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Groupe de travail Terminale L

Giono - Littérature optimiste : les avis !

Par P. Leti | Mis en ligne le 30-05-2004

par P. Leti
mailto:murielle.leti@wanadoo.fr
Littérature optimiste : les avis !


Question posée sur la liste :

"Je soumets un problème lié à la lecture d'Un Roi sans divertissement. C'est
assez étrange mais quelques élèves sont assez perturbés et trouvent que
Langlois a choisi la "bonne solution", en décidant de fumer ce baton de
dynamite.
Certes, la préparation du bac n'est pas de tout repos et je peux supposer
ces élèves un peu fatigués nerveusement.
Je m'inquiète cependant des réactions. Je pense faire un groupement de
textes qui montreraient qu'en dépit de cet ennui existentiel, la vie vaut la
peine d'être vécue. Qu'en pensez-vous ?
Merci"

Voici les réponses que j'ai reçues :
1)Vous pouvez consulter la synthèse n°56 intitulée « La littérature
positive » :

http://www.lettres.org/Profs-L-synth/56-positive.htm

2)oui, je les comprends tt à fait : j'ai étudié ce tx en 1° année de fac et
j'ai eu en effet une réaction assez similaire de désespérance
J'ai eu dans ma vie d'études deux années de réelle dépression : ma première,
et ma 1° année de fac

je suis tt à fait favorable à votre projet : et ce qui moi me raccroche en
général à la vie, c'est l'engagement, la réaction violente, l'envie de
"faire qqchose" qui change un peu le cours des choses.
J'ai toujours eu bcp de sympathie pour le bonhomme Voltaire "Criez et que
l'on crie" : pendant que je crie, je crois.un peu


3) Bonjour
"montrer qu'en dépit de cet ennui existentiel, la vie vaut la peine d'être
vécue. Qu'en pensez-vous ?"
Toujours bon à prendre, soit!

Mais à remarquer quand même:
que Giono lui-même n'a pas réagi audit ennui existentiel en se suicidant!
qu'il offre d'ailleurs à ses lecteurs un bon divertissement, le
labyrinthique Un Roi lui-même, qui n'est pas le seul roman, ou la seule
oeuvre d'art, ou la seule source de beauté et de réflexion (d'enquête, de
"chasse") susceptible de fournir un dérivatif acceptable (et que leur
environnement leur offre sûrement bien plus de possibilités qu'un village du
montagne isolé sous la neige au 19ième, tel que l'auteur l'évoque (pour
s'envoyer en l'air avec plein d'images et plein de couleur violentes,
conseillez-leur de tester la fête du cinéma! le pauvre Martial, lui, ne
risquait guère de s'amuser ainsi, ni, pauvre de lui, en explosant des
streums à coup de game boy non plus d'ailleurs)
que dans l'ouvre même, il n'y a pas que les "minables" qui résistent
efficacement (Saucisse, Madame Tim, le Procureur ne sont pas "terreux")
et, c'est du moins ce qu'il m'a semblé, que Langlois ne se suicide pas
exactement par ennui existentiel, mais parce qu'il se sent irrésistiblement
attiré par un "dérivatif" inacceptable moralement et légalement: la scène de
l'oie juste avant, mais d'autres passages de l'ouvre, ainsi que les
comportements qui lui sont attribués dans les Récits de la demi brigade le
présentent comme un être sensiblement attiré par la violence (dans Une
Histoire d'amour, il abat une jeune fille dans des conditions qui rappellent
l'exécution de M. V., par exemple); bref, il se tue pour ne pas tuer (des
humains innocents: les bêtes apparemment ne lui suffisent plus, et ayant
démissionné de la brigade, il ne peut plus abattre des criminels)
que la haute-Provence gionienne baigne dans un contexte d'extrême violence
(cf. La Belle Hôtesse, L'Écossais....) où la vie humaine n'a assurément pas
la même valeur qu'à notre époque.
qu'à l'époque où l'histoire est censée se dérouler, et même à celle où elle
est écrite (cf. pas si longtemps avant ce qu'il advient de la malheureuse
Nadja, ou de la mère du narrateur de Lambeaux) les possibilités de soigner
ceux qui éprouvaient un mal être étaient sans commune mesure avec ce dont on
dispose de nos jours.

4) Argument suprême: même l'élite du l'humanité, le summum de l'intelligence
et de la compréhension des oeuvres, à savoir, en toute modestie, le prof de
littérature de TL, ne s'est pas mis à assurer ses cours d'outre tombe depuis
qu'Un Roi est au programme; par conséquent, prendre cette oeuvre pour une
apologie du suicide constituerait un grave contresens; l'évolution de la
courbe statistique d'explosions de cervelles d'enseignants français au cours
des derniers mois le PROUVE :-) (bon, en fait, je n'en sais rien; mais si
votre public est plus sympa que le mien, vous pouvez risquer un chagrin de
bon aloi: Ai-je baissé dans votre estime pour ne pas m'être suicidé(e) suite
à la lecture de cette oeuvre?)

