Réussir le français au lycée

Camus Acte III- texte 21

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:12

Les Justes, Camus, Acte III.

 

KALIAYEV, se levant, dans une grande agitation.

Aujourd'hui, je sais ce que je ne savais pas. Tu avais raison, ce n'est pas si simple. Je croyais que c'était facile de tuer, que l'idée suffisait, et le courage. Mais je ne suis pas si grand et je sais maintenant qu'il n'y a pas de bonheur dans la haine. Tout ce mal, tout ce mal, en moi et chez les autres. Le meurtre, la lâcheté, l'injustice…Oh il faut, il faut que je le tue…Mais j'irai jusqu'au bout ! Plus loin que la haine !

 

DORA

Plus loin ? Il n'y a rien

 

KALIAYEV

Il y a l'amour.

 

DORA

L'amour ? Non, ce n'est pas ce qu'il faut.

 

KALIAYEV

Oh Dora, comment dis-tu cela, toi dont je connais le coeur…

 

DORA

Il y a trop de sang, trop de dure violence. Ceux qui aiment vraiment la justice n'ont pas droit à l'amour. Ils sont dressés comme je suis, la tête levée, les yeux fixes. Que viendrait faire l'amour dans ces cœurs fiers ? L'amour courbe doucement les têtes, Yanek. Nous, nous avons la nuque raide.

 

KALIAYEV

Mais nous aimons notre peuple.

 

DORA

Nous l'aimons, c'est vrai. Nous l'aimons d'un vaste amour sans appui, d'un amour malheureux. Nous vivons loin de lui, enfermés dans nos chambres, perdus dans nos pensées. Et le peuple, lui, nous aime-t-il ? Sait-il que nous l'aimons ? Le peuple se tait. Quel silence, quel silence…

 

KALIAYEV

Mais c'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour.

 

 

DORA

Peut-être. C'est l'amour absolu, la joie pure et solitaire, c'est celui qui me brûle en effet. A certaines heures, pourtant, je me demande si l'amour n'est pas autre chose, s'il peut cesser d'être un monologue, et s'il n'y a pas une réponse, quelquefois. J'imagine cela, vois-tu : le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le cœur quitte sa fierté, les bras s'ouvrent. Ah ! Yanek, si l'on pouvait oublier, ne fût-ce qu'une heure, l'atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin. Une seule petite heure d'égoïsme, peux-tu penser à cela ?

 

KALIAYEV

Oui, Dora, cela s'appelle la tendresse.

 

DORA

Tu devines tout, mon chéri, cela s'appelle la tendresse. Mais la connais-tu vraiment ? Est-ce que tu aimes la justice avec la tendresse ?

Kaliayev se tait.

Est-ce que tu aimes notre peuple avec cet abandon et cette douceur, ou, au contraire, avec la flamme de la vengeance et de la révolte ? (Kaliayev se tait toujours.) Tu vois. (Elle va vers lui, et d'un ton très faible.) Et moi, m'aimes-tu avec tendresse ?

 

Kaliayev la regarde.

KALIAYEV, après un silence.

Personne ne t'aimera jamais comme je t'aime.

 

DORA

Je sais. Mais ne vaut-il pas mieux aimer comme tout le monde ?

 

KALIAYEV

Je ne suis pas n'importe qui. Je t'aime comme je suis.

 

DORA

Tu m'aimes plus que la justice, plus que l'Organisation ?

 

KALIAYEV

Je ne vous sépare pas, toi, l'Organisation et la justice.

 

DORA

Oui, mais réponds-moi, je t'en supplie, réponds-moi. M'aimes-tu dans la solitude, avec tendresse, avec égoïsme ? M'aimerais-tu si j'étais injuste ?

 

KALIAYEV

Si tu étais injuste, et que je puisse t'aimer, ce n'est pas toi que j'aimerais.

 

DORA

Tu ne réponds pas. Dis-moi seulement, m'aimerais-tu si je n'étais pas dans l'Organisation ?

 

KALIAYEV

Où serais-tu donc ?

 

DORA.

Je me souviens du temps où j'étudiais. Je riais. J'étais belle alors. Je passais des heures à me promener et à rêver. M'aimerais-tu légère et insouciante ?

 

KALIAYEV, il hésite et très bas.

Je meurs d'envie de te dire oui.

 

DORA, dans un cri.

