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Groupe de travail Terminale L

Le Paris de Raymond Queneau et Louis Malle, une petite visite guidée

Par Marie-Odile Dufloux-Richard | Mis en ligne le 10-01-2013

A. CONNAISSEZ-VOUS PARIS ? (proposé pour guider une sortie/visite de Paris)
Questions extraites du volume éd. Gallimard 2011, de Raymond Queneau.
1. Où sont inhumés Corneille, Racine et Boileau ?

2. Quelle est l'église la plus ancienne de Paris ?

3. Il y a dans Paris un pavé de bronze. Où se trouve-t-il ?

4. Combien y a-t-il d'arcs de triomphe à Paris ?

5. Quel roi fit de Paris la capitale de la France ?

6. De quand date le numéro actuel des rues ?

7. Quel est le plus ancien square de Paris ?

8. Quel agréable souvenir dentaire est attaché à la place des Etats-Unis ?

9. Que prétendent représenter les deux fontaines de la place de la Concorde ?

10. Qui était le Père Lachaise ?

11. Où fut installé le premier paratonnerre à Paris ?

12. Quand fut inauguré le réseau téléphonique de Paris ?

13. Depuis combien de temps la Seine n'a-t-elle pas été complètement gelée ?

14. De quelle époque datent les premiers omnibus à Paris et quand disparurent-ils ?

Corrigé des questions :

1. Corneille : Saint Roch - Racine : Saint Etienne du Mont – Boileau : Saint Germain des Prés
2. Saint Germain des Prés
3. Au centre du parvis de Notre Dame
4. Il y a quatre arcs de triomphe à Paris : celui de l'Etoile, celui du carrousel du Louvre, celui de la porte Saint Martin, porte Saint Denis
5. Hugues Capet (réponse de Queneau)
6. De 1805 (p. 30, réponse 37 de « Connaissez-vous Paris ? », folio)
7. Le square de la Tour Saint Jacques
8. Une statue s'y trouve, du chirurgien qui se servit du gaz hilarant pour anesthésier ses patients (Horace Wells)
9. Elles sont censées représenter la navigation fluviale et la maritime
10. Le confesseur de Louis XIV
11. Installé par Benjamin Franklin sur son hôtel, pdt son séjour à Paris
12. 8 sept. 1879 (c'est le premier réseau téléphonique européen)
13. Dernier gel : 1895
14. Les carrosses à 5 sols, imaginés par Pascal (1662) ; ils disparaissent en 1695

B . Q. /12 Paris dans Zazie, roman et film Proposition de corrigé rédigé d'une question donnée en cours - En épigraphe, et en guise d'introduction à ce sujet : un hommage à du Joachim du Bellay
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge ».
Si je cite ce quatrain peut-être trop célèbre, c'est en raison du dernier mot, qui n'est pas sans rappeler la phrase clôture de Zazie « J'ai vieilli ». De même, la référence à l'Odyssée semble s'imposer dans la mesure où l'on sait que Raymond Queneau considérait que tout roman s'apparentait soir à l'Iliade, soit à l'Odyssée. )

=> Problématique de la question : Paris, vu comme le lieu réel et imaginaire d'une odyssée qui fait « vieillir » ? Annonce du plan :
I. Un Paris « véritable » comme le « tombeau véritable du vrai Napoléon »
II. Un Paris imaginaire et fantasmé
III. Un Paris symbolique

