Un
corpus de textes autour de l'esclavage
Texte 1 - Montesquieu (1689-1755), l'Esprit des lois (1748).
Si j'avais à
soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que
je dirais :
Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en
esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le
produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils
ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis
une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de
l'humanité, que les peuples d'Asie qui font des eunuques, privent toujours les
noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les
Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande
conséquence qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient
entre les mains.
Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de
cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est
d'une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ;
parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous
ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car,
si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des
princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire
une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?
Montesquieu, De l'esprit des lois, XV, 5
Texte 2- le Code noir
Le Code noir
est un ensemble de textes réglant la vie des esclaves
noirs
dans les îles françaises, en particulier l'ordonnance de soixante articles,
portant statut civil et pénal, donné en mars 1685 par Louis XIV.
Des articles visent à protéger l'esclave de
l'arbitraire du maître. Par exemple, s'il est interdit de torturer les esclaves,
le maître possède un pouvoir disciplinaire. Article 42 : « Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront
que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre
de verges ou de cordes ». Si le texte oblige le maître à nourrir et
à vêtir ses esclaves (article 22), il interdit parallèlement (article 24) de
cultiver pour leur propre compte un lopin de terre.
L'article 43 s'adresse aux magistrats : « et de punir le meurtre selon l'atrocité des
circonstances ; et en cas qu'il y ait lieu de l'absolution,
permettons à nos officiers [...] ». Ainsi, les peines plus graves,
l'amputation d'une oreille ou d'un « jarret »
(article 38), le marquage au fer chaud de la fleur de lys et la mort sont
prévues en cas de condamnation par une juridiction pénale, et appliquées par un
magistrat, non par le maître lui-même. Concrètement, les condamnations des
maîtres pour le meurtre ou la torture d'esclave seront très rares.
Les esclaves noirs n'avaient pas le droit de
porter des armes, sauf pour la chasse. À la première tentative de fuite, le marron
capturé avait les oreilles coupées et était marqué au fer rouge. La deuxième
tentative aboutissait à couper le jarret. La troisième tentative était punie de
mort par pendaison.
Dans son livre d'analyse sur le Code noir
et ses applications, publié en 1987, Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie
politique à Paris-I, estime que le Code noir est « le
texte juridique le plus monstrueux qu'aient produit les Temps modernes ».
Selon lui, le Code noir sert un double objectif : à la fois
réaffirmer « la souveraineté de l'État dans les
terres lointaines » et créer des conditions favorables au commerce
de la canne à sucre. « En ce sens, le Code noir
table sur une possible hégémonie sucrière de la France en Europe. Pour
atteindre ce but, il faut prioritairement conditionner l'outil esclave » .
Texte intégral : http://www.haitireference.com/histoire/documents/code_noir.html
http://palissy.humana.univ-nantes.fr/CETE/TXT/CN/index.html
Texte 3 - Marie-Jean-Antoine Caritat, marquis de
CONDORCET (1743-1794) publie en 1781 ses Réflexions sur l'esclavage des
Nègres.
RAISONS
DONT ON SE SERT POUR EXCUSER L'ESCLAVAGE DES NÈGRES
On dit, pour excuser l'esclavage des Nègres
achetés en Afrique, que ces malheureux sont ou des criminels condamnés au
dernier supplice, ou des prisonniers de guerre, qui seraient mis à mort s'ils
n'étaient pas achetés par les Européens.
D'après ce raisonnement, quelques écrivains
nous présentent la traite des Nègres comme étant presque un acte d'humanité.