Alors, dis oui, mon chéri, si tu le penses et si cela est vrai. Oui, en face de la justice, devant la misère et le peuple enchaîné. Oui, oui, je t'en supplie, malgré l'agonie des enfants, malgré ceux que l'on pend et ceux que l'on fouette à mort…

 

KALIAYEV

Tais-toi, Dora.

 

DORA.

Non, il faut bien une fois au moins  laisser parler son cœur. J'attends que tu m'appelles, moi, Dora, que tu m'appelles par-dessus ce monde empoisonné d'injustices…

 

 

KALIAYEV, brutalement

Tais-toi. Mon cœur ne me parle que de toi. Mais tout à l'heure, je ne devrai pas trembler.

 

DORA, égarée

Tout à l'heure ? Oui, j'oubliais…(Elle rit comme si elle pleurait.) Non, c'est très bien, mon chéri. Ne sois pas fâché, je n'étais pas raisonnable. C'est la fatigue. Moi non plus, je n'aurais pas pu le dire. Je t'aime du même amour un peu fixe, dans la justice et les prisons. L'été, Yanek, tu te souviens ? Mais non, c'est l'éternel hiver. Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes. Il y a une chaleur qui n'est pas pour nous. (Se détournant). Ah ! pitié pour les justes !

 

 

KALIAYEV, la regardant avec désespoir

Oui, c'est là notre part, l'amour est impossible. Mais je tuerai le grand-duc, et il y aura alors une paix, pour toi comme pour moi.

 

DORA.

La paix ! Quand la trouverons-nous ?

 

KALIAYEV, avec violence

Le lendemain.

 

Entrent Annenkov et Stepan. Dora et Kaliayev s'éloignent l'un de l'autre.

Camus Acte II-texte 20

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:11 dans 11wTextes EAF 1ES1

Albert Camus – les Justes

Acte II – extrait.

 

 

 

ANNENKOV

Des enfants ?

 

STEPAN

Oui. Le neveu et la nièce du grand duc.

 

ANNENKOV

Le grand duc devait être seul, selon Orlov.

 

STEPAN

Il y avait aussi la grande-duchesse. Cela faisait trop de monde, je suppose, pour notre poète. Par bonheur, les mouchards n'ont rien vu.

 

Annenkov parle à voix basse à Stepan. Tous regardent Kaliayev qui lève les yeux vers Stepan.

 

KALIAYEV, égaré;

Je ne pouvais pas prévoir...Des enfants, des enfants surtout. As-tu regardé des enfants ? Ce regard grave qu'ils ont parfois…Je n'ai jamais pu soutenir ce regard…Une seconde auparavant, pourtant, dans l'ombre, au coin de la petite place, j'étais heureux. Quand les lanternes de la calèche ont commencé à briller au loin, mon cœur s'est mis à battre de joie, je te le jure. Il battait de plus en plus fort à mesure que le roulement de la calèche grandissait. Il faisait tant de bruit en moi. J'avais envie de bondir. Je crois que je riais. Et je disais « oui, oui »…Tu comprends ?

 

Il quitte Stepan du regard et reprend son attitude affaissée.

 

 

 

J'ai couru vers elle. C'est à ce moment que je les ai vus. Ils ne riaient pas, eux. Ils se tenaient tout droit et regardaient dans le vide. Comme ils avaient l'air triste ! Perdus dans leurs habits de parade, les mains sur les cuisses, le buste raide de chaque côté de la portière ! Je n'ai pas vu la grande-duchesse. Je n'ai vu qu'eux. S'ils m'avaient regardé, je crois que j'aurais lancé la bombe. Pour éteindre au moins ce regard triste. Mais ils regardaient toujours devant eux.

 

Il lève les yeux vers les autres. Silence. Plus bas encore.

 

Alors je ne sais pas ce qui s'est passé. Mon bras est devenu faible. Mes jambes tremblaient. Une seconde après, il était trop tard. (Silence. Il regarde à terre.) Dora, ai-je rêvé, il m'a semblé que les cloches sonnaient à ce moment là ?

 

DORA

Non, Yanek, tu n'as pas rêvé.

 

Elle pose la main sur son bras. Kaliayev relève la tête et les voit tous tournés vers lui. Il se lève.

