Les fantômes d'enfance de Chateaubriand

Statue de Chateaubriand, Combourg - image personnelle
Je voudrais vous faire part d'un voyage que j'ai récemment effectué en Bretagne. Le point d'orgue de celui-ci était Combourg. Village rendu mondialement célèbre par le grand écrivain Chateaubriand (1768-1848) qui vécu une triste enfance derrière les épaisses murailles du château.

Château de Combourg - image personnelle
J'arrive à Combourg en début d'après-midi après une violente averse. Comme je venais par le sud de la ville, je distinguais rapidement, surgissant de derrière les hauts arbres, les quatre tours massives de l'austère château de Combourg.
Il fut érigé au début du XIe siècle par Rivallon Vieille Chèvre, frère cadet de l'archevêque de Dol Junkeneus. Édifice solide aux allures de forteresse, il passera ensuite aux mains de la famille du chevalier breton Bertrand du Guesclin au XIVe siècle. C'est au XVIIIe siècle que le comte René-Auguste de Chateaubriand prend possession des terres de Combourg.
L'écrivain François-René de Chateaubriand, qui a immortalisé ce château dans ses mémoires, y passa une partie morose de sa jeunesse dans les années 1770. Entre un père à l'humeur taciturne et une mère pieuse qui occupait ses journées entières à se recueillir dans la chapelle, le jeune François René et sa sœur Lucile qu'il aimait tant, passaient de longues soirées d'automne et d'hiver à observer sans dire mot la promenade silencieuse de leur père.
Après quoi, François René avait l'obligation de raccompagner ses sœurs à leurs chambres en traversant ainsi ces longs couloirs fantômes. Laissons-le décrire ces lieux :
en perspective les créneaux de la coursive opposée, où végétaient des
scolopendres et croissait un prunier sauvage.
Quelques martinets qui, durant
l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls
compagnons.
La nuit, je n'apercevais qu'un petit morceau de ciel et quelques
étoiles. Lorsque la Lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en
étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux
losangés de la fenêtre.
Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre
, passant et repassant entre la Lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre
mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des
galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois, le vent
semblait courir à pas légers ; quelquefois, il laissait échapper des plaintes ;
tout à coup, ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient
des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore"
C'est dans la tour du Chat, la plus reculée de toutes, que François René avait sa chambre.
Cette tour avait la sulfureuse réputation d'être hantée chaque nuit dit-on par un chat noir. Dans son ombre se profile également celle d'une jambe de bois fantôme dont les pas résonnaient une fois la nuit tombée dans le sombre escalier de la tourelle :
« Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg à jambe de bois
, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques et qu'on l'avait
rencontré dans le grand escaliers de la tourelle ; sa jambe de bois se promenait
aussi quelquefois seul avec un chat noir. Ces récits occupaient tout le temps du
coucher de ma mère et de ma sœur : elles se mettaient au lit mourantes de peur.»
« Au lieu de me forcer à me convaincre qu'il n'y avait pas de revenant, on me
força à les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique :
"Monsieur le Chevalier aurait-il peur ?" il m'eût fait coucher avec un mort."

Le calvaire de Combourg, sur les berges du lac Tranquille (acheté par le père de Chateaubriand, le lac appartient au château depuis lors)
D. de Larocque