Mais nous observerons :
1. Que ce fait n'est pas
prouvé, et n'est pas même vraisemblable. Quoi ! avant que les Européens achetassent
des Nègres, les Africains égorgeaient tous leurs prisonniers ! Ils tuaient non
seulement les femmes mariées, comme c'était, dit-on, autrefois l'usage chez une
horde de voleurs orientaux, mais même les filles non-mariées; ce qui n'a jamais
été rapporté d'aucun peuple. Quoi ! Si nous n'allions pas chercher des Nègres
en Afrique, les Africains tueraient les esclaves qu'ils destinent maintenant à
être vendus ! chacun des deux partis aimerait mieux assommer ses prisonniers
que de les échanger ! Pour croire des faits invraisemblables, il faut des
témoignages imposants, et nous n'avons ici que ceux des gens employés au
commerce des Nègres - Je n'ai jamais eu l'occasion de les fréquenter; mais il y
avait chez les Romains des hommes livrés au même commerce, et leur nom est
encore une injure(1).
2. En supposant qu'on sauve la vie des Nègres
qu'on achète, on ne commet pas moins un crime en l'achetant, si c'est pour le
revendre ou le réduire en esclavage. C'est précisément l'action d'un homme qui,
après avoir sauvé un malheureux poursuivi par des assassins, le volerait. Ou
bien, si on suppose que les Européens ont déterminé les Africains à ne plus
tuer leurs prisonniers, ce serait l'action d'un homme qui serait parvenu à
dégoûter des brigands d'assassiner des passants, et les aurait engagés à se
contenter de les voler avec lui. Dirait-on dans l'une ou dans l'autre de ces
suppositions, que cet homme n'est pas un voleur ? Un homme qui, pour en sauver
un autre de la mort, donnerait de son nécessaire, serait sans doute en droit
d'exiger un dédommagement; il pourrait acquérir un droit sur le bien et même
sur le travail de celui qu'il a sauvé, en prélevant cependant ce qui est
nécessaire à la subsistance de l'obligé : mais il ne pourrait sans injustice le
réduire à l'esclavage. On peut acquérir des droits sur la propriété future d'un
autre homme, mais jamais sur sa personne. Un homme peut avoir le droit d'en
forcer un autre à travailler pour lui, mais non pas de le forcer à lui obéir.
3.
L'excuse alléguée
est d'autant moins légitime, que c'est au contraire l'infâme commerce des
brigands d'Europe, qui fait naître entre les Africains des guerres presque
continuelles, dont l'unique motif est le désir de faire des prisonniers pour
les vendre. Souvent les Européens eux-mêmes fomentent des guerres par leur
agent ou par leurs intrigues ; en sorte qu'ils sont coupables, non seulement du
crime de réduire des hommes en esclavage, mais encore de tous les meurtres
commis en Afrique pour préparer ce crime. Ils ont l'art perfide d'exciter la
cupidité et les passions des Africains, d'engager le père à livrer ses enfants,
le frère à trahir son frère, le prince à vendre ses sujets. Ils ont donné à ce
malheureux peuple le goût destructeur des liqueurs fortes. Ils lui ont
communiqué ce poison qui, caché dans les forêts de l'Amérique, est devenu,
grâce à l'active avidité des Européens, un des fléaux du globe ; et ils osent
encore parler d'humanité !
Quand bien même l'excuse que nous venons
d'alléguer disculperait le premier acheteur, elle ne pourrait excuser ni le
second acheteur, ni le colon qui garde le Nègre ; car ils n'ont pas le motif
présent d'enlever à la mort l'esclave qu'ils achètent : ils sont, par rapport
au crime de réduire en esclavage, ce qu'est, par rapport à un vol, celui qui partage
avec le voleur, ou plutôt celui qui charge un autre d'un vol, et qui en partage
avec lui le produit. La loi peut avoir des motifs pour traiter différemment le
voleur et son complice ; mais en morale, le délit est le même.
