Des mots pour le dire

Texte n°2 Rhinocéros

Par vadministrateur - publié le lundi 12 mars 2018 à 11:32 dans Textes pour l'EAF

Première apparition

BÉRENGER. - Nous avons fêté l’anniversaire d’Auguste, notre ami Auguste... 
JEAN. - Notre ami Auguste ? On ne m’a pas invité, moi, pour l’anniversaire de notre ami Auguste...  
(À ce moment, on entend le bruit très éloigné, mais se rapprochant très vite, d’un souffle de fauve et de sa course précipitée, ainsi qu’un long barrissement.)  
BÉRENGER. - Je n’ai pas pu refuser. Cela n’aurait pas été gentil ... 
JEAN. - Y suis-je allé, moi ? 
BÉRENGER. - C’est peut-être, justement, parce que vous n’y avez pas été invité !... 
LA SERVEUSE, 
sortant du café. - Bonjour, Messieurs, que désirez-vous boire ?  
(Les bruits sont devenus très forts.) 
JEAN,
 à Bérenger et criant presque pour se faire entendre, au-dessus des bruits qu’il ne perçoit pas consciemment. - Non, il est vrai, je n’étais pas invité, on ne m’a pas fait cet honneur... Toutefois, je puis vous assurer que même si j’avais été invité, je ne serais pas venu, car... (Les bruits sont devenus énormes.) Que se passe-t-il ? (Les bruits du galop d’un animal puissant et lourd sont tout proches, très accélérés ; on entend son halètement.) Mais qu’est-ce que c’est ? 
LA SERVEUSE. - Mais qu’est-ce que c’est ?  
(Bérenger toujours indolent, sans avoir l’air d’entendre quoi que ce soit, répond tranquillement à Jean au sujet de l’invitation, il remue les lèvres ; on n’entend pas ce qu’il dit ; Jean se lève d’un bond, fait tomber sa chaise en se levant, regarde du côté de la coulisse gauche, en montrant du doigt, tandis que Bérenger, toujours un peu vaseux, reste assis.) 
JEAN. - Oh, un rhinocéros ! 
(Les bruits produits par l’animal s’éloigneront à la même vitesse si bien que l’on peut déjà distinguer les paroles qui suivent; toute cette scène doit être jouée très vite, répétant.-) Oh ! un rhinocéros! 
LA SERVEUSE. - Oh ! un rhinocéros ! 
L’ÉPICIÈRE, 
qui montre sa tête par la porte de son épicerie. - Oh ! un rhinocéros ! (À son mari, resté dans la boutique.) Viens vite voir, un rhinocéros ! 
 
(Tous suivent du regard, à gauche, la course du fauve.) 
JEAN. - Il fonce droit devant lui, frôle les étalages ! 
L’EPICIER,
 (dans sa boutique). - Où ça ? 
LA SERVEUSE, 
mettant les mains sur les hanches.Oh ! 
L’EPICIERE, 
à son mari qui est toujours dans sa boutique. - Viens voir ! 
 
(Juste à ce moment l’Epicier montre sa tête). 
L’EPICIER, 
montrant sa têteOh, un rhinocéros !
LE LOGICIEN, 
venant vite en scène par la gauche.Un rhinocéros, à toute allure sur le trottoir d’en face !  
(Toutes les répliques, à partir de " Oh, un rhinocéros" dit par Jean, sont presque simultanées. - On entend un "ah" poussé par une femme. Elle apparaît. Elle court jusqu’au milieu du plateau ; c’est la Ménagère avec son panier au bras ; une fois arrivée au milieu du plateau, elle laisse tomber son panier, ses provisions se répandent sur la scène, une bouteille se brise, mais elle ne lâche pas le chat tenu sous l’autre bras.) 
LA MÉNAGÈRE. - Ah ! Oh !  
(Le Vieux Monsieur élégant venant de la gauche, à la suite de la Ménagère, se précipite dans la boutique des épiciers, les bouscule, entre, tandis que le Logicien ira se plaquer sur le mur du fond, à gauche de l’entrée de l’épicerie. Jean et la Serveuse debout, Bérenger assis, toujours apathique, forment un autre groupe. En même temps, on a pu entendre en provenance de la gauche des "oh ! des "ah des pas de gens qui fuient. La poussière, soulevée", par le fauve, se répand sur le plateau.)  
LE PATRON,
sortant sa tête par la fenêtre à l’étage au-dessus du café. - Que se passe-t-il ? 
LE VIEUX MONSIEUR,
disparaissant derrière les épiciers. - Pardon ! 
(Le Vieux Monsieur élégant a des guêtres blanches, un chapeau mou, une canne à pommeau d’ivoire ; le Logicien est plaqué contre le mur, il a une petite moustache grise, des lorgnons, il est coiffé d’un canotier.) 
L’EPICIERE,
bousculée et bousculant son mari, au Vieux Monsieur. - Attention, vous, avec votre canne ! 
L’EPICIER. - Non, mais des fois, attention ! 
(On verra la tête du Vieux Monsieur derrière les épiciers.) 
LA SERVEUSE,
au Patron. - Un rhinocéros ! 
LE PATRON,
de sa fenêtre, à la Serveuse. - Vous rêvez ! (Voyant le rhinocéros.) Oh ! ça alors ! 
LA MENAGERE. - Ah !
(Les « oh » et les « ah » des coulisses sont comme un arrière-fond sonore à son « ah » à elle ; la Ménagère, qui a laissé tomber son panier à provisions et la bouteille, n’a donc pas laissé tomber son chat qu’elle tient sous l’autre bras.) Pauvre minet, il a eu peur ! 
LE PATRON,
regardant toujours vers la gauche, suivant des yeux la course de l’animal, tandis que les bruits produits par celui-ci vont en décroissant : sabot, barrissements, etc. Bérenger, lui, écarte simplement un peu la tête, à cause de la poussière, un peu endormi, sans rien dire ; il fait simplement une grimace. - Ça alors ! 
JEAN,
écartant lui aussi un peu la tête, mais avec vivacité. - Ça alors ! (Il éternue.) 
LA MENAGERE,
au milieu du plateau, mais elle s’est retournée vers la gauche ; les provisions sont répandues par terre autour d’elle. - Ça alors !
 (Elle éternue.) 
LE VIEUX MONSIEUR, L’EPICIERE, L’EPICIER,
au fond, ré ouvrant la porte vitrée de l’épicerie, que le Vieux Monsieur avait refermée derrière lui. - Ça alors ! 
JEAN. - Ça alors ! 
(À Bérenger.) Vous avez vu ? 
(Les bruits produits par le rhinocéros, son barrissement, se sont bien éloignés ; les gens suivent encore du regard l’animal, debout, sauf Bérenger, toujours apathique et assis.)
TOUS, sauf Bérenger. - Ça alors ! 
BÉRENGER, 
à Jean. - Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière !  
(Il sort son mouchoir, se mouche.) 