Bref, il existe assurément de nombreux éléments en faveur de la thèse: NON,
"Giono n'a pas écrit Un Roi pour inciter les ados du vingt-et-unième siècle
à fumer le pétard"
Peut-être pouriez-vous les faire travailler davantage sur le monde des
paysans, parce qu'il me semble que leur continuité n'est quand même pas là
pour rien. Qu'il y a aussi dans ce roman, une manière d'écho au "il faut
cultiver notre jardin" de Candide. Qu'un personnage comme Frédéric II, ou
comme le narrateur de la battue, qui ont fait l'expérience des zones d'ombre
dans l'humain (le presque loup des deux), sont des personnages qu'on néglige
trop.
Les chercheurs d'absolu sont certes fascinants, mais l'amour, la vie, sont
aussi des réponses, et le sens ne préexiste pas à l'homme, il a peut-être à
l'inventer lui-même.
Et Giono écrit le roman. Le texte, comme les paysans qui perdurent, disent
peut-être que le "sens" dépend de chacun d'entre nous.
Peut-être est-ce notre faute, si les élèves ressentent ce malaise, nous
faisons la part trop belle à Langlois, au sens où dans tous les commentaires
que j'ai lu, le reste du roman semble fait pour le sertir comme une pierre
précieuse. Ce n'est pas mon impression, j'ai plutôt le sentiment que les
deux aspirations (celle de Langlois, celle des hommes ordinaires - vouloir
tout - en prendre son parti) "jouent" ensemble et que la littérature est
aussi là pour permettre à notre soif d'absolu de s'exprimer. Freud appelait
ça la sublimation. De la cruauté de la condition humaine, on peut faire de
la beauté qui la rédime. Il y a des choses merveilleuses chez Malraux qui
vont dans ce sens là. Et il y a "Sylvie" de Nerval au début du texte.
Peut-être n'y fait-on pas assez attention. C'est "Sylvie" qui donne sens à
Nerval, pas son suicide. Avoir écrit "Sylvie" peut justifier amplement une
vie d'homme.
Je ne sais pas si ça peut vous aider, mais la vie vaut en effet d'être
vécue, pour la fraternité, pour l'amour, pour la beauté. Les combats ne
manquent pas où construire le sens.

5) Oui, mais je leur dirais déjà que Langlois se suicide parce qu'il a voulu
tout maîtriser, tout comprendre, tout contrôler, y compris l'amour : il
choisit Delphine comme une savonnette pour faire une fin. L'amour et la
confiance dans la vie sont précisément à l'opposé d'un objet de
divertissement.
La sagesse de Saucisse, c'est d'admettre que précisément, il y a des
choses qui vous échappent.
Il faut peut-être aussi leur dire que Giono était dans une mauvaise passe,
qu'il avait vécu la prison, et qu'écrire cet "opéra-bouffe" qui finit mal
quand on va mal, ça permet précisément de ne pas se suicider.
Leur dire ça me paraît plus efficace que de leur dire que par ailleurs, il
y a d'autres livres plus gais.
Je crois qu'on peut leur dire sans sortir du texte, s'ils posent des
questions au-delà de la forme et du jeu, ce qui est normal à leur âge, les
dangers d'une part de la fascination empathique (telle qu'elle fonctionne
par exemple dans les romans policiers ou dans les films) et de la réduction
de tout à un objet de jeu, de divertissement et de consommation. Il me
semble que, sans faire le moraliste de bazar, ce sont deux travers -de porc
c'est le cas de le dire - tout à fait en prise avec le contemporain.

6)Vous n'allez quand même pas vivre pour eux ? Et porter ce jugement sur
Langlois ne signifie pas qu'ils souhaitent l'imiter.

7)Votre message me surprend un peu. Bien des commentateurs voient dans le
geste de Langlois une reaction herodque; voyant monter en lui les
pulsions de meurtre, parallelement r l'ennui, il finirait par se
supprimer de peur de passer r l'acte. Il ne se suiciderait pas par
ennui, mais pour sauver les autres qui risqueraient de devenir ses
victimes, comme l'oie qu'il demande r Anselmie de lui égorger sur la
neige, comme ça, pour le plaisir de regarder "le théâtre du sang" qui
coule. Il est naturel que vos eleves admirent ce geste litteraire.
Pourquoi s'en inquieterait-on? Pourquoi un professeur de Lettres se
melerait-il de prouver r ses eleves que la vie vaut la peine d'etre
vecue, ou pas d'ailleurs? Cela n'outrepasse-t-il pas nos compétences?
Le suicide des adolescents proccde de bien d'autres causes que de la
lecture de Giono, ne trouvez-vous pas? J'oserai ajouter que les
derniers attentats de Madrid n'illustrent que trop bien ce gout
pour "le théâtre du sang" et r cette lumicre, le geste de Langlois est
celui d'un heros soucieux de proteger les hommes contre lui-meme.
Bien r vous,

8) Oui, oui,racontez, donnez à la lire Camus ( L'étranger) ... et
montrez vite qu'il y a la solution de la révolte... Même Roquentin ne pas
pas aussi loin. Meursault et Langlois ..

Un collègue ayant été accusé de donner par la littérature une image
morbide de la vie.. cherchons l'espoir dans l'énergie..

9)"La tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers". Il
a choisi ce qui convient à son personnage, et à Giono, après ce qu'il a
vécu. Vos élèves me semblent avoir raison mais pour de mauvaises raisons,
parce qu'ils n'ont pas compris ce qu'a vécu Langlois, ou mal lu le livre.
(Voyez aussi la fin de l'étranger sur le tragique de l'homme moderne).
cordialement

Voilà et je remercie encore tous ceux qui ont participé au débat.

P. LETI

 


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