Enfin, cette excuse est absolument nulle pour
les Nègres nés dans l'habitation. Le maître qui les élève pour les laisser dans
l'esclavage est criminel, parce que le soin qu'il a pu prendre d'eux dans
l'enfance, ne peut lui donner sur eux aucune apparence de droit. En effet,
pourquoi ont-ils eu besoin de lui ? C'est parce qu'il a ravi à leurs parents,
avec la liberté, la faculté de soigner leur enfant. Ce serait donc prétendre
qu'un premier crime peut donner le droit d'en commettre un second. D'ailleurs
supposons même l'enfant nègre abandonné librement de ses parents: le droit d'un
homme sur un enfant abandonné, qu'il a élevé, peut-il être de le tenir dans la
servitude ? Une action d'humanité donnerait-elle le droit de commettre un
crime ?
L'esclavage des criminels légalement
condamnés n'est pas même légitime. En effet, une des conditions nécessaires
pour que la peine soit juste, c'est qu'elle soit déterminée par la loi, et
quant à sa durée, et quant à sa forme. Ainsi, la loi peut condamner à des
travaux publics, parce que la durée du travail, la nourriture, les punitions en
cas de paresse ou de révolte, peuvent être déterminées par la loi; mais la loi
ne peut jamais prononcer contre un homme la peine d'être esclave d'un autre
homme en particulier, parce que la peine dépendant alors absolument du caprice
du maître, elle est nécessairement indéterminée. D'ailleurs, il est aussi
absurde qu'atroce d'oser avancer que la plupart des malheureux achetés en
Afrique sont des criminels. A-t-on peur qu'on n'ait pas assez de mépris pour
eux, qu'on ne les traite pas avec assez de dureté ? Et comment suppose-t-on
qu'il existe un pays où il se commette tant de crimes, et où cependant il se
fasse si exacte justice ?
Condorcet,
Réflexions sur l'esclavage des Nègres, II, 1781.
(1) "Leno" ne signifiait d'abord
que marchand d'esclaves; mais comme ces marchands vendaient de belles esclaves
aux voluptueux de Rome leur nom prit une autre signification. C'est là une
suite nécessaire du métier de marchand d'esclaves: aussi, même dans les pays
assez barbares pour que cette profession ne fût point regardée comme
criminelle, elle a toujours été infâme dans l'opinion. (note de Condorcet).
Texte 4 - Abolition
immédiate de l'esclavage, Victor Schoelcher (1842)
Victor Schoelcher est entré dans
l'histoire le 28 avril 1848, lorsqu'il fit adopter l'abolition de l'esclavage
aux colonies par le gouvernement de la Iie République. Cette notoriété ne doit
pas masquer le combat obstiné qu'il a mené antérieurement. Le texte suivant,
datant de 1842, expose quelques-uns des innombrables arguments rassemblés par
Victor Schoelcher en faveur de l'abolition sans délai de l'esclavage.
Parce que le nègre et le blanc sont des
rameaux divers de l'arbre humain, nous ne voyons pas pourquoi on ferait l'un
supérieur à l'autre, ni que l'un doive être mis au-dessus ou au-dessous de
l'autre. Il ne nous est point encore clairement démontré qu'un tissu
réticulaire à sécrétion noire, ait plus de génie qu'un tissu réticulaire à
sécrétion blanche ; que des cheveux plats soient plus intelligents que des
cheveux crépus ; des lèvres épaisses et brunes, plus sottes que des lèvres
minces et rouges ; des sclérotides jaunâtres, humides et injectées de
sang, plus grossières que des sclérotides mates et transparentes ; des
talons élargis plus incapables que des talons droits ; mais ces nombreuses
infériorités fussent-elles encore avérées, il nous serait impossible d'y voir
une démonstration bien évidente que le nègre doive être esclave, car elles
pourraient faire que ce soit un autre homme, mais elles ne l'empêcheraient pas
d'être homme ; et cela étant, rien ne peut excuser son esclavage. Voilà
pourquoi, selon nous, c'est une proposition exécrable au point de vue
philosophique, impie [6]
au point de vue providentiel, que celle-ci : « Dieu n'a pas voulu que
le nègre fût libre ». Le nègre a surabondamment prouvé qu'il voulait être
libre, en tuant ceux qui le faisaient esclave. Qu'on ne s'enivre pas de folles
rêveries d'orgueil. Jamais on nez vit les animaux domestiques se révolter
contre la puissance de l'homme. Son ascendant sur eux continuel et perpétuel
établit son droit de maître, tandis que les tentatives continuelles,
perpétuelles, et quelquefois heureuses des noires pour s'émanciper, confondent
chaque jour la prétendue supériorité des blancs.
