Jean-Paul Sartre, Les mains sales, 1948 (Extrait)
Hoederer : Ça va. Eh bien, mon petit gars, dis-moi ce que
tu as sur le cœur, puisqu'on ne peut pas l'empêcher. Il faut que je règle cette
affaire avant d'aller me coucher. Pourquoi suis-je un traître ?
Hugo : Parce que vous n'avez pas le droit d'entraîner le parti dans
vos combines.
Hoederer : Pourquoi pas ?
Hugo : C'est une organisation révolutionnaire et vous allez en faire
un parti de gouvernement.
Hoederer : Les partis révolutionnaires sont fais pour prendre
le pouvoir.
Hugo : Pour le prendre. Oui. Pour s'en emparer par les armes. Pas pour
l'acheter par un maquignonnage.
Hoederer : C'est le sang que tu regrettes ? J'en
suis fâché mais tu devrais savoir que nous ne pouvons pas nous imposer par la
force. En cas de guerre civile, le pentagone a les armes et les chefs
militaires. Il servirait de cadre aux troupes contre-révolutionnaires.
Hugo : Qui parle de guerre civile ? Hoederer, je ne vous
comprends pas ; il suffirait d'un peu de patience. Vous l'avez dit
vous-même : l'Armée rouge chassera le Régent et nous aurons le pouvoir
pour nous seuls.
Hoederer : Et comment ferons-nous pour le garder ? (Un temps) Quand l'armée rouge aura
franchi nos frontières, je te garantis qu'il y aura de durs moments à passer.
Hugo :
L'Armée rouge…
Hoederer : Oui, oui. Je sais. Moi aussi, je l'attends. Et
avec impatience. Mais il faut bien que tu te le dises : toutes les armées
en guerre, libératrices ou non, se ressemblent : elles vivent sur le pays
occupé. Nos paysans détesteront les Russes, c'est fatal, comment veux-tu qu'ils
nous aiment, nous que les Russes auront imposés ? On nous appellera le
parti de l'étranger ou peut-être pis. Le pentagone rentrera dans la
clandestinité ; il n'aura même pas besoin de changer ses slogans.
Hugo : Le Pentagone, je…
Hoederer : Et puis, il y a autre chose : le pays est
ruiné ; il se peut même qu'il serve de champ de bataille. Quel que soit le
gouvernement qui succédera à celui du régent, il devra prendre des mesures
terribles qui le feront haïr. Au lendemain du départ de l'Armée rouge, nous
serons balayés par une insurrection.
Hugo :
Une insurrection, ça se brise. Nous établirons un ordre de fer.
Hoederer : Un ordre de fer ? Avec quoi ? Même
après la Révolution le prolétariat restera le plus faible et pour longtemps. Un
ordre de fer ! Avec un parti bourgeois qui fera du sabotage et une
population paysanne qui brûlera ses récoltes pour nous affamer ?
Hugo : Et après ? Le Parti bolchevik en a vu d'autres en 17.
Hoederer : Il n'était pas imposé par l'étranger.
Maintenant écoute, petit, et tâche de comprendre ; nous prendrons le
pouvoir avec les libéraux de Karsky et les conservateurs du Régent. Pas
d'histoires, pas de casse : l'Union nationale. Personne ne pourra nous
reprocher d'être installés par l'étranger. J'ai demandé la moitié des voix au
Comité de Résistance mais je ne ferai pas la sottise de demander la moitié des
portefeuilles. Une minorité, voilà ce que nous devons être. Une minorité qui
laissera aux autres partis la responsabilité des mesures impopulaires et qui
gagnera la population en faisant de l'opposition à l'intérieur du gouvernement.
Ils sont coincés : en deux ans tu verras la faillite de la politique
libérale et c'est le pays tout entier qui nous demandera de faire notre expérience.
Hugo : Et à ce moment-là le Parti sera foutu.
Hoederer : Foutu ? Pourquoi ?
Hugo : Le Parti a un programme : la réalisation d'une économie
socialiste, et un moyen : l'utilisation de la lutte des classes. Vous
allez vous servir de lui pour faire une politique de collaboration de classes
dans le cadre d'une économie capitaliste. Pendant des années vous allez mentir,
ruser, louvoyer, vous irez de compromis en compromis ; vous défendrez
devant nos camarades des mesures ré »actionnaires prises par un gouvernement
dont vous ferez partie. Personne ne comprendra : les durs nous quitteront,
les autres perdront la culture politique qu'ils viennent d'acquérir. Nous
serons contaminés, amollis, désorientés ; nous deviendrons réformistes et
nationalistes ; pour finir, les partis bourgeois n'auront qu'à prendre la
peine de nous liquider. Hoederer ! Ce Parti, c'est le vôtre, vous ne
pouvez pas avoir oublié la peine que vous avez prise pour le forger, les
sacrifices qu'il a fallut demander, la discipline qu'il a fallut imposer. Je
vous en supplie : ne le sacrifiez pas de vos propres mains.
