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Groupe de travail Terminale L

Synthèse des échanges sur Frère Laurent dans Roméo et Juliette


Par Danièle Langloys | Mis en ligne le 22-02-2008

Synthèse des échanges sur Frère Laurent dans Roméo et Juliette

Tragique et réconciliation

Point de départ :
Bien souvent du reste le dénouement tragique apporte un apaisement, une forme de réconciliation: La peste disparaît de Thèbes lorsque Oedipe reconnaît la vérité et se crève les yeux.

Réponse
Eh non ! justement. A la fin de la pièce de Sophocle, rien ne nous est dit de la peste. La peste a été purement et simplement oubliée, comme si elle n'avait jamais existé. Ou bien c'est qu'elle est toujours là, mais qu'elle est passée au second plan. Au fond ce n'est plus le problème.

Le calme revient dans Thèbes parce qu'un bouc-émissaire s'est lui-même désigné et puni comme coupable, sans même que le peuple ait eu besoin de le sacrifier et sans que le pouvoir n'ait eu à disparaître.

Dans R&J, la paix est enfin réalisée par la mort des deux seules victimes possibles, les premiers-nés des deux familles, qui se sont eux-mêmes désignés comme ennemis de leur famille et du prince, et qui se sacrifient eux-mêmes de manière absurde et précipitée, en faisant tout pour que la vérité reste cachée jusqu'au bout.
Frère Laurent est le complice ou l'instigateur involontaire de ce sacrifice au profit de la communauté, aussi bien par sa machination secrète que par sa science de la botanique et de la pharmacopée.

Tiens, d'ailleurs le SDF que les Grecs lapidaient de temps en temps quand leur cité
ou leur village était en crise était nommé pharmakos. Le remède. En effet, une fois tué, il ramenait le calme et la paix.

Pour tous les détails sur le démontage du mécanisme
tragique et le sacrifice du bouc-émissaire, cf. René Girard.

Autre réponse
Moi je l'ai surtout vu comme un homme de la Renaissance, un peu anachronique en somme car l'optimisme des débuts de la Renaissance qu'il porte a été atteint par les dérives politiques et religieuses du XVIème siècle.
Je me suis beaucoup interrogée sur la lecture italienne ou anglaise qu'il convenait de faire de ce personnage. Il paraît que la reine Elizabeth I avait des penchants pour le catholicisme, elle a en tout cas essayé d'apaiser les tensions.
Sa vision de l'univers est très platonicienne en somme et elle se heurte à l'ordonnancement tragique de la pièce : il superpose un ordre cosmique, l'ordre de la cité, l'ordre des âmes et croit naïvement que sa maîtrise d'une pharmacopée naturelle garantit l'ordre cosmique alors que les amants ont les astres contre eux, que marier les deux amants qui n'ont même pas appris à se connaître peut rétablir l'harmonie de la cité comme le souhaiterait Escalus, alors qu'ils n'ont pas vraiment le sens de la vie et que leur précipitation les conduit à l'échec, que le mariage garantit la paix des corps et des âmes alors que c'est la mort tragique qui joue ce rôle pour finir, ce qu'il admet d'ailleurs. On est dans la tragédie et il faut un sacrifice. Le grec a le pharmakos, le bouc émissaire et le pharmakon, le remède-poison. Il y a les deux dans la pièce : ce point a beaucoup intéressé mes élèves.
Autre réponse
FL me semble loin du tragique : il est celui qui par essence cherche des remèdes (herboriste). La tragédie est l'espace sans remède par excellence. Mais son rôle est entre autres, de signaler au moins en partie, l'impuissance de tout humanisme devant l'inéluctable. Il représente peut-être aussi une forme de baroque: c'est un moine lutteur, pas seulement un méditatif (de ce côté, il me fait penser à Frère Jean, la truculence en moins). Il cherche à prendre le destin à bras le corps et à sauver ces deux jeunes gens qu'il affectionne: (image d'un père de substitution?) II ne peut pas avoir d'enfants puisqu'il est prêtre.

N'étant pas angliciste de formation, je ne connais pas assez l'anglicanisme pour en parler mais en tant que mouvement réformateur, n'est-il pas axé vers une certaine forme de prédestination? Auquel cas, le personnage pourrait peut-être représenter l'image d'une certaine image plus optimiste, celle d'un espoir malgré tout dans les ressources humaines.
Peut-être, à ce titre, croit-il, ce qui semble normal pour un prêtre catholique, à une certaine forme de salut entre les mains de l'homme et pas seulement délivré par la providence. L'Angleterre a aussi, avec les Stuart, connu le catholicisme et la réforme dont Elisabeth 1ère assurera les bases, n'a sans doute pas fait oublier totalement dans les consciences certains accents du catholicisme.
Je ne vois pas pour ma part en lui, l'image de l'impuissance la plus totale: FL a le denier mot d'une certaine manière puisqu'il éclaire les personnages en fin de pièce sur ses actions et d'une certaine manière "antitragique", il réhabilite en l'expliquant, le destin des deux amants. Son récit montre que la Providence a voulu punir les querelles des capulet-Montaigu mais aussi donner l'exemple de l'amour et de la charité comme guide à la cité toute entière. FL ne permet-il pas à la pièce d'acquérir le statut de tragédie réconciliée en définitive?