I. L'amour que Raymond Queneau portait à la capitale et son quizz de trois questions quotidiennes posées au lecteur dans L'Intransigeant, dans une rubrique intitulée « Connaissez-vous Paris ? » (de nov. 1936 à oct. 1938) nous laissent facilement croire que le roman de Zazie va servir de support à une visite guidée de Paname… hypothèse que nous allons vérifier dès à présent .
a. l'illusion référentielle : Queneau et Malle construisent tous deux à travers Zazie dans le métro un lieu qui est beaucoup plus qu'un décor, montrant leur goût, voire leur fascination pour cette ville. Des quantités de monuments et de rues réelles sont ainsi nommés au cours du récit puis repris dans les dialogues du film : le Sacré Cœur (p. 87 et 89) ; la place Pigalle (p. 186) ; Sainte Clotilde (p. 88) ; l'Etoile(p. 191) ; la Bastille (p.190), le Mont de piété (p. 166). On évoquera aussi les deux gares, celle de Lyon et celle d'Austerlitz, tous lieux bien connus des Parisiens et des visiteurs qui ancrent les deux œuvres dans la réalité, « la forme d'une ville », comme l'écrivait Baudelaire. Et bien sûr les images filmées accentuent davantage cet « effet de réel » en les matérialisant.
b. une vraie unité de lieu : à part une exception dans le film (une voie d'atterrissage d'Orly a été utilisée par Louis Malle pour tourner une des scènes d'embouteillage, nous l'apprend Philippe Collin, assistant à la mise en scène) toute l'odyssée zaziesque a pour cadre Paris. Malgré la variété des sites choisis (places, ponts, marchés, gares, passages couverts, bars, escaliers, avenues, ruelles) l'unité de lieu chère aux classiques est donc présente. Film et roman ont pu donner l'impression d'une visite guidée humoristique et distordue, certes, mais la ville est omniprésente. On notera même l'unité visuelle opérée par Philippe Collin qui utilise des palissades pour assurer un fond commun à plusieurs des scènes.
c. Le gai Paris ou Paris « baîlle-naïte » : les deux œuvres que nous étudions mettent en scène le goût d'une époque, celle d'un Paris de fêtes , de bars, de noctambules. Il est fait allusion par Zazie à Singermindépré (jazz). Le terme de baîlle-naîte apparaît p. 96. La boîte de « tantes » est évoquée p. 151. Gabriel/Gabriella anime les nuits parisiennes par ses danses et son travestissement. Beaucoup d'enseignes au néon appuient cette ambiance de fête nocturne (séquences 5-46-47-51 du film), et on sait par ailleurs que William Klein, le photographe, avait un goût particulier pour les « extérieurs nuit ».
II. « Paris n'est qu'un songe », s'exclame Gabriel au chap. 8, p. 92 (folio+), faisant écho à Calderon. Ainsi nous constatons rapidement que, comme le suggère L. Fourcaut p. 223, le roman a pour effet de détruire « l'effet de réel par un passage insidieux au fantastique », destruction que le film ne manque pas de répercuter.
a. des lieux parisiens inventés : certains lieux nommés précisément ds le roman n'existent pas dans le Paris réel, même s'ils semblent en être tirés : exemple, « le boulevard Turbigo » en place de la vraie « rue » de Turbigo ; ou le « café des Deux Palais », purement imaginaire ; ou encore des lieux sans aucune référence comme la demeure de Gabriel et Marceline ou le bar des Nyctalopes, le bistrot de Turandot ou la « porte de la ville » rejointe, chp. 4, tout début etc.
b. un lieu de frustration pour Zazie et le lecteur : dès la page 43 puis 44, Zazie vérifie qu'elle ne pourra emprunter le métro « Elle découvrit enfin l'entrée. Mais la grille était tirée. (…) Une odeur de poussière ferrugineuse et déshydratée montait doucement de l'abîme interdit. Navrée, Zazie se mit à pleurer. » La Sainte Chapelle, « joyau de l'art gothique » (p.95) est aussi un lieu évoqué souvent et dans le livre et dans le film, mais que l'on ne voit jamais. Déjà Gabriel, le « guide », nous avait prévenus, si nous voulions l'entendre : « Tout ça, c'est du bidon : le Panthéon, les Invalides, la caserne de Reuilly, le tabac du coin, tout. Oui, du bidon. » Et plus loin, d'une question aporétique : « Kouavouar ? mais (grand geste) Zazie, Zazie ma nièce… » (p. 93) Comme si l'héroïne était la seule réalité parisienne digne d'être regardée.
c. Une dimension proche du fantastique : ici on citera encore une jolie invention phonétique lancée par Fédor Balanovitch (p. 123) « s'turbe inclite qu'on vocite Parouart » et peu transparente à qui n'a pas en tête le Pantagruel de Rabelais.
