tabatière : Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens: tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DOM JUAN.- Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse, à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux: non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules, toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première, ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout, où je la trouve ; et je cède facilement à cette douce violence, dont elle nous entraîne ; j'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle, n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages, et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire par cent hommages le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait ; à combattre par des transports, par des larmes, et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme, qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules, dont elle se fait un honneur, et la mener doucement, où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter, tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour; si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux, que de triompher de la résistance d'une belle personne ; et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Dom Juan : l'éloge de l'hypocrisie (Acte I scène 2)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SGANARELLE
Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
LE PAUVRE
Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite
quand vous serez au bout de la forêt.
Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes,
et que depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour.
D. JUAN
Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur.
LE PAUVRE
Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.
D. JUAN
Ah, ah, ton avis est intéressé à ce que je vois.
LE PAUVRE
Je suis un Pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans,
et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
D. JUAN
Eh !  prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
SGANARELLE
Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre,
et en quatre et quatre sont huit.
D. JUAN
Quelle est ton occupation parmi ces arbres?
LE PAUVRE
De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
D. JUAN
Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise?
LE PAUVRE
Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
D. JUAN
Tu te moques, un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
LE PAUVRE
Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
D. JUAN
Voila qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins.
Ah ! ah ! je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE
Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché?
D. JUAN
Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non.
En voici un que je te donne si tu jures ; tiens il faut jurer.
LE PAUVRE
Monsieur.
D. JUAN
À moins de cela tu ne l'auras pas.
SGANARELLE
Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
D. JUAN
Prends, le voilà, prends, te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE
Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
D. JUAN
Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.
Mais que vois-je là, un homme attaqué par trois autres? La partie est
trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.
Il court au lieu du combat.
 Dom Juan : la scène du pauvre (acte III scène 2)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène V

DOM JUAN, UN SPECTRE en femme voilée, SGANARELLE.

LE SPECTRE, en femme voilée: Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.

SGANARELLE: Entendez-vous, Monsieur?

DOM JUAN: Qui ose tenir ces paroles? Je crois connaître cette voix.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, c'est un spectre: je le reconnais au marcher.

DOM JUAN: Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.
Le Spectre change de figure, et représente le temps avec sa faux à la main.

SGANARELLE: O Ciel! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure?

DOM JUAN: Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.
Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE: Ah! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.

DOM JUAN: Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.
Scène VI
LA STATUE, DOM JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE: Arrêtez, Dom Juan: vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.

DOM JUAN: Oui. Où faut-il aller?

LA STATUE: Donnez-moi la main.

DOM JUAN: La voilà.

LA STATUE: Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.

DOM JUAN: O Ciel! que sens-je? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah!
Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan; la terre s'ouvre et l'abîme; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.

SGANARELLE: Ah ! mes gages , mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait: Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages !

Dom Juan : le dénouement (acte V scènes 5 et 6)


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