Textes EAF - texte 16
Opération Gomorrha
Et soudain, ce qui complotait tout à l'heure dans sa tête
enfiévrée, tandis qu'il titubait sous le soleil, explose dans son corps étendu
sur le sol, criblé de cris d'insectes – une crue de visions sonores déferle en
lui. Mais son père ne figure dans aucune d'elles, le sursaut de mémoire qui lui
vient monte d'ailleurs, de plus loin, c'est une lame de fond s'élançant de cœur
de la nuit où il est mort, lui, Adam Schmalker avant qu'il ne se fasse appeler
ainsi et avant même qu'il ne se nomme Franz-Georg Dunkeltal.
Avant, éperdument avant.
Avant, au vif
de l'instant présent.
Il entend le mugissement d'un orgue colossal, d'assourdissants coups de
cymbales, le vrombissement de millions de tambours. Un orchestre fou joue dans
le ciel, il joue avec des instruments d'acier, de feu. Son tumulte s'engouffre
jusque dessous la terre, qui tremble et qui hurle.
C'est un chœur discordant d'hommes et de femmes de tous âges,
d'enfants, de nourrissons, de chiens, qui hurle ainsi en répons au fracas de
l'orchestre, et ce chœur qui se tenait blotti, compact sous la terre, se
disperse subitement dans une bousculade éperdue. Sa clameur se répand
au-dehors, elle court au ras de la terre, se déchire. Il est un des lambeaux de
cette clameur pulvérisée, il court en criant et en pleurant.
Il voit le ciel se déflagrer, se rompre comme une digue et des torrents
de lave noire, de météorites rutilants, d'éclairs blanc soufré jaillir d'entre
les brèches. L'orchestre fou joue du feu à outrance.
Il voit des humains et des bêtes se transmuer en torches vives,
d'autres se fondre à l'asphalte liquéfié qui clapote dans les rues éventrées,
d'autres encore être déchiquetés.
Il voit des arbres s'élancer à l'oblique, énormes javelots échevelés de
flammes qui se fichent dans les façades des maisons tandis que giclent les
vitres, volent les cheminées, les tuiles, les poutres.
Il voit l'eau s'embraser, dans le port, les canaux, les rivières, les
bassins, les caniveaux. Partout l'eau prend feu et s'évapore en
chuintant ; elle s'enflamme jusque dans les larmes sur les visages des
égarés, des mourants
Il sent l'âcre pestilence des chairs brûlées, la fadeur nauséeuse des
chairs bouillies, la puanteur du sang et des viscères. Les pierres, les pavés,
les charpentes ne sont plus que sable noir, gravier, bouts de charbon.
Il voit des torsades d'un jaune cru, des coulées vermeilles, des
éclaboussures d'un orange aveuglant tomber du ciel, lacérer la nuit. Une orgie
de couleurs à la fois visqueuses et limpides. De gigantesques crachats d'or et
d'écarlate pour couronner la ville défunte.
Il entend tonner les crachats de couleurs, et soudain, parmi les
pantins disloqués qui courent en tous sens, il voit une femme se couvrir de
flammèches safran des cheveux jusqu'aux pieds, danser une valse solitaire,
frénétique, en poussant des cris suraigus. Il la voir s'écrouler, se tordre
encore quelques secondes et …
Et- plus rien.
Il ne sait plus, ne voit ni n'entend plus rien, plus rien que cette
femme-flambeau qui se réduit à un tas informe, d'un noir rougeoyant qui fume et
qui pue. Sa mère ? Une fée, une sorcière, un tronc d'arbre, un ange
foudroyé ? Une inconnue ?
Il l'a regarde, la
regarde se consumer, se calciner. Il la regarde, yeux grands ouverts, s'effacer
de sa vue, s'effacer de sa vie. Yeux grands ouverts, grands aveugles, il la
regarde, la regarde…
Fragment 11 – p.88 à 90.
Textes EAF- Texte 15
Portrait du père
Le père est
souvent absent, et lorsqu'il reste à la maison il n'accorde que peu d'attention
à son fils. Jamais il ne joue avec lui, ni ne lui raconte des histoires, et
quand il daigne s'intéresser à lui, c'est pour lui reprocher sa passivité.
Franz-Georg ne trouve ni l'audace ni les mots pour lui expliquer que la
contemplation n'est nullement de la paresse, mais un patient exercice de
dressage de sa mémoire. Il ravale des larmes d'impuissance de ne pouvoir
expliquer ce qu'il pense et ressent, et surtout de tristesse d'échouer à plaire
à son père.
Mais il y a ces
soirs magiques où Clemens se transfigure en roi prodigue, lorsque, accompagné
au piano par sa femme ou par un des amis invités à dîner, il se campe au milieu
du salon, très droit dans la lumière blonde, un peu acide, tombant du lustre,
et chante des airs de Bach, de Schütz, de Buxtehude ou de Schubert de sa voix
de baryton basse douée d'une étonnante plasticité. Sa bouche s'ouvre en grand,
en abîme d'ombre où tremble et gronde un soleil d'orage.