Quant au trajet décrit par le taxi de Charles dans le film, il est circulaire, dépourvu d'issue, autour de l'église saint Vincent de Paul, comme si l'on était monté dans un manège. La course-poursuite que Trouscaillon fait aux trousses de Zazie abonde aussi en absurdités spatiales de tout sorte et enfin la séquence située sur la Tour Eiffel est filmée de façon très étrange, de façon à donner le vertige : le spectateur ne sait plus où il en est, les codes réalistes sont bousculés. Ainsi la présence de l'ours et du capitaine de navire nous font totalement douter du lieu : Paris serait-il situé géographiquement au pôle Nord ou en bordure d'océan ?
III. Allant plus loin encore dans l'interprétation, on comprend que le métro rêvé
par Zazie dès le chp. 4 est une mise en abyme du titre ; la traversée de Paris n'est-
elle pas en réalité une traversée du langage ? (cf p. 232 de l'édition folio +, §3)
a. un espace refusé : le fantasme du métro qui obsède l'héroïne, c'est peut-être une image littéraire du livre que Queneau n'a pu écrire lui-même alors qu'il en rêvait. Cet « Enfant du métro », un petit garçon donc, tel était l'orphelin mis en scène par Madeleine Truel en 1943 et qui connut une étrange vie souterraine, dont il finit par s'évader pour retrouver sa mère. Paris, le « vrai », celui dont rêve Zazie, n'est pas sur terre, ni aérien, mais sous terre, et elle ne le parcourt qu'évanouie, à l'avant-dernier chapitre.
Rêve et référence littéraires encore si l'on se souvient du roman de Hugo, Les Misérables, au tome 3, où Marius le jeune héros est sauvé par Jean Valjean à travers les égouts de Paris. Or, p. 190, on lit « ils franchirent le seuil d'une petite porte et ils se trouvèrent dans un égout. » C'est à ce moment que comme par magie le métro remarche (mais Zazie n'en a pas conscience) et que de façon tout à fait saugrenue Turandot se propose d'échanger de place avec Laverdure et de se faire trans-porter par le perroquet ! Toute cette construction rocambolesque échappe au personnage principal qui rêvait d'aventures inédites dans un Paris repoussoir de son Saint-Montron natal.
b. Paris, labyrinthe ou « enfer moderne » ? Suivant que l'on évoque l'œuvre romanesque ou le film de Louis Malle, la capitale pourrait respectivement donner à voir les deux images.
Pour le cinéaste, la vision de Paris prend des allures de dénonciation. Il suffit de voir la peinture insistante que la caméra fait des embouteillages pour saisir cette volonté qu'il a de critiquer (ainsi que le dit Chaplin et que le dépeint J. Tati) l'américanisation et la modernisation excessive de Paris. Le concert de klaxons dans une marée de véhicules n'a rien de très encourageant. On a le sentiment que Malle développe le passage du chp. 10 du roman : « Une roulade de sons aigus… faire voir par les Marocains » et insiste sur cet aspect.
Pour Queneau, Paris est plutôt un lieu de poursuite et de fugue, du point de vue
de l'héroïne notamment. Les deux « protecteurs » de la fillette se font piéger et la
laissent aux prises avec un satyre, Gabriel, tonton peu fiable et noctambule,
s'enfuyant dans le sommeil.
Paris est-il le lieu d'une partie de cache-cache ou une ville infernale à fuir à tout prix ? La solution pour ceux qui veulent la parcourir, c'est le métro et seulement lui (chp. 18, p. 190). Quand ils peuvent l'emprunter, les héros « s'envolent », tels Dédale ou Icare. Finalement la mythologie et le modèle épique ont bien leur mot à dire, puisque en fin de compte la fin du roman s'apparente à une odyssée moderne et parodique (la nekuia ou la bagarre contre de dérisoires prétendants). Le ton des dernières lignes est plutôt sérieux dans la bouche de la gamine si délurée jusqu'ici :
« Tu t ‘es bien amusée ? – Comme ça. – T'as vu le métro ? - Non ». Réponse déçue de l'enfant qui avait rêvé d'un Paris merveilleux où elle pourrait « si heureuse, si contente et tout » de s'aller « voiturer dans lmétro »(« sacrebleu, merde alors »). Oui, le métro pour Zazie, c'est raté.

Ccl. Les différents visages donnés à Paris par les deux œuvres sont donc beaucoup plus déconcertants qu'il n'y paraît au premier abord. En tous cas la Ville ne se réduit certes pas à un décor, cette Urbe aimée de Raymond Queneau, dans laquelle où il ne guide vraiment ni Zazie, ni ses lecteurs, où lui aussi fait du « guidenapping » et s'amuse plutôt à nous perdre de façon délibérée et fantaisiste à la fois. Piste que Louis Malle reprend à sa manière. Sans doute pour nous montrer que l'essentiel, comme dans le bus d'Exercices de style, n'est pas le lieu choisi. A bien lire Zazie, on comprend que le seul lieu d'un livre, c'est le langage.


 


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