Des mots pour le dire

"Meursault, contre-enquête", Kamel Daoud

Par vadministrateur - publié le mardi 20 novembre 2018 à 09:54 dans 1ère

Par un jeu de miroirs habile, "Meursault, contre-enquête", ce premier roman, éclaire d’un jour nouveau "L’étranger" d’Albert Camus.

[...]Kamel Daoud offre ici un contre-point à cette histoire. Il donne vie à l’Arabe, le "détail" du chef-d’½uvre de Camus. Il le réhabilite. "Je te le dis d’emblée : le second mort, celui qui a été assassiné, est mon frère. Il n’en reste rien. Il ne reste que moi pour parler à sa place, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera", lance Haroun, le narrateur de "Meursault, contre-enquête". Ce héros bien malgré lui, est le frère de l’Arabe. Assis dans un bar d’Oran, Le Titanic, le vieil homme raconte sa vie [...]

Dans sa diatribe contre Meursault et la négation de l’existence de sa victime, Haroun est ainsi lui aussi coupable d’être étranger, inhumain. Étranger à sa vie, à la société dont il a été exclu par sa mère, étranger au meurtre qu’il commet lui-même pour venger Moussa. Un crime gratuit, celui d’un "Roumi", un Français, commis le 5 juillet 1962, jour de l’Indépendance. Une victime expiatoire, offerte à une mère froide et indifférente. "Oui, j’ai tué Joseph parce qu’il fallait faire contrepoids à l’absurde de notre situation." Haroun est le miroir de Meursault. Tous les reproches que le narrateur adresse au héros de Camus, il finit par les incarner. L’absurde. Toujours et encore. C’est la loi du talion. Il tue pour venger son frère mais où est la justice ? Quel réconfort cela lui apporte-t-il ? Visiblement aucun.[...]

L’effet miroir avec "L’étranger" est saisissant. Il est d’autant plus palpable, visible, que l’auteur intègre des extraits du texte original par le biais de citations en italique. Kamel Daoud a poussé l’exercice littéraire jusqu’à avoir presque le même nombre de mots que Camus. Certaines scènes ou traits de caractère se répondent dans les deux ½uvres. Meursault s’ennuie le dimanche, Haroun le vendredi. Salamano passe toute la journée à hurler sur son chien dans "L’étranger", le voisin de Haroun récite le Coran à tue-tête toute la nuit, etc. Lorsque Haroun est arrêté pour le meurtre du Français, il est confronté à un colonel, qui lui reproche non pas d’avoir tué un Français mais de ne pas avoir participé à la Révolution. Dans "L’étranger", Meursault ne répond pas du meurtre de l’Arabe mais du fait de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère. Un jeu de miroirs habile qui brouille, puis embarque, toujours de manière plaisante, le lecteur.


Extraits de l’article d’Hassiya Hamza sur le site de France 24

Daoud

Par vadministrateur - publié le mardi 20 novembre 2018 à 09:33 dans 1ère

Meursault, contre-enquête est un ouvrage qui fera certainement la joie des professeurs de lettres, tant s’y trouvent de clins d’½il aux textes de Camus.  Contrainte OuLiPienne:  Son roman a exactement le même nombre de signes que L’Etranger.   Il côtoie le texte de Camus par des citations, mises entre guillemets dans le texte,  et par des reprises d’éléments de l’original, tournés avec science et humour.  Quant à la forme du récit, elle s’inspire non pas de L’Etranger mais de ce que Daoud considère comme le  texte  « le plus sincère  et  le moins construit » de Camus, La Chute.  L’histoire se déroule dans un bar,  Le Titanic, devenu depuis l’indépendance  Djebel Zendel ( haut lieu des maquisards), où Haroun, nourri d’alcool, fabule.  Un bar—le genre d’endroit menacé d’extinction dans la pieuse Algérie d’aujourd’hui,  fait écho au bar   «Mexico-City»  à Amsterdam, où se déroule La Chute.   Clamance, dans La Chute, déclame devant un interlocuteur invisible.  Haroun livre sa tirade à  l’un des nombreux universitaires qui viennent en Algérie  pour étudier le grand auteur – les mêmes qui vont certainement éplucher le roman de Daoud.

On retrouve à travers la tirade de Haroun à-la-manière-de-La-Chute,  quantités de détails de L’Etranger adaptés à l’Algérie contemporaine :  Meursault s’ennuie le dimanche ;  Haroun le vendredi…. Salamano passe toute la journée à hurler contre son chien ;  le voisin de Haroun récite le Coran a tue-tête pendant la nuit ;  les Algériens de L’Etranger regardent les Européens en silence ;  dans Meursault, Contre-Enquête, ce sont des Roumi (Européens) qui reviennent en Algérie, qui errent en silence « essayant de retrouver qui une rue, qui une maison, qui un arbre avec un tronc gravé d’initiales. ».   Et  l’absurde camusien ? :  « L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons sur le dos ou dans le ventre de nos terres, pas l’autre. »
Reprenons son récit :  En 1962, au moment de la Libération, Haroun, l’homme dont « le frère est mort dans un livre »  a  27 ans.  Sa mère a trouvé du travail à Hadjout (ex Marengo, où Meursault enterre sa maman) comme femme de ménage ; mère et fils habitent une misérable dépendance d’une maison coloniale.  Au moment de la libération, le propriétaire fuit avec sa famille et Haroun et sa M’ma  prennent le bien vacant.  Et là, dans les premiers jours de l’indépendance, Haroun tue un colon, un certain Joseph Larquais  qui venait de se cacher dans les environs de cette maison coloniale abandonnée par les siens.   ¼il pour ½il.   Mais aussi acte qui bouleverse le narrateur,  devenu maintenant meurtrier à son tour.  Il n’est plus du côté de la victime.  Et c’est là où sa haine contre  Meursault, le meurtrier de son frère, se change forcément en identification ;  là aussi où la confrontation de Daoud avec Camus se transforme en admiration pour un deuxième frère,  un écrivain qui lui rend son reflet :  « j’y cherchais [dans L’Etranger] des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. »                                         Article du site Contreligne