Hoederer : Que de bavardages ! Si tu ne veux pas
courir de risques il ne faut pas faire de politique.
Hugo : Je ne veux pas courir ces risques-là.
Hoederer : Parfait : alors comment prendre le
pouvoir ?
Hugo : Pourquoi le prendre ?
Hoederer : Es-tu fou ? Une armée socialiste va
occuper le pays et tu la laisserais repartir sans profiter de son aide ?
C'est une occasion qui ne se reproduira plus : je te dis que nous ne
sommes pas assez forts pour faire la révolution seuls.
Hugo : On ne doit pas prendre le pouvoir à ce prix.
Hoederer : Qu'est-ce que tu veux faire du parti ?
Une écurie de courses ? A quoi sert-il de fourbir un couteau tous les
jours si l'on n'en use jamais pour trancher ? Un parti, ce n'est jamais
qu'un moyen. Il n'y a qu'un seul but : le pouvoir.
Hugo : Il n'y a qu'un seul but : c'est de faire triompher nos
idées, toutes nos idées et rien qu'elles.
Hoederer : C'est vrai : tu as des idées, toi. Ca te
passera.
Hugo : Vous croyez que je suis le seul à en avoir ? Ça n'était
pas pour des idées qu'ils sont morts, les copains qui se sont fait tuer par la
police du régent ? Vous croyez que nous ne les trahirions pas, si nous
faisons servir le Parti à dédouaner leurs assassins ?
Hoederer : Je me fous des morts. Ils sont morts pour le
parti et le Parti peut décider ce qu'il veut. Je fais une politique de vivant,
pour les vivants.
Hugo : Et vous croyez que les vivants accepteront vos combines ?
Hoederer : On les leur fera avaler tout doucement.
Hugo : En leur mentant ?
Hoederer : En leur mentant quelquefois.
Hugo : Vous avez l'air si vrai, si solide ! Ça n'est pas possible
que vous acceptiez de mentir aux camarades.
Hoederer : Pourquoi ? Nous sommes en guerre et ça
n'est pas l'habitude de mettre le soldat heure par heure au courant des
opérations.
Hugo : Hoederer, je… je sais mieux que vus ce que c'est que le
mensonge ; chez mon père tout le monde se mentait, tout le monde me
mentait. Je ne respire que depuis mon entrée au parti. Pour la première fois
j'ai vu des hommes qui ne mentaient pas aux autres hommes. Chacun pouvait avoir
confiance en tous et tous en chacun, le militant le plus humble avait le
sentiment que les ordres des dirigeants lui révélaient sa volonté profonde, et
s'il y avait un coup dur, on savait pourquoi on acceptait de mourir. Vous
n'allez pas…
Hoederer : Mais de quoi parles-tu ?
Hugo : De notre parti.
Hoederer : De notre Parti ? Mais on y a toujours
menti. Comme partout ailleurs. Et toi, Hugo, tu es sûr que tu ne t'es jamais
menti, que tu n'as jamais menti, que tu ne mens pas à cette minute même ?
Hugo : Je n'ai jamais menti aux camarades. Je… à quoi sert de lutter
pour la libération des hommes, si on les méprise assez pour leur bourrer le
crâne ?
Hoederer : Je mentirai quand il faudra et je ne méprise
personne. Le mensonge, ce n'est pas moi qui l'ai inventé : il est né dans
une société divisée en classes et chacun de nous l'a hérité en naissant. Ce
n'est pas en refusant de mentir que nous abolirons le mensonge : c'est en
usant de tous les moyens pour supprimer les classes.
Hugo : Tous les moyens ne sont pas bons.
Hoederer : Tous les moyens sont bons lorsqu'ils sont
efficaces.
Hugo : Alors, de quel droit condamnez-vous la politique du
régent ? Il a déclaré la guerre à l'URSS parce que c'était le moyen le
plus efficace de sauvegarder l'indépendance nationale.
Hoederer : est-ce que tu t'imagines que je la
condamne ? Il a fait ce que n'importe quel type de sa caste aurait fait à
sa place. Nous ne luttons ni contre des hommes ni contre une politique mais
contre la classe qui produit cette politique et ces hommes.
Hugo : Et le meilleur moyen que vous ayez trouvé pour lutter contre
elle, c'est de lui offrir de partager le pouvoir avec vous ?
Hoederer : Parfaitement. Aujourd'hui, c'est le meilleur
moyen. (Un temps.) Comme tu y tiens à
ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains !
Eh bien, reste pur ! A qui cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi
nous ? La pureté, c'est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les
intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien
faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps,
porter des gants. Moi, j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai
plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu
t'imagines qu'on peut gouverner innocemment ?