Réussir le français au lycée

René Char- Seuls demeurent- Congé au vent

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:18 dans 11wTextes EAF 1ES1

CONGÉ AU VENT

 

 

À flancs de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. À l'époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d'une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l'auréole de clarté serait le parfum, elle s'en va, le dos au soleil couchant.

 

Il serait sacrilège de lui adresser la parole.

 

L'espadrille foulant l'herbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l'humidité de la Nuit ?

 

René Char, Seuls demeurent, 1945, Éd. Gallimard

 

 

 


texte lecture cursive Les mains sales -Sartre

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:16 dans 11wTextes EAF 1ES1

Jean-Paul Sartre, Les mains sales, 1948 (Extrait)

 

 

Hoederer : Ça va. Eh bien, mon petit gars, dis-moi ce que tu as sur le cœur, puisqu'on ne peut pas l'empêcher. Il faut que je règle cette affaire avant d'aller me coucher. Pourquoi suis-je un traître ?

Hugo : Parce que vous n'avez pas le droit d'entraîner le parti dans vos combines.

Hoederer : Pourquoi pas ?

Hugo : C'est une organisation révolutionnaire et vous allez en faire un parti de gouvernement.

Hoederer : Les partis révolutionnaires sont fais pour prendre le pouvoir.

Hugo : Pour le prendre. Oui. Pour s'en emparer par les armes. Pas pour l'acheter par un maquignonnage.

Hoederer : C'est le sang que tu regrettes ? J'en suis fâché mais tu devrais savoir que nous ne pouvons pas nous imposer par la force. En cas de guerre civile, le pentagone a les armes et les chefs militaires. Il servirait de cadre aux troupes contre-révolutionnaires.

Hugo : Qui parle de guerre civile ? Hoederer, je ne vous comprends pas ; il suffirait d'un peu de patience. Vous l'avez dit vous-même : l'Armée rouge chassera le Régent et nous aurons le pouvoir pour nous seuls.

Hoederer : Et comment ferons-nous pour le garder ? (Un temps) Quand l'armée rouge aura franchi nos frontières, je te garantis qu'il y aura de durs moments à passer.

Hugo : L'Armée rouge…

Hoederer : Oui, oui. Je sais. Moi aussi, je l'attends. Et avec impatience. Mais il faut bien que tu te le dises : toutes les armées en guerre, libératrices ou non, se ressemblent : elles vivent sur le pays occupé. Nos paysans détesteront les Russes, c'est fatal, comment veux-tu qu'ils nous aiment, nous que les Russes auront imposés ? On nous appellera le parti de l'étranger ou peut-être pis. Le pentagone rentrera dans la clandestinité ; il n'aura même pas besoin de changer ses slogans.

Hugo : Le Pentagone, je…

Hoederer : Et puis, il y a autre chose : le pays est ruiné ; il se peut même qu'il serve de champ de bataille. Quel que soit le gouvernement qui succédera à celui du régent, il devra prendre des mesures terribles qui le feront haïr. Au lendemain du départ de l'Armée rouge, nous serons balayés par une insurrection.

Hugo : Une insurrection, ça se brise. Nous établirons un ordre de fer.

Hoederer : Un ordre de fer ? Avec quoi ? Même après la Révolution le prolétariat restera le plus faible et pour longtemps. Un ordre de fer ! Avec un parti bourgeois qui fera du sabotage et une population paysanne qui brûlera ses récoltes pour nous affamer ?

Hugo : Et après ? Le Parti bolchevik en a vu d'autres en 17.

Hoederer : Il n'était pas imposé par l'étranger. Maintenant écoute, petit, et tâche de comprendre ; nous prendrons le pouvoir avec les libéraux de Karsky et les conservateurs du Régent. Pas d'histoires, pas de casse : l'Union nationale. Personne ne pourra nous reprocher d'être installés par l'étranger. J'ai demandé la moitié des voix au Comité de Résistance mais je ne ferai pas la sottise de demander la moitié des portefeuilles. Une minorité, voilà ce que nous devons être. Une minorité qui laissera aux autres partis la responsabilité des mesures impopulaires et qui gagnera la population en faisant de l'opposition à l'intérieur du gouvernement. Ils sont coincés : en deux ans tu verras la faillite de la politique libérale et c'est le pays tout entier qui nous demandera de faire notre expérience.

Hugo : Et à ce moment-là le Parti sera foutu.

Hoederer : Foutu ? Pourquoi ?