Autre réponse
J'approuve l'idée de tragédie réconciliée. Je ne suis pas d'accord en revanche pour présenter la tragédie comme "l'espace sans remède par excellence". En effet, c'est la lutte de l'individu contre le destin qui crée le tragique, quand cette lutte est vaine: Ainsi, Oedipe, usant de sa liberté pour échapper à son sort, et qui n'y échappera pas. La tragédie impose cette lutte perdue d'avance. Mais Roméo et Juliette ne sont guère disposés à se battre, ils semblent immédiatement décidés à mourir. Pour que le tragique s'installe, il faut donc qu'un autre personnage se charge de résister, d'essayer d'infléchir le cours des événements. Dans le cas de Frère Laurent, il est à la fois celui qui lutte contre le destin par ces décisions et celui qui enclenche la mécanique fatale. Pour cela, il me fait penser encore à Oedipe et me paraît doublement tragique. Mais ce n'est pas pour lui-même qu'il use de sa liberté. Ce n'est pas contre lui que le destin s'acharne. Bien souvent du reste le dénouement tragique apporte un apaisement, une forme de réconciliation: La peste disparaît de Thèbes lorsque Oedipe reconnaît la vérité et se crève les yeux.

Démesure

Il n'est pas impossible qu'il y ait chez Frère Laurent, une part de Prométhée également: d'une certaine manière, avec la cité réconciliée, il crée "un nouvel homme". C'est vraiment le grand personnage de cette pièce et, à mon sens, peut-être le plus profond, si l'on excepte Mercutio, une sorte de "pendant" de FL dans la dérision: la profondeur de Mercutio, c'est peut être l'assurance du caractère éphémère de ce que nous vivons: il faut épuiser l'instant dans ce qu'il a de plus précieux. Laurent, inversement est prêtre, il croit à la durée et sans doute sincèrement à l'éternité.

Amour et discorde

Il me semble que, géographiquement situé en dehors de l'espace tragique ( la ville) et dans un lieu de médiation voué aux unions, Frère Laurent oeuvre quoique sans succès à la paix et à la vie. Pendant du maléfique apothicaire pourvoyeur de poison il élabore des remèdes qui font de lui une sorte de frère herboriste mais aussi une sorte de magicien pratiquant une magie blanche quoique peu "catholique". Il me semble que la fin de sa première tirade en II, 3 :"Ainsi deux rois ennemis/Dans la plante et dans l'homme ont établi leur camp; /C'est la grâce et c'est la volonté rebelle,/ Et là où le plus mauvais est prédominant/ Aussitôt vient et ronge le ver de la mort" donne une clé possible de lecture de l'action, si l'on entend que l'on y assiste à un combat de l'amour et de la discorde. Quant à son échec, disqualifie-t-il ses efforts, même si sa fuite finale au tombeau est effectivement bien
peu héroïque.

Un adjuvant ?

Frère Laurent est un adjuvant pour les héros, présenté comme un apprenti sorcier qui veut sauver la situation, d'une certaine manière il rivalise avec Dieu : surtout quand il procure la narcoleptique qui imite la mort. Comme s'il avait droit de vie ou de mort. De plus il ne manifeste pas toutes les qualités d'un homme d'Eglise : il ment, puisqu'il a célébré le mariage en secret.
Ne peut-on voir une critique de l'église ? Il est franciscain, donc catholique, l'Angleterre est tournée vers l'anglicanisme. N'est-ce pas présenter un modèle d'homme d'église certes détourné du catholicisme, mais tel que l'Angleterre le désire ? D'ailleurs le prince à la fin lui pardonne et le reconnaît comme un saint homme.

Une création littéraire ?

En ce qui concerne le frère Laurent, il me semble qu'il faille avant tout voir dans ce moine une création littéraire pure de Shakespeare: il est herboriste, comme frère Séverin si je me souviens bien, dans Le Nom de la Rose. Il tient aussi de l'aventurier, du mentor; il a, sinon la verve, du moins le talent de trouver des expédients habiles comme Frère Jean et je ne suis pas sûr enfin que Shakespeare n'ait pas en tête quelque modèle de moine issu du Décaméron.

Notes sur Frère Laurent :

1)FL seul confident réel des deux amants qui ne peuvent révéler leur vrai sentiment à leur confident respectif : ni Benvolio ni la nourrice ne sont susceptibles de comprendre entièrement Roméo et Juliette. FL est donc le convecteur des deux amants ; leur point de rencontre ; le seul en mesure de consacrer leur union parce que à l'instar du Prince en dehors des luttes rivales.

2) Étant le confesseur des deux parties, il est également le seul détenteur dans la pièce de toute la vérité : il sait que Juliette doit se marier ; il sait qu'elle n'est pas morte ; il sait que Roméo ne sait pas. Il est donc le sage ; celui qui sait, celui qui comprend, contrairement aux autres personnages qui ne détiennent qu'une parcelle de vérité ce qui constituera la cause du drame. A ce niveau, FL est l'instance la plus proche du spectateur (même savoir) ; il incarne sur la scène le point de vue que Shakespeare veut nous faire partager.

3) Fl est le personnage adjuvant par excellence. Il est conseiller et protagoniste pour aider les deux amants. Il agit contre le mouvement naturel ; il enfreint les lois de la société et même de la nature (en simulant un état proche de la mort). Il est en quelque sorte sage, alchimiste et démiurge ; celui qui peut tout et qui pourtant échoue, vaincu par le temps (à qq minutes près, son intervention aurait pu sauver R et J). Echec de l'humain contre les forces du destin ( tout comme le Prince échoue à empêcher les luttes rivales dans son royaume) ? Shakespeare annonçait dès le prologue la fin inéluctable des amants. Là réside en tous cas la dimension tragique de la pièce.


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