 

 

KALIAYEV

Regardez-moi, frères, regarde-moi, Boria, je ne suis pas un lâche, je n'ai pas reculé. Je ne les attendais pas. Tout s'est passé trop vite. Ces deux petits visages sérieux et dans ma main, ce poids terrible. C'est sur eux qu'il fallait le lancer. Ainsi. Tout droit. Oh non ! Je n'ai pas pu.


Il tourne son regard de l'un à l'autre.

 


Autrefois, quand je conduisais la voiture, chez nous en Ukraine, j'allais comme le vent, je n'avais peur de rien. De rien au monde, sinon de renverser un enfant. J'imaginais le choc, cette tête frêle frappant la roue, à la volée...


Il se tait.


Aidez-moi...


Silence.

Je voulais me tuer. Je suis revenu parce que je pensais que je vous devais des comptes, que vous étiez mes seuls juges, que vous me diriez si j'avais tort ou raison, que vous ne pouviez pas vous tromper. Mais vous ne dîtes rien.

 

Dora se rapproche de lui, à le toucher. Il les regarde, et d'une voix morne

 

Voilà ce que je propose. Si vous décidez qu'il faut tuer ces enfants, j'attendrai la sortie du théâtre et je lancerai la bombe sur la calèche. Je sais que je ne manquerai pas mon but. Décidez seulement, j'obéirai à l'Organisation.

 

STEPAN

L'Organisation t'avait demandé de tuer le grand-duc.

 

 

KALIAYEV

C'est vrai. Mais elle ne m'avait pas demandé d'assassiner des enfants.

 

ANNENKOV

Yanek a raison. Ceci n'était pas prévu.

 

STEPAN

Il devait obéir.

 

ANNENKOV

Je suis le responsable. Il fallait que tout fût prévu et que personne ne pût hésiter sur ce qu'il y avait à faire. Il faut seulement décider si nous laissons échapper définitivement cette occasion ou si nous ordonnons à Yanek d'attendre la sortie du théâtre. Alexis ?

 

 

VOINOV

Je ne sais pas. Je crois que j'aurais fait comme Yanek. Mais je ne suis pas sûr de moi. (Plus bas.) Mes mains tremblent.

 

ANNENKOV

Dora ?

 

DORA, avec violence.

J'aurais reculé, comme Yanek. Puis-je conseil­ler aux autres ce que moi-même je ne pourrais pas faire ?

 

STEPAN

Est-ce que vous vous rendez compte de ce que signifie cette décision ? Deux mois de filatures, de terribles dangers courus et évités, deux mois perdus à jamais. Egor arrêté pour rien. Rikov pendu pour rien. Et il faudrait recommencer? Encore de longues semaines de veilles et de ruses, de tension incessante, avant de retrouver l'occa­sion propice ? Etes-vous fous ?

 

ANNENKOV

Dans deux jours, le grand-duc retournera au théâtre, tu le sais bien.

 

STEPAN

Deux jours où nous risquons d'être pris, tu l'as dit toi-même.

 

KALIAYEV

Je pars.

 

DORA

Attends! (A Stepan.) Pourrais-tu, toi, Stepan, les yeux ouverts, tirer à bout portant sur un enfant ?

 

STEPAN

Je le pourrais si l'Organisation le commandait.

 

DORA

Pourquoi fermes-tu les yeux?

 

STEPAN Moi? J'ai fermé les yeux?

 

DORA

Oui.

 

STEPAN

Alors, c'était pour mieux imaginer la scène et répondre en connaissance de cause.

 

DORA

Ouvre les yeux et comprends que l'Organisa­tion perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes.

 

STEPAN

Je n'ai pas assez de coeur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera.

 

DORA

Ce jour-là, la révolution sera haïe de l'huma­nité entière.

 

STEPAN

Qu'importe si nous l'aimons assez fort pour l'imposer à l'humanité entière et la sauver d'elle-­même et de son esclavage.

 

 

DORA

Et si l'humanité entière rejette la révolution ? Et si le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ? Faudra-t-il le frapper aussi ?

 

 

STEPAN

Oui, s'il le faut, et jusqu'à ce qu'il comprenne. Moi aussi, j'aime le peuple.

 

 

DORA

L'amour n'a pas ce visage.

STEPAN

Qui le dit ?

 

DORA

Moi, Dora.

 

STEPAN

Tu es une femme et tu as une idée malheureuse de l'amour.

 

DORA, avec violence.

