Sujet d'invention
Monsieur Le Procureur, Messiers les députés des deux chambres du Parlement des Oiseaux, je ne vais pas nier les faits qui me conduisent à être jugé devant vous et par vous : j'ai blessé Guillemette, la perdrix, en pratiquant une activité qui est à l'honneur dans notre espèce, la chasse, que nous ont léguée nos ancêtres à la fois parce que nous avons besoin de nous nourrir et d'éprouver notre corps et notre courage dans une pratique physique souvent dangereuse. Parmi la gent des oiseaux, il en est qui comme nous s'adonne à cet art, j'ai bien dit « art » car pour être un bon chasseur il faut maîtriser une technique sophistiquée ; les oiseaux de proie, les aigles, les condors, les griffons que vous nommez, les faucons, les éperviers, les autours savent ce que je veux signifier : pour atteindre une proie il faut beaucoup de patience et d'habileté. L'on ne peut me reprocher une pratique que les vôtres utilisent aussi et encore moins du coup- vous en conviendrez- vouloir me condamner à mort !
Mais je voudrais surtout plaider les circonstances atténuantes en montrant que le discours du Procureur fait du genre humain un portrait d'une noirceur exagérée, révélant d'ailleurs beaucoup de préjugés et une méconnaissance de la grandeur et de la beauté de notre humanité.
Le portrait physique qui est proposé d'un être humain par le Procureur est tout à fait caricatural et me fait dire que vous avez des tendances racistes qui consistent à juger autrui selon l'apparence physique et a considéré comme mauvais ceux qui ne vous ressemblent pas. Vous nous reprochez de ne pas avoir de plumes comme vous, nous dévalorisez en nous traitant de « galeux » ; nous avons tout simplement été faits autrement par Dieu, qui a diversifié les apparences des espèces peuplant la terre. Dieu aurait même dit que nous avons été faits à son image, vous êtes donc bien présomptueux de nous mésestimer. Comme vous ne savez pas à quoi servent des dents, vous nous pensez idiots au point de garder des « petits grès carrés » dans la bouche. Votre ignorance ne saurait être un argument de poids pour me condamner à mort.
Vous éprouvez également de « l'horreur » au premier regard devant notre comportement que vous ne comprenez pas. « Le rire est, en effet, le propre de l'homme » et il nous procure beaucoup de joie et de bonheur. Ce n'est pas « folie », c'est signe que nous apprécions la vie et ses plaisirs. Le rire nous permet de supporter les aléas de la vie, de prendre du recul, de la distance par rapport à ce qui nous fait souffrir, mais aussi de nous rassembler dans une allégresse commune. Vous décrivez une sorte de gesticulation qui, dans votre bouche, paraît effectivement absurde et vous la qualifiez de « magie », en sous-entendant qu'elle est mauvaise, porteuse de malheurs alors qu'il s'agit du rituel de la prière et de l'action de grâce à Dieu que nous pratiquons pacifiquement pour l'honorer. Notre croyance nous a conduits à célébrer notre Dieu par des œuvres d'une beauté inouïe qui prouvent bien que notre âme n'est pas noire. Vous volez autour de nos cathédrales gothiques, véritables dentelles de pierre, et vous nichez aux creux de nos statues. Nos édifices n'ont rien à envier à vos nids les plus sophistiqués. Nos musiques sont écrites et jouées pour charmer les anges ; les Vêpres de la vierge de Monteverdi, le Requiem de Mozart, les Lieder de Schubert, les quatuors et les symphonies de Beethoven surpassent de beaucoup vos chants, pourtant mélodieux. Vous devez vous rendre à l'évidence, vos apriori négatifs sur le genre humain sont d'abord liés au fait que vous ne nous connaissez pas vraiment.
J'en viens maintenant aux arguments donnés par votre Procureur et je vais les réfuter point par point. Vous nous reprochez de ne pas vivre selon la nature parce que nous serions des ferments de destruction de la société. Certes les hommes sont parfois sujets à des conflits, ils se font la guerre, leurs désaccords peuvent être meurtriers mais les hommes sont aussi des philosophes qui réfléchissent à la meilleure société possible, à des organisations politiques qui permettent de vivre en paix et dans la prospérité. Il faudrait étudier les auteurs humanistes qui dévoilent leur projet éducatif comme Rabelais dans son Gargantua si plaisant à lire ou Montaigne dans le chapitre des Essais intitulé « De l'institution des enfants », il faudrait lire l'Utopie de Thomas More pour se rendre compte que les hommes de tout temps ont eu le souci de créer des sociétés harmonieuses où il fait bon vivre. Je prendrai un autre exemple qui prouve que les hommes aiment faire société : ils sont les inventeurs du théâtre, art qui rassemble un public volontaire dans un bâtiment magnifique situé au cœur de chaque ville. Et que font-ils en ce lieu ? Ils regardent vivre devant eux des personnages joués par des acteurs qui leur font ressentir toutes leurs émotions, ils admirent le courage des héros, pleurent devant les misères endurées, partagent tout ce qui fait la particularité de la vie des hommes : les sentiments amoureux, la peur de la mort, les rêves de réussite, la lutte pour exister. Cet art n'est-il pas la preuve que l'homme aime se rassembler et se sentir solidaire d'autrui ?
