Des mots pour le dire

Doc comp 2 Préface Genet

Par vadministrateur - publié le mardi 6 février 2018 à 05:25 dans Textes pour l'EAF

Doc complémentaire n°2 : Jean Genet, Comment jouer Les bonnes?


[...] Les actrices retiendront donc leurs gestes, chacun étant comme suspendu, ou cassé. Chaque geste surprendra les actrices. Il serait bien qu’à certains moments elles marchent sur la pointe des pieds, après avoir enlevé un ou les deux souliers qu’elles porteront à la main, avec précaution, qu’elles le posent sur un meuble sans rien cogner non pour ne par être entendues des voisins d’en dessous, mais parce que ce geste est dans le ton. Quelquefois, les voix aussi seront comme suspendues et cassées.Ces deux bonnes ne sont par des garces : elles ont vieilli, elles ont maigri dans la douceur de Madame. Il ne faut pas qu’elles soient jolies, que leur beauté soit donnée aux spectateurs dès le lever du rideau, mais il faut que tout au long de la soirée on les voie embellir jusqu’à la dernière seconde. Leur visage, au début, est donc marqué de rides aussi subtiles que les gestes ou qu’un de leurs cheveux. [...] Elles n’ont pas pourri. Pourtant, il faudra bien que la pourriture apparaisse: moins quand elles crachent leur rage que dans leurs accès de tendresse.[...]Je n’ai pas besoin d’insister sur les passages «joués» et les passages sincères: on saura les repérer, au besoin les inventer.Quant aux passages soi-disant «poétiques», ils seront dits comme une évidence, comme lorsqu’un chauffeur de taxi parisien invente sur-le-champ une métaphore argotique: elle va de soi. Elle s’énonce comme le résultat d’une opération mathématique: sans chaleur particulière.

La dire même un peu plus froidement que le reste.L’unité du récit naîtra non de la monotonie du jeu, mais d’une harmonie entre les parties très diverses, très diversement jouées. Peut-être le metteur en scène devra-t-il laisser

apparaître ce qui était en moi alors que j’écrivais la pièce, ou qui me manquait si fort: une certaine bonhomie, car il s’agit d’un conte.

« Madame». Il ne faut pas l’outrer dans la caricature. Elle ne sait pas jusqu’à quel point elle est bête, à quel point elle joue un rôle, mais quelle actrice le sait davantage ?

Ces dames -les Bonnes et Madame -déconnent? Comme moi chaque matin devant la glace quand je me rase[...]c’est un conte, c’est-à-dire une forme de récit allégorique qui avait peut-être pour premier but, quand je l’écrivais, de me dégoûter de moi-même en indiquant et en refusant d’indiquer qui j’étais, le but second d’établir une espèce de malaise dans la salle... Un conte... Il faut à la fois y croire et refuser d’y croire, mais afin qu’on y puisse croire il faut que les actrices ne jouent par selon un mode réaliste.Sacrées ou non, ces bonnes sont des monstres, comme nous-mêmes quand nous nous rêvons ceci ou cela. Sans pouvoir dire au juste ce qu’est le théâtre, je sais ce que je lui refuse d’être: la description de gestes quotidiens vus de l’extérieur : je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte), tel que je ne saurais -ou n’oserais -me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être. Les comédiens ont donc pour fonction d’endosser des gestes et des accoutrements qui leur permettront de me montrer à moi-même, et de me montrer nu, dans la solitude et son allégresse.

Une chose doit être écrite: il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu’il existe un syndicat des gens de maison –cela ne nous regarde pas.Lors de la création de cette pièce, un critique théâtral faisait la remarque que les bonnes véritables ne parlent pas comme celles de ma pièce: qu’en savez-vous? Je prétends le contraire, car si j’étais bonne je parlerais comme elles. Certains soirs.Car les bonnes ne parlent ainsi que certains soirs: il faut les surprendre, soit dans leur solitude, soit dans celle de chacun de nous.

Le décor des Bonnes. Il s’agit, simplement, de la chambre à coucher d’une dame un peu cocotte et un peu bourgeoise. Si la pièce est représentée en France, le lit sera capitonné-elle a tout de même des domestiques-

mais discrètement. Si la Pièce est jouée en Espagne, en Scandinavie, en Russie, la chambre doit varier. Les robes, pourtant, seront extravagantes, ne relevant d’aucune mode, d’aucune époque. Il est possible que les deux bonnes déforment, monstrueusement, pour leur jeu, les robes de Madame, en ajoutant de fausses traînes, de faux jabots; les fleurs seront des fleurs réelles, le lit un vrai lit. Le metteur en scène doit comprendre, car je ne peux tout de même pas tout expliquer, pourquoi la chambre doit être la copie à peu près exacte d’une chambre féminine, les fleurs vraies, mais les robes monstrueuses et le jeu des actrices un peu titubant.



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- oui il en faudra de la chance merci ^^ (par Nicolas1S)
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