Article du Monde : Kamel Daoud, Meursault contre-enquête

Par vadministrateur - publié le mardi 20 novembre 2018 à 07:54 dans 1ère

Dans L’Etranger, son chef-d’½uvre publié en 1942, Meursault tue un Arabe sur une plage d’Alger. Pour cela, il sera jugé. Mais ce n’est pas vraiment pour ce crime qu’il sera condamné à mort. A peine celui-ci sera-t-il évoqué lors de son procès. Au reste, on ne connaîtra pas le nom de la victime, vingt-cinq fois désignée par le terme d’« Arabe ».

Cet angle mort dans L’Etranger, et plus largement l’absence d’« indigènes » dans l’½uvre d’Albert Camus, ainsi que ses prises de position pendant la guerre d’Algérie – mort en janvier 1960, soit un an avant le référendum d’autodétermination de ­l’Algérie, il prônait une alliance fédérale – valent aujourd’hui au Prix nobel un culte ambivalent de l’autre côté de la Méditerranée. Comment l’amoureux fou de cette terre, l’enfant du pays qui se sentit en exil dès lors qu’il fut contraint d’en partir en 1940, a-t-il pu ainsi reléguer dans l’ombre le véritable opprimé, au point de lui confisquer son identité ?

Jamais le nom de Camus n’est prononcé dans Meursault, contre-enquête, le superbe roman de Kamel Daoud qui, aujourd’hui, répond à L’Etranger et le prolonge. Le livre y est attribué à l’assassin lui-même, Meursault, qui l’aurait écrit à sa sortie de prison. Comme s’il s’agissait d’une histoire vraie, comme si la fiction avait contaminé le réel au point de s’y substituer.Quel plus beau tribut à la littérature ?

Afin que « l’Arabe » ne soit plus une simple utilité romanesque, l’auteur lui donne un nom pour sépulture : Moussa Ouled El-Assasse. Le jeune homme, peu loquace, possédait un corps maigre et noueux, un visage anguleux à moitié mangé par une barbe. Que faisait-il ce jour-là, allongé sur le sable, lorsque Meursault a croisé son chemin ? Son frère cadet, le narrateur de Meursault, contre-enquête l’ignore, malgré ses tentatives de reconstitution. Toute sa vie, Haroun a vécu dans le deuil de son aîné, au côté d’une mère assoiffée de vengeance. Au soir de son existence [...], l’homme se confesse dans un bar : un long monologue proféré devant un prétendu « universitaire ». C’est, ni plus ni moins, une oreille. La nôtre, à l’écoute d’un homme désabusé, prompt à digresser et à remâcher ses souvenirs. Peut-être n’est-il qu’un alcoolique mythomane. L’intéressé, au reste, n’écarte pas cette hypothèse. L’habitué du bar invoque, en effet, à plusieurs reprises, le « fantôme de la bouteille ».

Inversant la perspective dès l’incipit (« Aujourdhui, M’ma est encore vivante »), le récit de Kamel Daoud constitue en quelque sorte le hors-champ de L’Etranger et son double en miroir. Car Haroun est aussi implacablement lucide que l’était Meursault. Sa mère, qui lui préférait son frère, lui a toujours témoigné méfiance et indifférence. Et, comme Meursault, Haroun a commis un crime sans réel motif. Il avait 27 ans, c’était le 5 juillet 1962, jour de l’indépendance, la guerre venait de prendre fin, et son geste manquait de sens aux yeux des autorités. La faute de ce « roumi », cet « Européen »désigné comme victime expiatoire par sa mère ? Il rentrait tous les jours de la plage, à 14 heures – l’heure du meurtre de l’Arabe –, heureux et insouciant. « Oui, j’ai tué Joseph parce qu’il fallait  faire contrepoids à l’absurde de notre situation. » Visité par un imam en prison, Haroun, qui  "déteste" les  religions et la soumission », prononce, quasiment au mot près, la diatribe qu’adressait Meursault à l’aumônier. Il finit donc par lui ressembler trait pour trait. Il en va de même pour Albert Camus et Kamel Daoud. Lui aussi romancier et journaliste, le second tient, depuis dix-sept ans, une chronique politique féroce à l’égard de Bouteflika dans Le Quotidien d’Oran. Sa langue, à la fois classique et neuve par ses métaphores, dense et sensorielle, admirable de clarté et de mystère mêlés, rappelle, sans le copier toutefois, le style d’Albert Camus.


Kamel Daoud, Meursault contre enquête

Par vadministrateur - publié le mardi 20 novembre 2018 à 07:42 dans 1ère

Discours Stockholm Camus

Par vadministrateur - publié le mercredi 14 novembre 2018 à 12:39 dans 1ère


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