Victor
Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage
Texte 5- Règles sur le commerce des esclaves
en général et des nègres en particulier (1698)
Demande
On demande si, en sûreté de conscience, on
peut vendre des Nègres ?
Ceux qui en font scrupule disent qu'il y a de
l'inhumanité d'acheter et de vendre des hommes.
Que n'étant pas permis d'acheter une chose
que l'on sait être dérobée, on ne peut acheter les Nègres, parce qu'ils sont
pris et enlevés de force, c'est un vol usité parmi eux, ils se dérobent
réciproquement. Cela est public et par conséquent il n'est pas licite d'entrer
dans ce commerce avec eux.
-1e Ceux qui sont d'un sentiment contraire
disent que c'est un grand avantage pour ces pauvres malheureux ; parce
qu'étant portés dans un pays chrétien, ils y sont instruits et baptisés, à quoi
ils n'ont aucune répugnance, mais au contraire on trouve encore une admirable
disposition : et il y en a plusieurs qui demandent instamment le baptême,
lorsqu'ils sont parmi nous pour être délivrés du diable , dont ils
assurent qu'ils sont maltraités et battus ; ils seraient privés de ce
bonheur dans leur pays, qui est tout idolâtrie, et où il n'y a pas de
missionnaires catholiques.
-2e Tous les princes chrétiens permettent à
leurs sujets de faire commerce.
-3e Les Espagnols et les Portugais, qui se
piquent d'être les meilleurs catholiques du monde, sont ceux qui en font le
plus grand commerce.
-4e Notre Roi Très Chrétien ne fait point de
difficulté d'acheter des esclaves turcs, quoiqu'il y en ait très peu qui
embrassent le christianisme.
-5e Les Nègres sont ordinairement mieux
nourris, habillés et soignés dans leurs maladies chez les chrétiens que chez
eux.
-6e Le roi des pays où ils naissent souffre
ce commerce. Il permet aux chrétiens de faire battre le tambour, pour avertir
tous ceux qui ont des esclaves à vendre, qu'un tel jour il se présentera des
marchands pour les acheter.
Réponse
Le Conseil de Conscience soussigné estime
qu'avant de répondre, il faut établir quelques principes qui pourront servir à
rendre la résolution qu'on demande plus facile, et en même temps plus
intelligible.
La servitude n'est point de droit
naturel : l'homme au contraire est né libre ; mais elle a été
introduite par le Droit des Gens […] [suivent des exemples bibliques, tirés
ensuite du droit canon, du droit civil antique et byzantin]
Le Droit divin et humain permettent les
esclaves ; d'où il s'ensuit qu'on peut les vendre, les acheter, les
changer comme les autres biens dont on est légitime possesseur.
La plus grande difficulté touchant le cas
présent n'est pas de savoir si l'on peut vendre des esclaves : cela est
certain par les principes ci-dessus établis ; mais de savoir si de la
manière que se fait ordinairement le commerce des Nègres et autres esclaves, il
n'est point injuste. Plusieurs auteurs qui ont examiné cette question,
soutiennent que ce commerce qui se fait dans la Guinée, en Ethiopie et en
d'autres pays infidèles est ordinairement injuste ; en sorte que les
marchands qui vendent ou achètent là des esclaves pèchent mortellement, et
doivent leur rendre la liberté. […]
Pour expliquer ceci, il faut supposer qu'il y
trois manières différentes de servitude, ou trois titres en vertu desquels on
peut devenir esclave, jure belli, condemnatione et emptione (Droit de
guerre, de condamnation, d'achat).Or quoique tous ces titres soient justes en
eux-mêmes, néanmoins il arrive très souvent qu'ils cessent de l'être par les
circonstances.