Hugo : Le Parti a un programme : la réalisation d'une économie socialiste, et un moyen : l'utilisation de la lutte des classes. Vous allez vous servir de lui pour faire une politique de collaboration de classes dans le cadre d'une économie capitaliste. Pendant des années vous allez mentir, ruser, louvoyer, vous irez de compromis en compromis ; vous défendrez devant nos camarades des mesures ré »actionnaires prises par un gouvernement dont vous ferez partie. Personne ne comprendra : les durs nous quitteront, les autres perdront la culture politique qu'ils viennent d'acquérir. Nous serons contaminés, amollis, désorientés ; nous deviendrons réformistes et nationalistes ; pour finir, les partis bourgeois n'auront qu'à prendre la peine de nous liquider. Hoederer ! Ce Parti, c'est le vôtre, vous ne pouvez pas avoir oublié la peine que vous avez prise pour le forger, les sacrifices qu'il a fallut demander, la discipline qu'il a fallut imposer. Je vous en supplie : ne le sacrifiez pas de vos propres mains.

Hoederer : Que de bavardages ! Si tu ne veux pas courir de risques il ne faut pas faire de politique.

Hugo : Je ne veux pas courir ces risques-là.

Hoederer : Parfait : alors comment prendre le pouvoir ?

Hugo : Pourquoi le prendre ?

Hoederer : Es-tu fou ? Une armée socialiste va occuper le pays et tu la laisserais repartir sans profiter de son aide ? C'est une occasion qui ne se reproduira plus : je te dis que nous ne sommes pas assez forts pour faire la révolution seuls.

Hugo : On ne doit pas prendre le pouvoir à ce prix.

Hoederer : Qu'est-ce que tu veux faire du parti ? Une écurie de courses ? A quoi sert-il de fourbir un couteau tous les jours si l'on n'en use jamais pour trancher ? Un parti, ce n'est jamais qu'un moyen. Il n'y a qu'un seul but : le pouvoir.

Hugo : Il n'y a qu'un seul but : c'est de faire triompher nos idées, toutes nos idées et rien qu'elles.

Hoederer : C'est vrai : tu as des idées, toi. Ca te passera.

Hugo : Vous croyez que je suis le seul à en avoir ? Ça n'était pas pour des idées qu'ils sont morts, les copains qui se sont fait tuer par la police du régent ? Vous croyez que nous ne les trahirions pas, si nous faisons servir le Parti à dédouaner leurs assassins ?

Hoederer : Je me fous des morts. Ils sont morts pour le parti et le Parti peut décider ce qu'il veut. Je fais une politique de vivant, pour les vivants.

Hugo : Et vous croyez que les vivants accepteront vos combines ?

Hoederer : On les leur fera avaler tout doucement.

Hugo : En leur mentant ?

Hoederer : En leur mentant quelquefois.

Hugo : Vous avez l'air si vrai, si solide ! Ça n'est pas possible que vous acceptiez de mentir aux camarades.

Hoederer : Pourquoi ? Nous sommes en guerre et ça n'est pas l'habitude de mettre le soldat heure par heure au courant des opérations.

Hugo : Hoederer, je… je sais mieux que vus ce que c'est que le mensonge ; chez mon père tout le monde se mentait, tout le monde me mentait. Je ne respire que depuis mon entrée au parti. Pour la première fois j'ai vu des hommes qui ne mentaient pas aux autres hommes. Chacun pouvait avoir confiance en tous et tous en chacun, le militant le plus humble avait le sentiment que les ordres des dirigeants lui révélaient sa volonté profonde, et s'il y avait un coup dur, on savait pourquoi on acceptait de mourir. Vous n'allez pas…

Hoederer : Mais de quoi parles-tu ?

Hugo : De notre parti.

Hoederer : De notre Parti ? Mais on y a toujours menti. Comme partout ailleurs. Et toi, Hugo, tu es sûr que tu ne t'es jamais menti, que tu n'as jamais menti, que tu ne mens pas à cette minute même ?

Hugo : Je n'ai jamais menti aux camarades. Je… à quoi sert de lutter pour la libération des hommes, si on les méprise assez pour leur bourrer le crâne ?

Hoederer : Je mentirai quand il faudra et je ne méprise personne. Le mensonge, ce n'est pas moi qui l'ai inventé : il est né dans une société divisée en classes et chacun de nous l'a hérité en naissant. Ce n'est pas en refusant de mentir que nous abolirons le mensonge : c'est en usant de tous les moyens pour supprimer les classes.

