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Les poubelles dans Fin de partie : un projet de scénographie postmoderne ?


Par jeron pujol | Mis en ligne le 17-05-2011

Avant de commencer notre propos, je vous invite à lire une analyse qui réfléchit au recours des techniques dramatiques modernes du théâtre dans le théâtre.On trouvera cette réflexion dans : Lire le théâtre contemporain de Jean-Pierre Ryngaert, Armand Colin (1993) p 86-87.

C'est dans ce cadre du théâtre dans le théâtre que nous nous proposons d'installer la perspective de cet objet aussi trivial que banal. Les remarques du critique sur l'emboîtement des espaces nous invitent à envisager l'étude des poubelles dans Fin de partie de Beckett, comme un espace-temps relatif à la scène mais proposant, paradoxalement , d'autres perspectives spatio-temporelles. La présence sur scène des poubelles, d'abord in-signifiante en tant qu'objet d'un décor urbain anodin dont la présence est convenue, devient une présence obsédante après l'apparition des personnages-victimes Nagg et Nell qui y restent enfermés. Notre propos est modeste, il s'agit de repérer les questions que soulève la mise en scène des poubelles dans Fin de partie ainsi que leur insertion dans l'intrigue, d'où la valeur symbolique que prennent de manière inattendue ces objets refoulés d du quotidien urbain.

Fonction scénique


1- les poubelles composent un décor miséreux bien que c'est un objet moderne et citadin symbole du progrès au XIXè siècle
2- elles créent sur scène une ambiguïté entre les oppositions dehors/dedans car elles impliquent l'idée d'espaces emboîtés comme des poupées- gigognes
3- espace dans l'espace: elles renferment un espace plus réduit que la scène, mais du point de vue du temps la durée qu'elles impliquent est plus longue puisque elles résument toute la vie des parents de Hamm ainsi que la propre histoire de Hamm. Les poubelles sont une dimension paradoxale de l'espace-temps.
4- Les poubelles sont un refuge vertical et lieu de jaillissement vers l'espace ouvert pour les vieux parents en train de croupir. Ce lieu de jaillissement et d'élan préfigure pourtant le cercueil horizontal. Toutefois, les poubelles s'opposent au cercueil car elles rappellent l'élan désespéré du corps pour échapper à l'enfermement.
5- elles imposent aussi une symétrie comme les fenêtres, or, la symétrie induit l'idée fixité donc elles suggèrent une omniprésence de l'immobilité de la mort tout au long de la pièce.

Fonction dramatique


6- effet de surprise, "coup de théâtre", les parents jaillissent de leur boîte. comme des diables grotesques. Retenons en particulier, par son caractère burlesque,la scène où Nagg hurle qu'il veut sa bouillie. Ce mouvement de Nagg a inspiré un jeu de scène comique à une troupe vénézuélienne qui a su montrer tout le délire gestuel et vocal que peut susciter cet épisode.
7- Mais les secrets qu'elles révèlent, une fois ouvertes comme des boîtes de Pandore, elle suscitent dans l'esprit des spectateurs autant de questions que de réponses sur le passé de Hamm et de ses parents par exemple l'accident de tandem n'est pas clairement expliqué
8-au moment du surgissement, choc moral et crise des valeurs dans l'esprit du spectateur parodie de crise tragique ?, puisque c'est Hamm qui a ainsi condamné ses parents à l'enfermement et à la mort lente.
9- Aussi, les poubelles sont un rappel constant de la mort à l'œuvre dans la dégradation du corps et accentuent sur scène l'attaque de l'invisible mort qui guette désormais tous les personnages
10-donc, les poubelles peuvent être identifiées aux personnages des parents dans une relation métonymique de contenant/contenu
11- espace-temps paradoxal elles peuvent être considérées dans la pièce comme seule représentation burlesque de l'amour à la fois fidèle et impossible
12- les poubelles sont aussi une expression grotesque de la fin de la vie et de la mort par l' allusion des corps dérisoires de culs-de -jatte en décomposition.

Fonction symbolique


13- les parents géniteurs incarnent « les vieilles questions les vieilles réponses »cet aspect est mis en relief par le physique des acteurs, une interprétation vieillotte de leur jeu de rôles. Leurs plaisanteries tombent à plat à cause de leurs dialogues démodés truffés de clichés et des blagues qui ne font plus rire personne ni eux- mêmes
14- des déchets culturel s incarnés, telle est la réussite du dramaturge dans cet épisode de tragique burlesque car Nagg et Nell incarnent une culture décomposée réduite à sa simple matérialité, coupée du sens de ce qu'elle représentait. Cette culture sclérosée n'a plus de signification. Avec Nagg et Nell même le rire a disparu (Rabelais : « rire est le propre de l'homme »), tout est désormais devenu dérisoire. C'est ainsi qu'on pourrait expliquer la hargne de Hamm contre ses parents et alors, comprendre sa demande à Clov de les jeter à la mer comme un geste de purification par l'eau et de recommencement, nouvelle naissance dans les eaux fécondes de la mer.
15- Aussi, on pourrait se demander si la conception de l'art de Beckett est post-moderne et si le symbole des poubelles ne serait pas un appel au spectateur-lecteur pour qu'il s'interroge sur des nouvelles pistes : l'art prendrait un nouveau départ, et re-composerait grâce aux matériaux légués par le passé. D'où les intertextes comme celui de Baudelaire, Harmonie du soir, parodié par Hamm ; ces images se dissolvent en tant qu'œuvre dans les clichés des images du couchant, mais ces images retournent à la parole du présent de la scène qui le récupère et les réactualise dans un présent de représentation dramatique..
Conclusion : sous la carapace dérisoire et mortifère des poubelles, quelque chose fermente. Il faut pourtant approcher ces corps grotesques pour découvrir les fermentations prometteuses d'avenir renfermées dans ces signes de la consommation.


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