Premièrement, pour ce qui regarde la guerre,
qui donne droit de faire des esclaves quand elle est juste : c'est une
chose assez ordinaire chez les Barbares de se faire la guerre entr'eux par
passion, pour des choses légères, et dans la vue seule de faire des esclaves,
prévoyant que les Portugais et autres marchands viendront dans un certain temps
pour les acheter ; ainsi quand les marchands savent comme la plupart ne
l'ignorent pas, que les Nègres qu'ils achètent ont été faits esclaves de cette
manière, ou qu'ils ont été dérobés, ils ne peuvent point les acheter ;
parce que le titre de leur servitude est injuste et que le vendeur les a acquis
par fraude ou par violence […]
Quant au second titre, il arrive souvent que
ces Barbares condamnent à perdre la liberté, par haine et par colère ; en
un mot, presque toutes les lois de ces pays-là sont tyranniques. De là vient
que des Chrétiens ne peuvent sans péché, acheter les esclaves qui ont ôté la
liberté de cette sorte, ni les retenir dans l'esclavage.
Enfin, il est permis d'acheter des Nègres,
soit qu'ils se vendent eux-mêmes, soit qu'ils vendent leurs enfants, ce qu'ils
peuvent faire en certains cas ; mais comme presque toujours ils ignorent
ce que c'est que l'esclavage auquel ils s'engagent, que ceux qui les achètent
ne leur en font jamais le détail, et que d'un autre côté cette vente se fait
hors des cas dans lesquels une personne peut se vendre ; il s'ensuit que
ce dernier titre est injuste, et qu'on ne peut posséder légitimement des esclaves
vendus de cette sorte. […]
Il suit de tout ceci, qu'on ne peut en sûreté
de conscience acheter ni vendre des Nègres, parce qu'il y a de l'injustice dans
ce commerce. Si néanmoins, tout bien examiné, les Nègres qu'on achète sont
esclaves à juste titre, et que du côté des acheteurs il n'y ait ni injustice ni
tromperie, pour lors selon les principes établis, on peut les acheter et les
vendre aux conditions qu'on a marquées : on pourrait même sans aucun
examen, les acheter, si c'était pour les convertir et leur rendre la liberté.
Délibéré
ce 15 avril 1698 de Lamet et Fromageau, Docteurs de la Maison et Société de
Sorbonne, Dictionnaire des cas de conscience, t.I, 1733, article
« Esclaves »
Texte 6 : La Controverse de Valladolid, Jean-Claude
Carrière (1993)
1550, dans
un couvent de Valladolid en Espagne. Le pape a envoyé un des ses cardinaux pour
trancher le débat qui oppose le philosophe Sepulveda au dominicain Bartolomé de
Las Casas. Le dominicain se pose en défenseur des Indiens et soutient qu'ils
sont des hommes à l'égal des habitants de l'Europe. Sepulveda affirme le
contraire en disant que les Indiens sont nés pour être esclaves. Dans cet
extrait, c'est au cardinal, légat du pape, que s'adresse Sepulveda au début de
l'entretien.
« Éminence, les habitants du Nouveau
Monde sont des esclaves par nature. En tout point conformes à la description
d'Aristote.
- Cette affirmation demande des preuves, dit doucement le prélat. Sépulvéda
n'en disconvient pas. D'ailleurs, sachant cette question inévitable, il a préparé
tout un dossier. Il en saisit le premier feuillet.
- D'abord, dit-il, les premiers qui ont été découverts se sont montrés
incapables de toute initiative, de toute invention. En revanche, on les voyait
habiles à copier les gestes et les attitudes des Espagnols, leurs supérieurs.
Pour faire quelque chose, il leur suffisait de regarder un autre l'accomplir.
