Albert Camus – les Justes
Acte II – extrait.
ANNENKOV
Des enfants ?
STEPAN
Oui. Le neveu et la nièce du grand duc.
ANNENKOV
Le grand duc devait être seul, selon Orlov.
STEPAN
Il y avait aussi la grande-duchesse. Cela faisait trop de
monde, je suppose, pour notre poète. Par bonheur, les mouchards n'ont rien vu.
Annenkov parle à voix basse à Stepan. Tous
regardent Kaliayev qui lève les yeux vers Stepan.
KALIAYEV, égaré;
Je ne pouvais pas prévoir...Des enfants, des enfants
surtout. As-tu regardé des enfants ? Ce regard grave qu'ils ont parfois…Je
n'ai jamais pu soutenir ce regard…Une seconde auparavant, pourtant, dans
l'ombre, au coin de la petite place, j'étais heureux. Quand les lanternes de la
calèche ont commencé à briller au loin, mon cœur s'est mis à battre de joie, je
te le jure. Il battait de plus en plus fort à mesure que le roulement de la
calèche grandissait. Il faisait tant de bruit en moi. J'avais envie de bondir.
Je crois que je riais. Et je disais « oui, oui »…Tu comprends ?
Il quitte Stepan du regard et reprend son attitude affaissée.
J'ai couru vers elle. C'est à ce moment que je les ai vus.
Ils ne riaient pas, eux. Ils se tenaient tout droit et regardaient dans le
vide. Comme ils avaient l'air triste ! Perdus dans leurs habits de parade,
les mains sur les cuisses, le buste raide de chaque côté de la portière !
Je n'ai pas vu la grande-duchesse. Je n'ai vu qu'eux. S'ils m'avaient regardé,
je crois que j'aurais lancé la bombe. Pour éteindre au moins ce regard triste.
Mais ils regardaient toujours devant eux.
Il lève les yeux vers les autres. Silence. Plus bas encore.
Alors je ne sais pas ce qui s'est passé. Mon bras est devenu
faible. Mes jambes tremblaient. Une seconde après, il était trop tard. (Silence. Il regarde à terre.) Dora,
ai-je rêvé, il m'a semblé que les cloches sonnaient à ce moment là ?
DORA
Non, Yanek, tu n'as pas rêvé.
Elle pose la main sur son bras. Kaliayev relève la tête et les voit
tous tournés vers lui. Il se lève.
KALIAYEV
Regardez-moi, frères, regarde-moi, Boria, je ne suis pas un
lâche, je n'ai pas reculé. Je ne les attendais pas. Tout s'est passé trop vite.
Ces deux petits visages sérieux et dans ma main, ce poids terrible. C'est sur
eux qu'il fallait le lancer. Ainsi. Tout droit. Oh non ! Je n'ai pas pu.
Il tourne son regard de l'un à l'autre.
Autrefois, quand je conduisais la voiture, chez nous en Ukraine, j'allais comme
le vent, je n'avais peur de rien. De rien au monde, sinon de renverser un
enfant. J'imaginais le choc, cette tête frêle frappant la roue, à la volée...
Il se tait.
Aidez-moi...
Silence.
Je voulais me tuer. Je suis revenu parce que je pensais que
je vous devais des comptes, que vous étiez mes seuls juges, que vous me diriez
si j'avais tort ou raison, que vous ne pouviez pas vous tromper. Mais vous ne
dîtes rien.
Dora se rapproche de lui, à le toucher. Il les regarde, et d'une voix
morne
Voilà ce que je propose. Si vous décidez qu'il faut tuer ces
enfants, j'attendrai la sortie du théâtre et je lancerai la bombe sur la
calèche. Je sais que je ne manquerai pas mon but. Décidez seulement, j'obéirai
à l'Organisation.
STEPAN
L'Organisation t'avait demandé de tuer le grand-duc.
KALIAYEV
C'est vrai. Mais elle ne m'avait
pas demandé d'assassiner des enfants.
ANNENKOV
Yanek a raison. Ceci
n'était pas prévu.
