LE LABO DES LETTRES | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Proposition de correction pour l'exercice d'invention sur Un Barrage contre le PacifiqueLa musique emplissait la salle, lancinante, quand elle apparût. Jeune. Seize ans peut-être, à peine. Elle était entourée par un jeune homme, un peu plus vieux qu'elle, à l'allure dépenaillée, sans chaussures. À sa droite, une vieille femme, natte blanche pendante, fixait les danseurs d'un regard morne et inexpressif. Au milieu de ces deux êtres hors du temps, elle éclatait de beauté. Une belle fille assurément. Une robe simple, usée jusqu'à la trame, une paire de souliers de bal en satin noir qui semblaient avoir connus des jours meilleurs. Et pourtant, malgré le dénuement de son allure, elle avait un port royal. Une princesse. Sa peau de rousse luisait dans la lumière artificielle de la cantine. Son visage lunaire ne semblait se fixer sur rien, comme si vivre même lui semblait un ennui extraordinaire. Son corps juvénile se tendait déjà vers la fin de l'adolescence. Un fruit frais qui n'attendait qu'à être cueilli. Une belle fille assurément.
Ils s'étaient approchés du père Bart. Elle, seule, ailleurs. Son regard passait sur lui sans vraiment le voir, ce planteur du Nord que tous les autres scrutaient. Et, puis, soudain, comme sur commande, un sourire. Son corps tout entier tressaillit. Il ne pouvait ni bouger ni la quitter du regard. Allait-il oser l'aborder ? La musique toujours dégoulinait dans la cantine de Ram. Fox-trot, tango. Il n'arrivait pas à se lever et franchir l'espace incommensurable qui s'étendait entre sa table et la leur. Il finit par se mettre debout, comme mu par une force invisible. Il sentait les regards glisser sur lui, insistants. L'espace s'étalait, chaque pas lui donnant l'impression qu'il s'éloignait un peu plus de son objectif. Son aura lumineuse l'attirait toujours plus comme un insecte tourne autour du feu. Déjà, il sentait qu'elle lui serait vénéneuse. Il n'imaginait pas encore jusqu'où il s'humilierait pour cette femme, une enfant encore. Avançant comme un condamné vers l'échafaud, il allait, déterminé vers son destin. Chacun semblait l'épier. Un homme jeune dont on attend les préférences. - Vous permettez, madame ? La femme rougit de l'honneur qu'il lui attribuait, lui, le planteur du Nord, en distinguant cette fille de la plaine.
Il l'attira près de lui, glissant doucement sur la piste au milieu des autres couples. Elle était souple et légère entre ses bras. Elle dansait avec un abandon qui attisait encore son désir. -Est-ce que je pourrai être présenté à madame votre mère ? - Bien sûr, lui dit-elle - Vous habitez la région ? - Oui, on est d'ici. C'est à vous l'auto qui est en bas ? - Vous me présenterez sous le nom de M. Jo. - Elle vient d'où ? elle est formidable. - Vous aimez les autos tellement que ça ? demanda-t-il, souriant. Son attirance pour sa voiture l'étonnait. - Beaucoup, dit-elle. Ici, il n'y en a pas ou bien des torpédos. - Une belle fille comme vous doit s'ennuyer dans la plaine… dit-il doucement. Il avait peur que sa remarque ne soit trop directe. Elle ne le reprit pourtant pas, mais sembla glisser entre ses bras dans un songe si lointain qu'il ne pouvait plus l'atteindre. À quoi pensait-elle ? - Quelle marque c'est ? - C'est une Maurice Léon Bollée. C'est ma marque préférée. Si ça vous amuse on pourra faire un tour avec. N'oubliez pas de me présenter madame votre mère. - Ca fait combien de chevaux ? - Je crois, vingt-quatre, répondit-il, un peu agacé par son obsession. - Combien ça coûte une Maurice Léon Bollée ? Tout s'éclaira enfin dans son esprit. Il aurait dû comprendre plus vite. Elle n'aurait jamais accepté de danser avec lui sinon… Il ressemblait à un singe, il le savait. Seules chez lui ses mains étaient belles, fines. Mais son allure, même dans son costume de tussor n'avait rien d'un Humphrey Bogart. Il n'aurait pas dû se garer devant la cantine… Venir ici et ne pas comprendre ce que l'on attendrait de lui. Quelle naïveté ! Et, elle, dont il ne pouvait déjà plus imaginer se passer. Vénale. Prête à se prostituer pour un tour dans une voiture de luxe. Il regardait de plus en plus près ses cheveux, et de temps en temps ses yeux baissés, et sous ses yeux, sa bouche. - C'est un modèle spécial, commandé spécialement à Paris. Celle-ci m'a coûté cinquante mille francs. Elle écarquille les yeux, songeuse. - C'est formidable ce que c'est cher. Si on avait une auto comme ça, on viendrait tous les soirs à Ram, ça nous changerait. À Ram et partout ailleurs. - La richesse ne fait pas le bonheur, comme vous avez l'air de le croire. Son front buté montrait bien, au contraire, à quel point pour elle, le bonheur ne pouvait passer que par la richesse, par l'argent. Qu'importe le moyen semblait-elle dire, je serais riche, et heureuse. Il avait déjà compris son manège, ce que voulait la mère et pourtant il ne pouvait se détacher d'elle. Elle l'avait sous son emprise, petite garce presque impubère. - Je ne sais pas ? Nous j'ai l'impression qu'on se débrouillerait pour que ça nous le fasse, le bonheur. - Vous êtes si jeune. Ah vous ne pouvez pas savoir. - C'est pas parce que je suis jeune, dit Suzanne. C'est vous qui êtes trop riche. Il la serrait maintenant très fort contre lui. Lorsque le le fox-trot fut terminé, il le regretta. - J'aurais bien continué cette danse… Sa voix prenait des tons implorants. Il la suivit jusqu'à leur table. - Je te présente M. Jo, dit elle à sa mère.
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Le projetBlog destiné aux élèves de Mme Déchance du lycée Marie Curie. Ce blog a pour mission de proposer une préparation complémentaire pour le bac de français et aussi d'inciter à découvrir la littérature et ses charmes.
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