Mais j'ai une idée juste de ce qu'est la honte.

 

STEPAN

J'ai eu honte de moi-même, une seule fois, et par la faute des autres. Quand on m'a donné le fouet. Car on m'a donné le fouet. Le fouet, savez-vous ce qu'il est ? Véra était près de moi et elle s'est suicidée par protestation. Moi, j'ai vécu. De quoi aurais-je honte, maintenant ?

 

ANNENKOV

Stepan, tout le monde ici t'aime et te respecte. Mais quelles que soient tes raisons, je ne puis te laisser dire que tout est permis. Des centaines de nos frères sont morts pour qu'on sache que tout n'est pas permis. 

 

STEPAN

Rien n'est défendu de ce qui peut servir notre cause.

 

ANNENKOV, avec colère

Est-il permis de rentrer dans la police et de jouer sur deux tableaux, comme le proposait Evno ? Le ferais-tu ?

 

STEPAN

Oui, s'il le fallait.

 

ANNENKOV, se levant

Stepan, nous oublierons ce que tu viens de dire, en considération de ce que tu as fait pour nous et avec nous.  Souviens-toi seulement de ceci. Il s'agit de savoir si, tout à l'heure, nous lancerons des bombes contre des enfants.

 

 

 

STEPAN

Des enfants ! Vous n'avez que ce mot à la bouche . Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek n'a pas tué ces deux-là, des milliers d'enfants russes mourront de faim pendant des années encore. Avez-vous vu mourir des enfants de faim ? Moi, oui. Et la mort par la bombe est un enchantement à côté de cette mort-là. Mais Yanek ne les a pas vus. Il n'a vu que les deux chiens savants du grand-duc. N'êtes – vous donc pas des hommes ? Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui veut guérir tous les maux, présents et à venir.

 

DORA

Yanek accepte de tuer le grand-duc puisque sa mort peut avancer le temps où les enfants russes ne mourront plus de faim. Cela déjà n'est pas facile. Mais la mort des neveux du grand-duc n'empêchera aucun enfant de mourir de faim. Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites.

 

STEPAN , violemment

Il n'y a pas de limites. La vérité est que vous ne croyez pas à la révolution. (Tous se lèvent, sauf Yanek). Vous n'y croyez pas. Si vous y croyiez totalement, complètement, si vous étiez sûrs que par nos sacrifices et nos victoires, nous arriverons à bâtir une Russie libérée du despotisme, une terre de liberté qui finira par recouvrir le monde entier, si vous ne doutiez pas qu'alors, l'homme, libéré de ses maîtres et de ses préjugés, lèvera vers le ciel la face des vrais dieux, que pèserait la mort de deux enfants ? Vous vous reconnaîtriez tous les droits, tous, vous m'entendez . Et si cette mort vous arrête, c'est que vous n'êtes pas sûrs d'être dans votre droit. Vous ne croyez pas à la révolution.

 

Silence. Kaliayev se lève.

 

KALIAYEV

Stepan, j'ai honte de moi et pourtant je ne te laisserai pas continuer. J'ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s'annoncer un despotisme qui, s'il s'installe jamais, fera de moi un assassin alors que j'essaie d'être un justicier.

 

STEPAN

Qu'importe que tu ne soies pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien.

 

KALIAYEV

Nous sommes quelque chose et tu le sais bien puisque c'est au nom de ton orgueil que tu parles encore aujourd'hui.

 

STEPAN

Mon orgueil ne regarde que moi. Mais l'orgueil des hommes, leur révolte, l'injustice où ils vivent, cela, c'est notre affaire à tous.

 

KALIAYEV

Les hommes ne vivent pas que de justice.

 

STEPAN

Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils, sinon de justice ?

 

KALIAYEV

De justice et d'innocence.

 

STEPAN

L'innocence ? Je la connais peut-être. Mais j'ai choisi de l'ignorer et de la faire ignorer à des milliers d'hommes pour qu'elle prenne un jour un sens plus grand.

 

KALIAYEV

Il faut être bien sûr que ce jour arrive pour nier tout ce qui fait qu'un homme consente à vivre.

 

STEPAN

J'en suis sûr.

 

KALIAYEV

Tu ne peux pas l'être. Pour savoir qui, de toi ou de moi, a raison, il faudra peut-être le sacrifice de trois générations, plusieurs guerres, de terribles révolutions. Quand cette pluie de sang aura séché sur la terre, toi et moi serons mêlés depuis longtemps à la poussière.