Hugo : Tous les moyens ne sont pas bons.

Hoederer : Tous les moyens sont bons lorsqu'ils sont efficaces.

Hugo : Alors, de quel droit condamnez-vous la politique du régent ? Il a déclaré la guerre à l'URSS parce que c'était le moyen le plus efficace de sauvegarder l'indépendance nationale.

Hoederer : est-ce que tu t'imagines que je la condamne ? Il a fait ce que n'importe quel type de sa caste aurait fait à sa place. Nous ne luttons ni contre des hommes ni contre une politique mais contre la classe qui produit cette politique et ces hommes.

Hugo : Et le meilleur moyen que vous ayez trouvé pour lutter contre elle, c'est de lui offrir de partager le pouvoir avec vous ?

Hoederer : Parfaitement. Aujourd'hui, c'est le meilleur moyen. (Un temps.) Comme tu y tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains ! Eh bien, reste pur ! A qui cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c'est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi, j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t'imagines qu'on peut gouverner innocemment ?

 

 

 

 

Camus Acte V- texte 22

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:15 dans 11wTextes EAF 1ES1

Les Justes, Albert Camus, Acte V.

 

 

DORA, marchant vers la fenêtre

Aimer, oui, mais être aimée !...Non, il faut marcher. On voudrait s'arrêter. Marche ! Marche ! On voudrait tendre les bras et se laisser aller. Mais la sale injustice colle à nous comme de la glu. Marche ! Nous voilà condamnés à être plus grands que nous-mêmes. Les êtres, les visages, voilà ce qu'on voudrait aimer. L'amour plutôt que la justice ! Non, il faut marcher. Marche, Dora ! Marche, Yanek ! (Elle pleure.) Mais pour lui le but approche.

 

 

ANNENKOV, la prenant dans ses bras.

Il sera grâcié.

 

DORA, le regardant

Tu sais bien que non. Tu sais bien qu'il ne faut pas.

 

Il détourne les yeux. 

 

 

DORA

Il sort peut-être déjà dans la cour. Tout ce monde soudain silencieux, dès qu'il apparaît. Pourvu qu'il n'ait pas froid. Boria, sais-tu comme l'on pend ?

 

ANNENKOV

Au bout d'une corde. Assez, Dora !

 

DORA, aveuglément

Le bourreau saute sur les épaules, le cou craque. N'est-ce pas terrible ?

 

ANNENKOV

Oui, dans un sens. Dans un autre sens, c'est le bonheur.

DORA

Le bonheur ?

 

ANNENKOV

Sentir la main d'un homme avant de mourir.

 

Dora se jette dans un fauteuil. Silence.

 

 

ANNENKOV

Dora, il faudra partir ensuite. Nous nous reposerons un peu.

 

DORA, égarée

Partir ? Avec qui ?

 

 

ANNENKOV

Avec moi, Dora.

 

DORA , elle le regarde

Partir ! (Elle se détourne vers la fenêtre. Le jour se lève. Dora parle à voix basse.)

Mais quel affreux goût a parfois la fraternité !

 

On frappe. Entre Voinov et Stepan. Tous restent immobiles. Dora chancelle mais se reprend dans un effort visible.

 

STEPAN, à voix basse

Yanek n'a pas trahi.

 

ANNENKOV

Orlov a pu le voir.

 

STEPAN

Oui.

DORA, s'avançant fermement

Assieds-toi. Raconte.

STEPAN

A quoi bon ?

DORA

Raconte tout. J'ai le droit de savoir. J'exige que tu racontes. Dans le détail.

 

STEPAN

Je ne saurai plus. Et puis maintenant il faut partir.

 

DORA

Non, tu parleras. Quand l'a-t-on prévenu ?

 

STEPAN

A dix heures du soir.

 

DORA

Quand l'a-t-on pendu ?

 

STEPAN 

A deux heures du matin.

DORA

Et pendant quatre heures, il a attendu ?

 

STEPAN

Oui, sans un mot. Et puis, tout s'est précipité. Maintenant, c'est fini.

 

DORA

Quatre heures sans parler ? Attends un peu. Comment était-il habillé ? Avait-il sa pelisse ?

 

STEPAN

Non, il était tout en noir, sans pardessus. Et il avait un feutre noir.

 

DORA

Quel temps faisait-il ?

 

STEPAN

La nuit noire. La neige était sale. Et puis la pluie l'a changée en une boue gluante.

 

DORA

Il tremblait ?

 

STEPAN

Non.