LA MÉNAGÈRE Ça alors ! Ce que j’ai eu peur !

L’ÉPICIER, à la Ménagère.Votre panier... vos provisions...

LE VIEUX MONSIEUR, s’approchant de la Dame et se baissant pour ramasser les provisions éparpillées sur le plancher. Il la salue galamment, enlevant son chapeau.

LE PATRON-Tout de même, on n’a pas idée...

LA SERVEUSE-Par exemple !...

LE VIEUX MONSIEUR, à la Dame. Voulez-vous me permettre de vous aider à ramasser vos provisions ?

LA DAME, au Vieux Monsieur. Merci, Monsieur. Couvrez-vous, je vous prie. Oh ! ce que j’ai eu peur.

LE LOGICIEN- La peur est irrationnelle. La raison doit la vaincre.

LA SERVEUSE - On ne le voit déjà plus.

LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère, montrant le Logicien. Mon ami est logicien.

JEAN, à Bérenger. Qu’est-ce que vous en dites ?

LA SERVEUSE Ça va vite ces animaux-là !

LA MÉNAGÈRE, au Logicien.Enchantée, Monsieur.

L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier. C’est bien fait pour elle. Elle ne l’a pas acheté chez nous.

JEAN, au Patron et à la Serveuse. Qu’est-ce que vous en dites ?

LA MÉNAGÈRE - Je n’ai quand même pas lâché mon chat.

LE PATRON, haussant les épaules, à la fenêtre. On voit pas ça souvent !

LA MÉNAGÈRE, au Logicien, tandis que le Vieux Monsieur ramasse les provisions.Voulez-vous le garder un instant ?

LA SERVEUSE, à Jean. J’en avais jamais vu !

LE LOGICIEN, à la Ménagère, prenant le chat dans ses bras. Il n’est pas méchant ?

LE PATRON, à Jean. C’est comme une comète !

LA MÉNAGÈRE, au Logicien. Il est gentil comme tout. (Aux autres.) Mon vin, au prix où il est !

L’ÉPICIER, à la Ménagère. J’en ai, c’est pas ça qui manque !

JEAN, à Bérenger. Dites, qu’est-ce que vous en dites ?

L’ÉPICIER, à la Ménagère. Et du bon !

LE PATRON, à la Serveuse. Ne perdez pas votre temps ! Occupez-vous de ces Messieurs ! Il montre Bérenger et Jean, il rentre sa tête.

BÉRENGER, à Jean. De quoi parlez-vous ?

L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier. Va donc lui porter une autre bouteille !

JEAN, à Bérenger. Du rhinocéros, voyons, du rhinocéros !

L’ÉPICIER, à la Ménagère. J’ai du bon vin, dans des bouteilles incassables ! Il disparaît dans la boutique.

LE LOGICIEN, caressant le chat dans ses bras. Minet ! minet ! minet !

LA SERVEUSE, à Bérenger et à Jean. Que voulez-vous boire ?

BÉRENGER, à la Serveuse. Deux pastis !

LA SERVEUSE - Bien, Monsieur. Elle se dirige vers l’entrée du café.

LA MÉNAGÈRE, ramassant ses provisions, aidée par le Vieux Monsieur.Vous êtes bien aimable, Monsieur.

LA SERVEUSE - Alors, deux pastis ! Elle entre dans le café.

LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère. C’est la moindre des choses, chère Madame.

L’Épicière entre dans sa boutique.

LE LOGICIEN, au Monsieur, à la Ménagère, qui sont en train de ramasser les provisions.Remettez-les méthodiquement.

JEAN, à Bérenger.Alors, qu’est-ce que vous en dites ?

BÉRENGER, à Jean, ne sachant quoi dire. Ben... rien... Ça fait de la poussière...

(il sort son mouchoir et se mouche)

                                                                                                                                                                           Acte I 

Rhinocéros Demarcy

Par vadministrateur - publié le lundi 12 mars 2018 à 06:39 dans 1ère

Mise en scène Rhinocéros: Demarcy-Mota

Par vadministrateur - publié le lundi 12 mars 2018 à 01:40 dans Textes pour l'EAF



Doc 1


Doc 2

Mise en scène par J.L. Barrault,Théâtre de l’Odéon, Paris, 1960

 Mise en scène d’E. Demarcy-Mota, Théâtre de la Ville, Paris, 2009




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