Par ailleurs, vous reprochez aux hommes leur sentiment de supériorité que vous jugez inégalitaire et irrespectueux à l'égard des autres espèces. Certes les hommes s'attaquent à certaines espèces animales, pour se nourrir le plus souvent, mais le règne animal est ainsi fait que chacun est la proie et le prédateur d'une autre espèce, et vous ne pouvez nier que l'homme, grâce à l'intelligence dont il est doué et grâce aux œuvres qu'il est le seul à avoir créées, est une espèce vraiment très sophistiquée : jusqu'à preuve du contraire ce ne sont pas des oiseaux qui ont écrit Le Rouge et le Noir, A la recherche du temps perdu, ni peint la chapelle Sixtine !
L'homme est d'ailleurs sensible à la beauté des animaux et de la nature, il s'en entoure et s'en inspire. Souvent il la protège. Les jardins construits par l'homme sont de véritables havres pour lui, mais aussi pour les animaux qui s'y réfugient. A l'intérieur de l'humanité, certaines ethnies vivent en parfaite symbiose avec la nature, je songe notamment à un peuple d'Inde, les Bishnois dont l'histoire est racontée dans un roman d'Irène Frain, La Forêt des 29, qui font reculer le désert en plantant des arbres et protègent tous les animaux qui sont considérés par eux comme des frères. L'enseignement de leur maître fait des émules dans le monde entier. Quand l'homme altère la nature, aussitôt d'autres se lèvent pour y remédier et trouver une parade. L'humanité est diverse et traiter tous les hommes de barbares est alors une généralisation abusive.
Vous vous étonnez aussi de la tendance humaine à ne pas savoir jouir de la liberté en pointant toutes les soumissions que les hommes accepteraient parce que naturellement « enclins à la servitude », c'est faire peu de cas de certaines relations qui ne sont pas de servitude comme vous le pensez, ainsi les « jeunes » ne sont pas « esclaves des vieux », ils leur témoignent de l'amour et du respect car les Anciens les ont élevés et leur ont transmis leurs connaissances, leur savoir vivre. C'est faire peu de cas aussi des luttes des hommes pour vivre libres. Dès l'Antiquité grecque, en créant la démocratie, ils ont inventé une société où des hommes, des citoyens, s'organisent, votent eux-mêmes les règles qui régissent la communauté. De nombreux textes témoignent de leur volonté d'être libres ainsi La Boétie, dans le Discours de la Servitude Volontaire, qui, pourtant constate que beaucoup de ces congénères semblent accepter d'être tyrannisé, accuse la coutume et l'éducation d'être responsables de ce fait et invite les Français à simplement désobéir, à ne plus servir pour se libérer du despote. Partout où des hommes sont soumis à l'oppression, des voix s'élèvent pour susciter la révolte. Louis-Sébastien Mercier, au XVIIIème siècle déjà, dans son roman d'anticipation L'An 2440, rêve s'il en fut jamais imagine une société qui ne pratiquerait plus le commerce triangulaire et donc le commerce d'esclaves. La littérature est bien l'invention humaine qui témoigne du désir de liberté que l'on trouve au cœur des aspirations humaines. Victor Hugo écrit dans son poème « A qui la faute ? », extrait du recueil L'Année Terrible : « Ton libérateur, c'est le livre ». Il y montre tous les bienfaits de la lecture et des œuvres littéraires pour émanciper les esprits. Dans son roman QuatreVingt Treize, même s'il évoque les massacres perpétrés de part et d'autre, chez les Vendéens comme chez les sans-culottes, il met en relief l'importance de la première République et de la Constituante notamment parce qu'elles ont organisé l'instruction pour tous, base de la liberté. Les exemples abondent pour montrer que les hommes chérissent la liberté.
Messiers les jurés du Parlement des Oiseaux, en voulant me priver de ma liberté et même de ma vie, tout simplement parce que je suis un membre de l'espèce humaine que vous craignez faute d'en comprendre la grandeur, c'est vous qui avez « l'âme noire » et vous comportez en barbares intolérants et destructeurs car les apports de l'humanité, -art, science, pensée,- valent largement que l'on respecte les hommes autant que les autres espèces.
DefSemiHidden="true" DefQFormat="false" DefPriority="99" LatentStyleCount="267">