Plusieurs personnes me sollicitent à propos de ce texte, voici quelques notes suceptible de vous aider à le retravailler.
Sophocle, Antigone, av. J.-C.
Mourir en héroïne exemplaire
Réponses aux questions dans le manuel:
1. Laïos a enlevé le fils de son hôte Pélops. C'est le crime fondateur (crime vis-à-vis du devoir religieux de l'hospitalité). Il est condamné à être tué par son fils Œdipe. Celui-ci, élevé au loin, le tue et épouse sa mère Jocaste. Ses deux fils s'entre-tuent pour le pouvoir.
2. Les valeurs d'Antigone reposent sur la piété filiale : ma piété m'a valu le renom d'une impie. Elle devait accomplir les rituels funéraires pour ses parents comme pour ses frères, c'est son rôle de fille. Elle a plus de devoirs vis-à-vis d'eux que vis-à-vis d'un mari ou d'enfants, car ceux-ci pourraient être remplacés, mais pas ses frères (l. 10-12, 13-15).
3. Le niveau de langue est littéraire et le registre est pathétique. Antigone veut susciter la pitié du chœur et du public.
– Phrases exclamatives marquant son désespoir (l. 1-2 ; 20-21), l'indignation (l. 8-9 ; 16-17 ; 27).
– Champ lexical du malheur et de la souffrance : la plus misérable (superlatif), sans égards, abandonnée des miens, misérablement : énumération avec rythme ternaire.
– Métaphore du mariage avec la mort : l. 1-2.
– Une question rhétorique : l. 22.Elle s'adresse à son tombeau personnifié, puis à ses morts (l. 5-8) ; et enfin au chœur (l. 13-14) qu'elle prend à témoin de l'injustice qu'on lui fait subir avec une phrase interrogative (l. 12-13 ; 22-23). Après s'être lamentée, elle argumente pour convaincre le chœur, et donc le public, de son innocence.
Le chœur et Créon sont tous impassibles devant sa souffrance : le coryphée la pense folle (métaphore des vents qui règnent sur son âme) et Créon presse les gardes, la menace toujours (l. 33-34). Il n'a pas cédé d'un pouce et la longue tirade de la jeune fille est restée lettre morte, ce qui la rend d'autant plus pathétique. Elle est désespérément et tragiquement seule ;
Pistes pour le commentaire:
La figure d'Antigone incarne la force du tragique par son mélange de détermination et de désarroi.
1) Comme tout héros tragique, elle a fait des choix dont elle assume pleinement la responsabilité, ce n'est pas le destin qui l'a forcée à pratiquer les rituels pour son frère : la différence avec la position d'Ismène est indiquée clairement dans le texte d'Anouilh. Et chez Sophocle, l'héroïne justifie et revendique cette piété familiale.
(Question 2.)
2) Mais ce sont les morts qui se sont emparés d'elle en quelque sorte, l'ont attirée dans l'Hadès (l. 1-5). Elle se présente comme vouée au monde des morts : elle rejoint ainsi tous les êtres chers : je descends, la dernière de toutes et la plus misérable. Ce qui rend cette mort plus tragique est son âge: une femme grecque a pour vocation de se marier et d'avoir des enfants. En mourant vierge, Antigone n'accomplit pas son destin, alors que ses parents ou ses frères ont vécu leur vie et ont choisi leur fin : je n'aurai connu ni le lit nuptial ni le chant d'hyménée (l. 18-20). Une jeune fille mariée à la mort est, pour les Grecs, un destin particulièrement pathétique : je descends, vivante, au séjour souterrain des morts !
3) D'autre part, sa solitude extrême est soulignée chez Sophocle par les réactions du chœur et de Créon. (Fin de la question 3.)
En prime, des pistes pour le sujet de dissertation prposé dans le manuel.
1) Le conflit tragique contre l'autorité
Le rapport au pouvoir est un thème tragique depuis l'Antiquité grecque : il permet de réfléchir sur ce qu'est une tyrannie et de montrer comment la responsabilité individuelle s'exprime face à la violence: voir Agamemnonp. 224, et Antigone. Le chœur se fait alors l'écho des inquiétudes du peuple, ou de la morale de référence. Les réécritures modernes des mythes suggèrent les problèmes de conscience des régicides : voir Électre face au meurtre de sa mère dans Les Mouches (p. 338).
Le théâtre classique français et le drame romantique ont développé ce thème politique en accentuant les dilemmes dont les héros sont tourmentés, pris entre code d'honneur personnel, allégeance ou trahison : voir les héros cornéliens, ou Lorenzaccio (p. 318 sqq.). Les rois de Racine sont aussi tyranniques, mais par amour : voir Néron dans Britannicus où le conflit vis-à-vis du pouvoir se double d'une rivalité amoureuse ; voir l'extrait d'Andromaquep. 286-287.
2) Le conflit tragique contre soi-même
Le héros du théâtre classique ou romantique est donc davantage aux prises avec ses passions personnelles qu'avec le pouvoir : dans Phèdre(p. 290-291), ce n'est pas le roi Thésée qui punit Phèdre ; il préférerait même ne pas connaître la vérité. C'est elle qui se juge ignoble et se donne la mort. Lorenzo et Ruy Blas avancent masqués et ce déguisement est la cause de leurs tourments, et de leur suicide. Ruy Blas se tue pour ne pas déshonorer la reine (p. 324-325). Lorenzo sait que son acte a été vain et trouve une mort qui est aussi une forme de suicide (p. 321).
3) Le tragique existentiel
Le théâtre contemporain se préoccupe davantage de montrer l'absurdité de l'existence ; le rapport au pouvoir, à l'autorité soit n'existe pas, soit est symbolique : dans Le Roi se meurt,Bérenger lutte contre la perte de son pouvoir qui est l'annonce de sa mort (p. 344-345). Caligula de Camus n'est un tyran sanguinaire qu'à cause de son désespoir profond (p. 340-341).
Les personnages du théâtre de l'absurde sont confrontés au vide absolu de leur existence, et le tragique consiste à continuer malgré tout à accomplir des rituels sans but : En attendant Godot (p. 342-343) ou Oh les beaux jours (p. 370-371).
(analyse de la mise en scène de Nichet à travers la photo présentée dans le manuel, pensez y pour l'ouverture de votre conclusion.)
Antigone est habillée tout en blanc, symbolique costume de mariée vierge, et elle tire vers elle une sorte de drap blanc. Elle ne porte aucune parure. Le plateau est recouvert de tissus violets sur lesquels sa silhouette ressort : ils ressemblent à des habits éparpillés, comme les dépouilles des morts. Assise, elle semble interroger le ciel, ou lui adresser une prière, son visage est crispé, triste. Sa solitude et son désarroi sont visibles.
Dossier sur cette mise en scène:
http://www.theatre-odeon.fr/fichiers/t_downloads/file_73_dpd_3_10.pdf
Lire notamment à la fin du dossier d'autres textes où il est question d'enterrer les morts pour trouver des pistes d'ouverture.