Cette tendance à copier, qui s'accompagne d'ailleurs d'une réelle ingéniosité
dans l'imitation, est le caractère même de l'âme esclave. Ame d'artisan, âme
manuelle pour ainsi dire.
- Mais on nous chante une vieille chanson! s'écrie Las Casas. De tout temps les
envahisseurs, pour se justifier de leur mainmise, ont déclaré les peuples
conquis indolents, dépourvus, mais très capables d'imiter ! César racontait la
même chose des Gaulois qu'il asservissait ! Ils montraient, disait-il, une
étonnante habileté pour copier les techniques romaines ! Nous ne pouvons pas
retenir ici cet argument ! César s'aveuglait volontairement sur la vie
véritable des peuples de la Gaule, sur leurs coutumes, leurs langages, leurs
croyances et même leurs outils ! Il ne voulait pas, et par conséquent ne
pouvait pas voir tout ce que cette vie offrait d'original. Et nous faisons de
même : nous ne voyons que ce qu'ils imitent de nous ! Le reste, nous
l'effaçons, nous le détruisons à jamais, pour dire ensuite : ça n'a pas existé
!
Le cardinal, qui n'a pas interrompu le dominicain, semble attentif à cette
argumentation nouvelle, qui s'intéresse aux coutumes des peuples. Il fait
remarquer qu'il s'agit là d'un terrain de discussion des plus délicats, où
nous, risquons d'être constamment ensorcelés par l'habitude, prise depuis
l'enfance, que nous avons de nos propres usages, lesquels nous semblent de ce
fait très supérieurs aux usages des autres.
- Sauf quand il s'agit d'esclaves-nés, dit le philosophe. Car on voit bien que
les Indiens ont voulu presque aussitôt acquérir nos armes et nos vêtements.
- Certains d'entre eux, oui sans doute, répond le cardinal. Encore qu'il soit
malaisé de distinguer, dans leurs motifs, ce qui relève d'une admiration
sincère ou de la simple flagornerie. Quelles autres marques d'esclavage naturel
avez-vous relevées chez eux ?
Sépulvéda prend une liasse de feuillets et commence une lecture faite à voix
plate, comme un compte rendu précis, indiscutable :
- Ils ignorent l'usage du métal, des armes à feu et de la roue. Ils portent
leurs fardeaux sur le dos, comme des bêtes, pendant de longs parcours. Leur
nourriture est détestable, semblable à celle des animaux. Ils se peignent
grossièrement le corps et adorent des idoles affreuses. Je ne reviens pas sur
les sacrifices humains, qui sont la marque la plus haïssable, et la plus
offensante à Dieu, de leur état.
Las Casas ne parle pas pour le moment. Il se contente de prendre quelques
notes. Tout cela ne le surprend pas.
- J'ajoute qu'on les décrit stupides comme nos enfants ou nos idiots. Ils
changent très fréquemment de femmes, ce qui est un signe très vrai de
sauvagerie. Ils ignorent de toute évidence la noblesse et l'élévation du beau
sacrement du mariage. Ils sont timides et lâches à la guerre. Ils ignorent
aussi la nature de l'argent et n'ont aucune idée de la valeur respective des
choses. Par exemple, ils échangeaient contre de l'or le verre cassé des barils.
- Eh bien ? s'écrie Las Casas. Parce qu'ils n'adorent pas l'or et l'argent au
point de leur sacrifier corps et âme, est-ce une raison pour les traiter de
bêtes ? N'est-ce pas plutôt le contraire ?
- Vous déviez ma pensée, répond le philosophe.
- Et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable ? Y avez-vous goûté ?
N'est-ce pas plutôt à eux de dire ce qui leur semble bon ou moins bon ? Parce
qu'une nourriture est différente de la nôtre, doit-on la trouver répugnante ?
- Ils mangent des oeufs de fourmi, des tripes d'oiseau...
