Onze heures : c'est notre tour. Déploiement en tirailleurs tout de suite. Je ne réfléchis pas ; je n'éprouve rien. Seulement, je ne sens plus la fatigue fiévreuse des premiers jours. J'entends la fusillade tout près, des éclatements d'obus encore lointains. Je regarde, avec une curiosité presque détachée, les lignes de tirailleurs bleues et rouges, qui avancent, avancent, comme collées au sol. Autour de moi, les avoines s'inclinent à peine sous la poussée d'un vent tiède et léger. Je me répète, avec une espèce de fierté : « J'y suis ! J'y suis ! » Et je m'étonne de voir les choses telles que je les vois d'ordinaire, d'entendre des coups de fusil. qui ne sont que des coups de fusil. Il me semble, pourtant,que mon corps n'est plus le même, que je devrais éprouver des sensations autres, à travers d'autres organes.« Couchez-vous ! »Quelques-uns viennent de chanter au-dessus de nous. Le crépitement de la fusillade couvre leur petite voix aiguë, mais je me rends compte qu'en arrière leur chanson se prolonge en s'effilant, très loin.Nous commençons à progresser. Ça marche, vraiment, d'une façon admirable, avec la même régularité, la même aisance qu'au champ de man½uvres. Et peu à peu monte en moi une excitation qui m'enlève à moi-même. Je me sens vivre dans tous ces hommes qu'un geste de moi pousse en avant, face aux balles qui volent vers nous, cherchant les poitrines, les fronts, la chair vivante.On se couche, on se lève d'un saut, on court. Nous sommes en plein sous le feu. Les balles ne chantent plus ; elles passent raide, avec un sifflement bref et colère. Elles ne s'amusent plus ;elles travaillent.Clac ! Clac !