Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre VI
Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles mais
rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments
précieux et si regrettés ! Ah ! Recommencez pour moi votre aimable cours ;
coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes
réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à
mon gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les mêmes
choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant, que je ne
m'ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse ? Encore si tout cela
consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire et le
rendre en quelque façon ; mais comment dire ce qui n'était ni dit ni fait, ni
pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet de
mon bonheur que ce sentiment même ? Je me levais avec le soleil, et j'étais
heureux ; je me promenais, et j'étais heureux ; je voyais maman, et j'étais
heureux ; je la quittais, et j'étais heureux ; je parcourais les bois, les
coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au
jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le bonheur me suivait
partout : il n'était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même,
il ne pouvait me quitter un seul instant.
Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie, rien de ce que
j'ai fait, dit et pensé tout le temps qu'elle a duré n'est échappé de ma
mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalles ;
je me les rappelle inégalement et confusément ; mais je me rappelle celui-là
tout entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui dans ma jeunesse
allait toujours en avant, et maintenant rétrograde, compense par ces doux
souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais perdu. Je ne vois plus rien dans
l'avenir qui me tente ; les seuls retours du passé peuvent me flatter, et ces
retours si vifs et si vrais dans l'époque dont je parle me font souvent vivre
heureux malgré mes malheurs.
Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur
force et de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux
Charmettes, maman était en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le
chemin monte: elle était assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses
porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin, pour faire le reste
à pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit:
Voilà de la pervenche encore en fleur. Je n'avais jamais vu de la pervenche, je
ne me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte pour distinguer à
terre des plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d'œil
sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'aie revu de la
pervenche ou que j'y aie fait attention. En 1764, étant à Cressier avec mon ami
M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un
joli salon qu'il appelle avec raison Belle-Vue. Je commençais alors
d'herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un
cri de joie: Ah! voilà de la pervenche! et c'en était en effet. Du Peyrou
s'aperçut du transport, mais il en ignorait la cause; il l'apprendra, je
l'espère, lorsqu'un jour il lira ceci. Le lecteur peut juger, par l'impression
d'un si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à la
même époque.