- Nous mangeons des tripes de porc! Et des escargots !
- Ils se sont jetés sur le vin, dit Sépulvéda, au point, dans bien des cas, d'y
laisser leur peu de raison.
- Et nous avons tout fait pour les y encourager ! Mais ne vous a-t-on pas
appris, d'un autre côté, qu'ils cultivent des fruits et des légumes qui
jusqu'ici nous étaient inconnus ? Et que certains de leurs tubercules sont
délicieux ? Vous dites qu'ils portent leurs fardeaux sur le dos : Ignorez-vous
que la nature ne leur a donné aucun animal qui pût le faire à leur place ?
Quant à se peindre grossièrement le corps, qu'en savez-vous ? Que signifie le
mot "grossier" ?
- Frère Bartolomé, dit le légat, vous aurez de nouveau la parole, aussi
longtemps que vous voudrez. Rien ne sera laissé dans l'ombre, je vous l'assure.
Mais pour le moment, restez silencieux. »
Texte 7 : Louis de Jaucourt
(1704-1779), Encyclopédie.
Article
« Traite des nègres »
L'article
« Traite des nègres » définit l'esclavage et la manière dont il
fonctionne. L'auteur de l'article, le chevalier de Jaucourt, rattache le
problème à celui, plus politique, des relations entre rois et sujets.
Traite des nègres (Commerce d'Afrique). C'est l'achat des
nègres que font les Européens sur les côtes d'Afrique, pour employer ces
malheureux dans leurs colonies en qualité d'esclaves. Cet achat de nègres, pour
les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les
lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine.
Les nègres, dit un Anglais
moderne plein de lumières et d'humanité, ne sont point devenus esclaves par le
droit de la guerre ; ils ne se dévouent pas non plus volontairement
eux-mêmes à la servitude, et par conséquent leurs enfants ne naissent point
esclaves. Personne n'ignore qu'on les achète de leurs princes, qui prétendent
avoir droit de disposer de leur liberté, et que les négociants les font
transporter de la même manière que leurs autres marchandises, soit dans leurs
colonies, soit en Amérique où ils les exposent en vente.
Si un commerce de ce genre peut
être justifié par un principe de morale, il n'y a point de crime, quelque
atroce qu'il soit, qu'on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les
magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc
pas en droit de disposer de leur liberté, et de les vendre pour esclaves.
D'un autre côté, aucun homme n'a
droit de les acheter ou de s'en rendre le maître ; les hommes et leur
liberté ne sont point un objet de commerce ; ils ne peuvent être ni
vendus, ni achetés, ni payés à aucun prix. Il faut conclure de là qu'un homme
dont l'esclave prend la fuite, ne doit s'en prendre qu'à lui-même, puisqu'il
avait acquis à prix d'argent une marchandise illicite, et dont l'acquisition
lui était interdite par toutes les lois de l'humanité et de l'équité.
Il n'y a donc pas un seul de ces
infortunés que l'on prétend n'être que des esclaves, qui n'ait droit d'être
déclaré libre, puisqu'il n'a jamais perdu la liberté ; qu'il ne
pouvait pas la perdre ; et que son prince, son père, et qui que ce
soit dans le monde n'avait le pouvoir d'en disposer ; par conséquent
la vente qui en a été faite est nulle en elle-même : ce nègre ne se
dépouille, et ne peut pas même se dépouiller jamais de son droit
naturel ; il le porte partout avec lui, et il peut exiger partout
qu'on l'en laisse jouir. C'est donc une inhumanité manifeste de la part des
juges de pays libres où il est transporté, de ne pas l'affranchir à l'instant
en le déclarant libre, puisque c'est leur semblable, ayant une âme comme eux.
Chevalier de Jaucourt, Encyclopédie, article
« Traite des nègres » (1766)
Document
8 : Images de l'esclave – CRDP
http://www.crdp-montpellier.fr/ressources/frdtse/frdtse38o.html