Des mots pour le dire

Texte n°2 Rhinocéros

Par vadministrateur - publié le vendredi 29 juin 2018 à 11:32 dans Textes pour l'EAF

Première apparition

BÉRENGER. - Nous avons fêté l’anniversaire d’Auguste, notre ami Auguste... 
JEAN. - Notre ami Auguste ? On ne m’a pas invité, moi, pour l’anniversaire de notre ami Auguste...  
(À ce moment, on entend le bruit très éloigné, mais se rapprochant très vite, d’un souffle de fauve et de sa course précipitée, ainsi qu’un long barrissement.)  
BÉRENGER. - Je n’ai pas pu refuser. Cela n’aurait pas été gentil ... 
JEAN. - Y suis-je allé, moi ? 
BÉRENGER. - C’est peut-être, justement, parce que vous n’y avez pas été invité !... 
LA SERVEUSE, 
sortant du café. - Bonjour, Messieurs, que désirez-vous boire ?  
(Les bruits sont devenus très forts.) 
JEAN,
 à Bérenger et criant presque pour se faire entendre, au-dessus des bruits qu’il ne perçoit pas consciemment. - Non, il est vrai, je n’étais pas invité, on ne m’a pas fait cet honneur... Toutefois, je puis vous assurer que même si j’avais été invité, je ne serais pas venu, car... (Les bruits sont devenus énormes.) Que se passe-t-il ? (Les bruits du galop d’un animal puissant et lourd sont tout proches, très accélérés ; on entend son halètement.) Mais qu’est-ce que c’est ? 
LA SERVEUSE. - Mais qu’est-ce que c’est ?  
(Bérenger toujours indolent, sans avoir l’air d’entendre quoi que ce soit, répond tranquillement à Jean au sujet de l’invitation, il remue les lèvres ; on n’entend pas ce qu’il dit ; Jean se lève d’un bond, fait tomber sa chaise en se levant, regarde du côté de la coulisse gauche, en montrant du doigt, tandis que Bérenger, toujours un peu vaseux, reste assis.) 
JEAN. - Oh, un rhinocéros ! 
(Les bruits produits par l’animal s’éloigneront à la même vitesse si bien que l’on peut déjà distinguer les paroles qui suivent; toute cette scène doit être jouée très vite, répétant.-) Oh ! un rhinocéros! 
LA SERVEUSE. - Oh ! un rhinocéros ! 
L’ÉPICIÈRE, 
qui montre sa tête par la porte de son épicerie. - Oh ! un rhinocéros ! (À son mari, resté dans la boutique.) Viens vite voir, un rhinocéros ! 
 
(Tous suivent du regard, à gauche, la course du fauve.) 
JEAN. - Il fonce droit devant lui, frôle les étalages ! 
L’EPICIER,
 (dans sa boutique). - Où ça ? 
LA SERVEUSE, 
mettant les mains sur les hanches.Oh ! 
L’EPICIERE, 
à son mari qui est toujours dans sa boutique. - Viens voir ! 
 
