Des mots pour le dire

Baudelaire et Manet

Par vadministrateur - publié le mercredi 23 mai 2018 à 12:03


"Lorsque Edouard Manet (1832-1883), alors âgé de trente ans, la peignit, Jeanne Duval était déjà malade et - on peut le voir à la posture rigide de sa jambe - en partie paralysée. Dans une lettre qu’il écrivit à sa mère le 11 octobre 1860, Baudelaire l’évoque par ces mots "vieille beauté transformée en infirme". Le portrait que fait Manet d’elle n’est effectivement pas flatteur du tout: elle est campée sur un canapé vert, la tête légèrement inclinée et la main droite, démesurément grande, repose dans un geste un peu maladroit sur l’accoudoir. Les traits du visage, à peine esquissés, reflètent une impression de dureté, les yeux sont assombris.

Le visage qui semble petit ne joue cependant pas le premier rôle dans ce portrait. Le tableau est plutôt dominé par la robe blanche à crinoline gonflante et opulente dont les cascades d’étoffe font écho au balancement des rideaux de dentelle aérienne dans l’embrasure de la fenêtre de l’atelier de l’époque, situé Rue Guyot. La facture libre, impressionniste annonce déjà le style du Manet des années soixante dix.  La maîtresse de Baudelaire couchée est donc la première tentative de cette "peinture en blanc" qui deviendra plus tard une des spécificités de l’artiste et c’est en même temps la première fois qu’on rencontre dans son œuvre le sujet de la femme étendue sur un canapé ou sur un lit, dans une robe élégante et à la mode, un genre bien apprécié par la suite, repris même par ses collègues - Berthe Morisot, Pierre-Auguste Renoir et Claude Monet - et décliné dans de nombreuses variations. Le portrait de la courtisane Olympia (Musée d’Orsay, Paris), qu’il peignit l’année suivante, est le véritable pendant aux bourgeoises vêtues de blanc. Cette toile devait faire scandale au salon de 1865."

Extrait de la notice du musée de Bern

LA n°3: Une charogne

Par vadministrateur - publié le mercredi 23 mai 2018 à 01:54 dans Textes pour l'EAF
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

LA n°2 A celle qui est trop gaie

Par vadministrateur - publié le mercredi 23 mai 2018 à 01:52 dans Textes pour l'EAF
« À celle qui est trop gaie »

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon coeur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur !


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