 

DORA

Orlov a-t-il rencontré son regard ?

 

STEPAN

Non.

 

DORA

Que regardait-il ?

 

STEPAN

Tout le monde dit Orlov, sans rien voir.

 

DORA

Après, après ?

 

STEPAN

Laisse, Dora.

 

DORA

Non, je veux savoir. Sa mort du moins est à moi.

 

STEPAN

On lui a lu le jugement.

DORA

Que faisait-il pendant ce temps-là ?

 

STEPAN

Rien. Une fois seulement, il a secoué sa jambe pour enlever un peu de boue qui tachait sa chaussure.

 

DORA, la tête entre les mains

Un peu de boue !

 

ANNENKOV, brusquement

Comment sais-tu cela ?

 

Stepan se tait.

 

ANNENKOV

Tu as tout demandé à Orlov ? Pourquoi ?

 

STEPAN, détournant les yeux.

Il y avait quelque chose entre Yanek et moi.

 

ANNENKOV

Quoi donc ?

 

STEPAN

Je l'enviais.

 

DORA

Après, Stepan, après ?

 

STEPAN

Le père Florenski est venu lui présenter le crucifix. Il a refusé de l'embrasser. Et il a déclaré : « Je vous ai déjà dit que j'en ai fini avec la vie et que je suis en règle avec la mort. »

 

DORA

Comment était sa voix ?

 

STEPAN

La même exactement. Moins la fièvre et l'impatience que vous lui connaissiez .

 

DORA

Avait-il l'air heureux ?

 

ANNENKOV

Tu es folle ?

 

DORA

Oui, oui, j'en suis sûre, il avait l'air heureux. Car ce serait trop injuste qu'ayant refusé d'être heureux dans la vie pour mieux se préparer au sacrifice, il n'ait pas reçu le bonheur en même temps que la mort. Il était heureux et il a marché calmement à la potence, n'est-ce pas ?

 

STEPAN

Il a marché. On chantait sur le fleuve en contrebas, avec un accordéon. Des chiens ont aboyé à ce moment là.

 

DORA

C'est alors qu'il est monté…

 

STEPAN

Il est monté. Il s'est enfoncé dans la nuit. On a vu  vaguement le linceul dont le bourreau l'a recouvert tout entier.

 

DORA

Et puis, et puis…

 

STEPAN

Des bruits sourds.

 

DORA

Des bruits sourds. Yanek ! Et ensuite…

 

Stepan se tait.

 

DORA, avec violence

Ensuite, te dis-je. (Stepan se tait.) Parle, Alexis, ensuite.

 

VOINOV

Un bruit terrible.

 

DORA

Aah. (Elle se jette contre le mur.)

Stepan détourne la tête. Annenkov, sans une expression, pleure. Dora se retourne, elle les regarde, adossée au mur.

DORA, d'une voix changée, égarée

Ne pleurez pas. Non, non, ne pleurez pas ! Vous voyez bien que c'est le jour de la justification. Quelque chose s'élève à cette heure qui est notre témoignage à nous autres révoltés : Yanek n'est plus un meurtrier. Un bruit terrible ! Il a suffi d'un bruit terrible et le voilà retourné à la joie de l'enfance. Vous souvenez-vous de son rire ? Il riait sans raison parfois. Comme il était jeune ! Il doit rire maintenant. Il doit rire, la face contre la terre !

 

Elle va vers Annenkov.

 

DORA

Boria, tu es mon frère ? Tu as dit que tu m'aiderais ?

 

ANNENKOV

Oui.

DORA
Alors, fais cela pour moi. Donne-moi la bombe.

Annenkov la regarde.

 

DORA

Oui, la prochaine fois. Je veux la lancer. Je veux être la première à la lancer.

 

ANNENKOV

Tu sais bien que nous ne voulons pas de femmes au premier rang.

 

DORA, dans un cri

Suis-je une femme maintenant ?

 

Ils la regardent. Silence.

 

VOINOV, doucement

Accepte, Boria.

 

STEPAN

Oui, accepte.

 

ANNENKOV

C'était ton tour, Stepan.

 

STEPAN, regardant Dora

Accepte. Elle me ressemble maintenant.

 

DORA

Tu me la donneras, n'est-ce pas ? Je la lancerai. Et plus tard dans une nuit froide…

 

ANNENKOV

Oui, Dora

 

DORA, elle pleure

Yanek ! Une nuit froide et la même corde ! Tout sera plus facile maintenant.

 



RIDEAU


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