(Juste à ce moment l’Epicier montre sa tête). 
L’EPICIER, 
montrant sa têteOh, un rhinocéros !
LE LOGICIEN, 
venant vite en scène par la gauche.Un rhinocéros, à toute allure sur le trottoir d’en face !  
(Toutes les répliques, à partir de " Oh, un rhinocéros" dit par Jean, sont presque simultanées. - On entend un "ah" poussé par une femme. Elle apparaît. Elle court jusqu’au milieu du plateau ; c’est la Ménagère avec son panier au bras ; une fois arrivée au milieu du plateau, elle laisse tomber son panier, ses provisions se répandent sur la scène, une bouteille se brise, mais elle ne lâche pas le chat tenu sous l’autre bras.) 
LA MÉNAGÈRE. - Ah ! Oh !  
(Le Vieux Monsieur élégant venant de la gauche, à la suite de la Ménagère, se précipite dans la boutique des épiciers, les bouscule, entre, tandis que le Logicien ira se plaquer sur le mur du fond, à gauche de l’entrée de l’épicerie. Jean et la Serveuse debout, Bérenger assis, toujours apathique, forment un autre groupe. En même temps, on a pu entendre en provenance de la gauche des "oh ! des "ah des pas de gens qui fuient. La poussière, soulevée", par le fauve, se répand sur le plateau.)  
LE PATRON,
sortant sa tête par la fenêtre à l’étage au-dessus du café. - Que se passe-t-il ? 
LE VIEUX MONSIEUR,
disparaissant derrière les épiciers. - Pardon ! 
(Le Vieux Monsieur élégant a des guêtres blanches, un chapeau mou, une canne à pommeau d’ivoire ; le Logicien est plaqué contre le mur, il a une petite moustache grise, des lorgnons, il est coiffé d’un canotier.) 
L’EPICIERE,
bousculée et bousculant son mari, au Vieux Monsieur. - Attention, vous, avec votre canne ! 
L’EPICIER. - Non, mais des fois, attention ! 
(On verra la tête du Vieux Monsieur derrière les épiciers.) 
LA SERVEUSE,
au Patron. - Un rhinocéros ! 
LE PATRON,
de sa fenêtre, à la Serveuse. - Vous rêvez ! (Voyant le rhinocéros.) Oh ! ça alors ! 
LA MENAGERE. - Ah !
(Les « oh » et les « ah » des coulisses sont comme un arrière-fond sonore à son « ah » à elle ; la Ménagère, qui a laissé tomber son panier à provisions et la bouteille, n’a donc pas laissé tomber son chat qu’elle tient sous l’autre bras.) Pauvre minet, il a eu peur ! 
LE PATRON,
regardant toujours vers la gauche, suivant des yeux la course de l’animal, tandis que les bruits produits par celui-ci vont en décroissant : sabot, barrissements, etc. Bérenger, lui, écarte simplement un peu la tête, à cause de la poussière, un peu endormi, sans rien dire ; il fait simplement une grimace. - Ça alors ! 
JEAN,
écartant lui aussi un peu la tête, mais avec vivacité. - Ça alors ! (Il éternue.) 
LA MENAGERE,
au milieu du plateau, mais elle s’est retournée vers la gauche ; les provisions sont répandues par terre autour d’elle. - Ça alors !
 (Elle éternue.) 
LE VIEUX MONSIEUR, L’EPICIERE, L’EPICIER,
au fond, ré ouvrant la porte vitrée de l’épicerie, que le Vieux Monsieur avait refermée derrière lui. - Ça alors ! 
JEAN. - Ça alors ! 
(À Bérenger.) Vous avez vu ? 
(Les bruits produits par le rhinocéros, son barrissement, se sont bien éloignés ; les gens suivent encore du regard l’animal, debout, sauf Bérenger, toujours apathique et assis.)
TOUS, sauf Bérenger. - Ça alors ! 
BÉRENGER, 
à Jean. - Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière !  
(Il sort son mouchoir, se mouche.) 

LA MÉNAGÈRE Ça alors ! Ce que j’ai eu peur !

L’ÉPICIER, à la Ménagère.Votre panier... vos provisions...

LE VIEUX MONSIEUR, s’approchant de la Dame et se baissant pour ramasser les provisions éparpillées sur le plancher. Il la salue galamment, enlevant son chapeau.

LE PATRON-Tout de même, on n’a pas idée...

LA SERVEUSE-Par exemple !...

LE VIEUX MONSIEUR, à la Dame. Voulez-vous me permettre de vous aider à ramasser vos provisions ?

LA DAME, au Vieux Monsieur. Merci, Monsieur. Couvrez-vous, je vous prie. Oh ! ce que j’ai eu peur.

LE LOGICIEN- La peur est irrationnelle. La raison doit la vaincre.

LA SERVEUSE - On ne le voit déjà plus.

LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère, montrant le Logicien. Mon ami est logicien.

JEAN, à Bérenger. Qu’est-ce que vous en dites ?

LA SERVEUSE Ça va vite ces animaux-là !

LA MÉNAGÈRE, au Logicien.Enchantée, Monsieur.

L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier. C’est bien fait pour elle. Elle ne l’a pas acheté chez nous.

JEAN, au Patron et à la Serveuse. Qu’est-ce que vous en dites ?

LA MÉNAGÈRE - Je n’ai quand même pas lâché mon chat.

LE PATRON, haussant les épaules, à la fenêtre. On voit pas ça souvent !

LA MÉNAGÈRE, au Logicien, tandis que le Vieux Monsieur ramasse les provisions.Voulez-vous le garder un instant ?

LA SERVEUSE, à Jean. J’en avais jamais vu !

LE LOGICIEN, à la Ménagère, prenant le chat dans ses bras. Il n’est pas méchant ?

LE PATRON, à Jean. C’est comme une comète !

LA MÉNAGÈRE, au Logicien. Il est gentil comme tout. (Aux autres.) Mon vin, au prix où il est !

L’ÉPICIER, à la Ménagère. J’en ai, c’est pas ça qui manque !

JEAN, à Bérenger. Dites, qu’est-ce que vous en dites ?

L’ÉPICIER, à la Ménagère. Et du bon !

LE PATRON, à la Serveuse. Ne perdez pas votre temps ! Occupez-vous de ces Messieurs ! Il montre Bérenger et Jean, il rentre sa tête.

BÉRENGER, à Jean. De quoi parlez-vous ?

L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier. Va donc lui porter une autre bouteille !

JEAN, à Bérenger. Du rhinocéros, voyons, du rhinocéros !

L’ÉPICIER, à la Ménagère. J’ai du bon vin, dans des bouteilles incassables ! Il disparaît dans la boutique.

LE LOGICIEN, caressant le chat dans ses bras. Minet ! minet ! minet !

LA SERVEUSE, à Bérenger et à Jean. Que voulez-vous boire ?

BÉRENGER, à la Serveuse. Deux pastis !

LA SERVEUSE - Bien, Monsieur. Elle se dirige vers l’entrée du café.

LA MÉNAGÈRE, ramassant ses provisions, aidée par le Vieux Monsieur.Vous êtes bien aimable, Monsieur.

LA SERVEUSE - Alors, deux pastis ! Elle entre dans le café.

LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère. C’est la moindre des choses, chère Madame.

L’Épicière entre dans sa boutique.

LE LOGICIEN, au Monsieur, à la Ménagère, qui sont en train de ramasser les provisions.Remettez-les méthodiquement.

JEAN, à Bérenger.Alors, qu’est-ce que vous en dites ?

BÉRENGER, à Jean, ne sachant quoi dire. Ben... rien... Ça fait de la poussière...

(il sort son mouchoir et se mouche)

                                                                                                                                                                           Acte I 

Documents complémentaires sqce 6

Par vadministrateur - publié le vendredi 29 juin 2018 à 01:55 dans Textes pour l'EAF

Lectures complémentaires


A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au votre pareil.
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vôtre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Ronsard " Odes ", 1524






Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,

Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :

«Ronsard me celebrait du temps que j’étais belle.»

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,

Déjà sous le labeur à demi sommeillant,

Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.


Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578


LA n°3: Une charogne

Par vadministrateur - publié le mercredi 23 mai 2018 à 01:54 dans Textes pour l'EAF
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

LA n°2 A celle qui est trop gaie

Par vadministrateur - publié le mercredi 23 mai 2018 à 01:52 dans Textes pour l'EAF
« À celle qui est trop gaie »

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon coeur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur !

LA n°2 Parfum exotique

Par vadministrateur - publié le vendredi 13 avril 2018 à 11:25 dans Textes pour l'EAF

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’oeil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.


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