STEPAN
Il devait obéir.
ANNENKOV
Je suis le responsable. Il
fallait que tout fût prévu et que personne ne pût hésiter sur ce qu'il y avait
à faire. Il faut seulement décider si nous laissons échapper définitivement
cette occasion ou si nous ordonnons à Yanek d'attendre la sortie du théâtre.
Alexis ?
VOINOV
Je ne sais pas. Je crois
que j'aurais fait comme Yanek. Mais je ne suis pas sûr de moi. (Plus bas.)
Mes mains tremblent.
ANNENKOV
Dora ?
DORA, avec violence.
J'aurais reculé, comme
Yanek. Puis-je conseiller aux autres ce que moi-même je ne pourrais pas faire
?
STEPAN
Est-ce que vous vous
rendez compte de ce que signifie cette décision ? Deux mois de filatures, de terribles dangers courus et évités,
deux mois perdus à jamais. Egor arrêté pour rien. Rikov pendu pour rien. Et il
faudrait recommencer? Encore de longues semaines de veilles et de ruses, de
tension incessante, avant de retrouver l'occasion propice ? Etes-vous fous ?
ANNENKOV
Dans deux jours, le grand-duc retournera au
théâtre, tu le sais bien.
STEPAN
Deux jours où nous risquons d'être pris, tu
l'as dit toi-même.
KALIAYEV
Je pars.
DORA
Attends! (A Stepan.) Pourrais-tu, toi, Stepan, les yeux
ouverts, tirer à bout portant sur un enfant ?
STEPAN
Je le pourrais si l'Organisation le commandait.
DORA
Pourquoi fermes-tu les yeux?
STEPAN Moi? J'ai fermé les yeux?
DORA
Oui.
STEPAN
Alors, c'était pour mieux imaginer la scène et
répondre en connaissance de cause.
DORA
Ouvre les yeux et comprends que l'Organisation
perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que
des enfants fussent broyés par nos bombes.
STEPAN
Je n'ai pas assez de coeur pour ces niaiseries.
Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les
maîtres du monde et la révolution triomphera.
DORA
Ce jour-là, la révolution sera haïe de l'humanité
entière.
STEPAN
Qu'importe si nous l'aimons assez fort pour
l'imposer à l'humanité entière et la sauver d'elle-même et de son esclavage.
DORA
Et si l'humanité entière rejette la révolution ? Et si
le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ?
Faudra-t-il le frapper aussi ?
STEPAN
Oui, s'il le faut, et jusqu'à ce qu'il comprenne. Moi aussi,
j'aime le peuple.
DORA
L'amour n'a pas ce visage.
STEPAN
Qui le dit ?
DORA
Moi, Dora.
STEPAN
Tu es une femme et tu as une idée malheureuse de l'amour.
DORA, avec violence.
Mais j'ai une idée juste de ce qu'est la honte.
STEPAN
J'ai eu honte de moi-même, une seule fois, et par la faute
des autres. Quand on m'a donné le fouet. Car on m'a donné le fouet. Le fouet,
savez-vous ce qu'il est ? Véra était près de moi et elle s'est suicidée
par protestation. Moi, j'ai vécu. De quoi aurais-je honte, maintenant ?
ANNENKOV
Stepan, tout le monde ici t'aime et te respecte. Mais
quelles que soient tes raisons, je ne puis te laisser dire que tout est permis.
Des centaines de nos frères sont morts pour qu'on sache que tout n'est pas
permis.
STEPAN
Rien n'est défendu de ce qui peut servir notre cause.
ANNENKOV, avec colère
Est-il permis de rentrer dans la police et de jouer sur deux
tableaux, comme le proposait Evno ? Le ferais-tu ?
STEPAN
Oui, s'il le fallait.
ANNENKOV, se levant
Stepan, nous oublierons ce que tu viens de dire, en
considération de ce que tu as fait pour nous et avec nous. Souviens-toi seulement de ceci. Il s'agit de
savoir si, tout à l'heure, nous lancerons des bombes contre des enfants.
STEPAN
Des enfants ! Vous n'avez que ce mot à la bouche .
Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek n'a pas tué ces deux-là, des
milliers d'enfants russes mourront de faim pendant des années encore. Avez-vous
vu mourir des enfants de faim ? Moi, oui. Et la mort par la bombe est un
enchantement à côté de cette mort-là. Mais Yanek ne les a pas vus. Il n'a vu
que les deux chiens savants du grand-duc. N'êtes – vous donc pas des
hommes ? Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la
charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui
veut guérir tous les maux, présents et à venir.
DORA
Yanek accepte de tuer le grand-duc puisque sa mort peut
avancer le temps où les enfants russes ne mourront plus de faim. Cela déjà
n'est pas facile. Mais la mort des neveux du grand-duc n'empêchera aucun enfant
de mourir de faim. Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des
limites.
STEPAN , violemment
Il n'y a pas de limites. La vérité est que vous ne croyez
pas à la révolution. (Tous se lèvent,
sauf Yanek). Vous n'y croyez pas. Si vous y croyiez totalement,
complètement, si vous étiez sûrs que par nos sacrifices et nos victoires, nous
arriverons à bâtir une Russie libérée du despotisme, une terre de liberté qui
finira par recouvrir le monde entier, si vous ne doutiez pas qu'alors, l'homme,
libéré de ses maîtres et de ses préjugés, lèvera vers le ciel la face des vrais
dieux, que pèserait la mort de deux enfants ? Vous vous reconnaîtriez tous
les droits, tous, vous m'entendez . Et si cette mort vous arrête, c'est
que vous n'êtes pas sûrs d'être dans votre droit. Vous ne croyez pas à la
révolution.
Silence. Kaliayev se lève.
KALIAYEV
Stepan, j'ai honte de moi et pourtant je ne te laisserai pas
continuer. J'ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce
que tu dis, je vois s'annoncer un despotisme qui, s'il s'installe jamais, fera
de moi un assassin alors que j'essaie d'être un justicier.
STEPAN
Qu'importe que tu ne soies pas un justicier, si justice est
faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien.
KALIAYEV
Nous sommes quelque chose et tu le sais bien puisque c'est
au nom de ton orgueil que tu parles encore aujourd'hui.
STEPAN
Mon orgueil ne regarde que moi. Mais l'orgueil des hommes,
leur révolte, l'injustice où ils vivent, cela, c'est notre affaire à tous.
KALIAYEV
Les hommes ne vivent pas que de justice.
STEPAN
Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils, sinon de
justice ?
KALIAYEV
De justice et d'innocence.
STEPAN
L'innocence ? Je la connais peut-être. Mais j'ai choisi
de l'ignorer et de la faire ignorer à des milliers d'hommes pour qu'elle prenne
un jour un sens plus grand.
KALIAYEV
Il faut être bien sûr que ce jour arrive pour nier tout ce
qui fait qu'un homme consente à vivre.
STEPAN
J'en suis sûr.
KALIAYEV
Tu ne peux pas l'être. Pour savoir qui, de toi ou de moi, a
raison, il faudra peut-être le sacrifice de trois générations, plusieurs
guerres, de terribles révolutions. Quand cette pluie de sang aura séché sur la
terre, toi et moi serons mêlés depuis longtemps à la poussière.
STEPAN
D'autres viendront alors et je les salue comme mes frères.
KALIAYEV, criant
D'autres…Oui ! Mais moi, j'aime ceux qui vivent
aujourd'hui sur la même terre que moi, et c'est eux que je salue. C'est pour
eux que je lutte et que je consens à mourir.Et
pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n'irai pas frapper
le visage de mes frères. Je n'irai pas ajouter à l'injustice vivante pour une
justice morte. (Plus bas mais fermement.) Frères, je veux vous parler
franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire le plus simple de nos
paysans : tuer des enfants est contraire à l'honneur. Et, si un jour, moi
vivant, la révolution devait se séparer de l'honneur, je m'en détournerais. Si
vous le décidez, j'irai tout à l'heure à la sortie du théâtre, mais je me
jetterai sous les chevaux.