La lumière chatoie sur la monture
de métal de ses lunettes et ses yeux disparaissent, comme fondus dans le cercle
de verre. Son visage glabre au front dégarni, au nez busqué, semble alors lui
aussi coulé dans quelque métal blanc, ou pétri dans de la pâte. Un masque de
coryphée, nu et brillant. Et il esquisse dans l'air des gestes de semeur, au
ralenti. Ses mains sont trapues, mais ses ongles parfaitement soignés, et ils
luisent sous le lustre.
L'enfant écoute en retenant son
souffle pour laisser davantage d'espace à celui de son père, tout en puissance
et en souplesse. La voix d'un maître de la nuit dont il dompte les forces
menaçantes comme il a su terrasser l'ennemie-fièvre. Car Franz-Georg en est
sûr, c'est en chantant de la sorte que son père a dû l'aider à guérir, et
certainement est-ce ainsi qu'il soulage ses innombrables patients accourus de
toute l'Europe. Et il se drape dans cette chrysalide vocale plus dense et
voluptueuse que le rideau de velours pourpre du salon où il s'amuse parfois à
se cacher.
C'est pour cette voix-là, celle des
soirs enchantés, que Franz-Georg aime son père, et l'admire sans mesure. Tant
pis si ce père ne se montre guère affectueux, même si cela le blesse ; son
chant suffit à le consoler de cette peine, ou du moins il la transforme en
mélancolie bienheureuse. Son père est distant, mais son chant est un abri, une
jouissance. Il porte un soleil nocturne dans la poitrine.
Magnus, Sylvie Germain.
Fragment 3 – pages 21 à 23
Textes EAF - texte 14
Portrait de Magnus
Il passe la
plupart du temps à contempler ce qui l'entoure. On le dit trop rêveur, inactif.
Mais non, c'est un travail très sérieux auquel il se livre en scrutant
longuement le paysage, le ciel, les objets, les bêtes et les gens, il s'applique
à tout graver dans sa mémoire. Elle a été aussi poudreuse et volatile que du
sable, il s'efforce à présent de lui donner une solidité minérale.
Il aime la lande qui s'étend autour
de son village, la brume rose des bruyères, les étangs et les bosquets de
genévriers, et surtout les bois de bouleaux à la blancheur soyeuse, étincelante
à la tombée du jour quand se fonce le bleu du ciel. Les contrastes de couleurs
et de luminosité le fascinent, il épie dans les ciels alourdis de nuages
sombres les brèches de soleil, les percées bleu pervenche, et sur l'eau
verdâtre des mares, les trouées de brillance, sur les roches moussues, l'éclat
fugace du grain de la pierre, comme un éclair d'argent miniature. Mais il
craint la nuit qui engloutit les formes et les couleurs, et le jette
brutalement dans le désarroi. C'est alors qu'il étreint Magnus contre sa
poitrine, comme un dérisoire bouclier de tissu, et qu'il lui susurre des bribes
d'histoires incohérentes à l'oreille, de préférence à la gauche, celle qui est
blessée et qui donc a besoin d'égards particuliers. De même que sa mère le
cajole en le berçant de récits, il dorlote Magnus en le caressant de mots. Il y
a tant de force et de douceur mêlées dans les mots.
Les adultes le
déconcertent. Il ne comprend ni leurs soucis ni leurs joies, et moins encore
les propos bizarres qu'ils tiennent parfois. Il leur arrive de brailler, de
gaieté ou de colère ; quand il entend ces rires trop forts, brutaux, ou
ces cris courroucés, il se replie sur lui-même. Il est à l'excès sensible aux
voix, à leur grain, à leur timbre, à leur volume. Sa propre voix sonne
quelquefois drôlement, comme si sa gorge était restée écorchée par les râles et
les pleurs qui l'ont secoué pendant sa maladie quand la fièvre le violentait
trop durement.
Ses parents, il
les aime de tout son cœur, mais eux aussi il les observe avec perplexité du
fond de sa solitude d'enfant unique, surtout son père, qui l'intimide et auquel
il n'ose jamais poser de questions.
Clemens
Dunkeltal est médecin, mais il n'a pas de clientèle privée et ne travaille pas
dans un hôpital. L'endroit où il exerce son métier se situe non loin de leur
village, mais Franz-Georg n'y est jamais allé. A son allure majestueuse, à son
air grave, le docteur Dunkeltal doit être un homme important- un magicien de la
santé. Il reçoit des patients par milliers, dans son vaste asile de la lande,
et tous souffrent certainement de maladies contagieuses puisqu'ils n'ont pas le
droit de sortir. Franz-Georg se demande d'où peuvent venir ces foules de malades-
de toute l'Europe, a dit un jour sa mère, avec une imperceptible moue d'orgueil
et de dégoût confondus. L'enfant a cherché dans un atlas et est resté pantois-
l'Europe est tellement vaste, les peuples si nombreux.
Magnus,
Sylvie Germain. Fragment 3 – pages 19 à
21
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