 

STEPAN

D'autres viendront alors et je les salue comme mes frères.

 

KALIAYEV, criant

D'autres…Oui ! Mais moi, j'aime ceux qui vivent aujourd'hui sur la même terre que moi, et c'est eux que je salue. C'est pour eux que je lutte et que je consens à mourir.Et  pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n'irai pas frapper le visage de mes frères. Je n'irai pas ajouter à l'injustice vivante pour une justice morte. (Plus bas mais fermement.) Frères, je veux vous parler franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire le plus simple de nos paysans : tuer des enfants est contraire à l'honneur. Et, si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l'honneur, je m'en détournerais. Si vous le décidez, j'irai tout à l'heure à la sortie du théâtre, mais je me jetterai sous les chevaux.

 

Camus Acte I- texte 19

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:09 dans 11wTextes EAF 1ES1

Albert Camus, les Justes, Acte I, extrait.

 

 

 

 

KALIAYEV

Qui, nous ? Ah tu veux dire… Ce n'est pas la même chose. Oh non ! ce n'est pas la même chose. Et puis, nous tuons pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d'être criminels pour que la terre se couvre enfin d'innocents.

 

DORA

Et si cela n'était pas ?

 

KALIAYEV

Tais- toi, tu sais bien que c'est impossible. Stepan aurait raison alors. Et il faudrait cracher à la figure de la beauté.

 

DORA

Je suis plus vieille que toi dans l'Organisation. Je sais que rien n'est simple. Mais tu as la foi…Nous avons tous besoin de toi.

 

KALIAYEV

La foi ? Non. Un seul l'avait.

 

DORA

Tu as la force de l'âme. Et tu écarteras tout pour aller jusqu'au bout. Pourquoi as-tu demandé à lancer la première bombe ? 

 

KALIAYEV

Peut-on parler de l'action terroriste sans y prendre part ?

 

 

DORA

Non.

 

KALIAYEV

Il faut être au premier rang.

 

DORA, qui semble réfléchir.

Oui, il y a le premier rang et il y a le dernier moment. Nous devons y penser. Là est le courage, l'exaltation dont nous avons besoin… dont tu as besoin.

 

KALIAYEV

Depuis un an je ne pense à rien d'autres. C'est pour ce moment que j'ai vécu jusqu'ici. Et je sais maintenant que je voudrais périr sur place, à côté du grand-duc. Perdre mon sang jusqu'à la dernière goutte ou bien brûler d'un seul coup, dans la flamme de l'explosion, et ne rien laisser derrière moi. Comprends-tu pourquoi j'ai demandé à lancer la bombe ? Mourir pour l'idée, c'est la seule façon d'être à la hauteur de l'idée. C'est la justification.

DORA

Moi aussi, je désire cette mort là.

 

KALIAYEV

Oui, c'est un bonheur qu'on peut envier. La nuit, je me retourne parfois sur ma paillasse de colporteur. Une pensée me tourmente : ils ont fait de nous des assassins. Mais je pense en même temps que je vais mourir, et alors mon cœur s'apaise. Je souris, vois-tu, et je me rendors comme un enfant.

 

DORA

C'est bien ainsi, Yanek. Tuer et mourir. Mais à mon avis il est un bonheur encore plus grand. (Un temps. Kaliayev la regarde. Elle baisse les yeux.) L'échafaud.

 

KALIAYEV, avec fièvre.

J'y ai pensé. Mourir au moment de l'attentat laisse quelque chose d'inachevé. Entre l'attentat et l'échafaud, au contraire, il y a toute une éternité, la seule peut-être, pour l'homme.

 

 

 

DORA, d'une voix pressante, lui prenant les mains.

C'est la pensée qui doit t'aider. Nous payons plus que nous devons.

 

KALIAYEV

Oui, c'est mourir deux fois. Merci, Dora. Personne ne peut rien nous reprocher. Maintenant, je suis sûr de moi.

 

Silence

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Ce blog est à destination de l'ensemble des élèves de seconde du lycée Saint-Vincent à Senlis et plus largement ouvert à tout élève de lycée. Il a pour but de prolonger le cours en ligne pour les enseignants et de permettre aux élèves de devenir acteurs du cours en participant au blog.
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