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Notes sur le théâtre élisabéthain


Par PICHOL-THIEVEND | Mis en ligne le 22-09-2007






LE THEATRE ELISABETHAIN

Notes d'après l'ouvrage de P.Ackroyd, Shakespeare,la biographie, ed. P.Rey,2006.



En 1587, quand Shakespeare arrive à Londres, la ville est en pleine expansion. C'est un centre d'activité économique de deux cent mille habitants. La ville est agitée, encombrée, une population très active s'y bouscule. On y donne des fêtes avec des défilés,des arcs de triomphe et des fontaines très éphémères. Au milieu de cette effervescence va se développer un nouveau type de divertissement qui deviendra le théâtre.

1/ LES SALLES

A cette époque, il existait déjà au moins quatre endroits conçus spécifiquement comme des lieux de divertissement où le théâtre avait sa place au même titre que la lutte et les combats d'ours. Mais dès 1576, un acteur J. Burbage choisit un autre site,hors les murs de la ville et construisit un bâtiment appelé Theatre qui pouvait accueillir mille cinq cents spectateurs,assis dans des galeries sur trois niveaux autour d'une cour ouverte qui recevait un public debout.
La scène était une structure permanente dotée d'un toit soutenu par des piliers et à l'arrière une sorte de coulisse ou « tiring room » où les acteurs changeaient de costumes.
Tous les théâtres de cette époque furent construits ainsi. La foule s'y rendaient en masse au son de la trompette , signe de l'ouverture de l'édifice. Les spectacles y étaient très populaires :mélodrames,batailles,combats d'ours. C'est là que Shakespeare fit jouer ses premières pièces.
La décoration intérieure croulait sous les dorures,sculptures,moulages en plâtre,piliers peints à l'imitation du marbre…Un tel décor se voulait neuf et attrayant.
A l'extérieur, l'édifice était circulaire ou polygonal. Ainsi furent construits entre 1577 et 1599 le Curtain, le Rose, le Swan et le Globe dont Shakespeare fut l'un des copropriétaires.

Le Globe
Il fut construit à la suite d'une mésentente entre le propriétaire du Theatre et la troupe à laquelle appartenaient Shakespeare, Burbage et les autres comédiens. Ces derniers se présentèrent au Theatre armés de tout ce qui pouvait servir d'outils,tentèrent de le détruire et emportèrent tout ce qu'ils purent pour édifier leur futur théâtre.
Ce bâtiment avait quatorze côtés, une charpente en bois,des piliers en chêne,les vides étaient comblés par du torchis. A l'extérieur,les finitions étaient en plâtre blanc. Il pouvait accueillir trois mille personnes (ce qui devait donner une atmosphère de stade de foot aujourd'hui). Il aurait eu une enseigne :Hercule soutenant le globe terrestre sur ses épaules. Il arborait une devise : « Totus mundus agit histrionem »,le monde entier fait l'acteur.
L'intérieur était très coloré ,voire criard avec une profusion d'ornements, de peintures et de dorures :un univers d'artifice qui voulait rivaliser avec les fastes de la cour par son ostentation.

La scène comportait une entrée de chaque côté et entre les deux,derrière un rideau l'espace de « découverte » où l'on découvrait les personnages morts ou endormis. Un dais soutenu par deux piliers surplombait la scène : il représentait les cieux et était décoré de planètes peintes sur un fond bleu. Au dessus de la scène se trouvait un balcon où se tenaient les musiciens. Au sol s'ouvrait une trappe qui permettait aux personnages de monter et descendre comme par magie. On y rangeait également les accessoires. Pas de décor mais un espace neutre,l'acteur annonçait le lieu où il se trouvait ,le costume et l'accessoire faisaient le reste : un trousseau de clefs indiquait que l'on était dans une prison,une tenue verte dans les bois. L'identité des personnages était déterminée par leur costume : une veste bleue désignait un serviteur,une robe écarlate un médecin…Pour les scènes de meurtres ou de batailles,on conservait des vessies pleines sang de mouton.

En 1608 apparaît le premier théâtre couvert :le Blackfriars dont Shakespeare acheta une partie.

En 1613 le Globe fut détruit par un incendie en pleine représentation .

En 1623 construction du premier théâtre en dur sur le modèle italien.

En 1642 les Puritains obtiennent la fermeture de tous les théâtres londoniens.




II/ LES ACTEURS

Dans les années entre 1560 et 1570 les comédiens sont sous la protection de grands personnages de le noblesse pour ne pas être assimilés à des vagabonds ou des mendiants. Or en 1572 sont promulguées deux lois qui affectent le statut des acteurs. La première réduit le nombre de domestiques qu'un aristocrate pouvait garder à son service. De ce fait de nombreuses troupes perdirent la protection de nobles personnages. La seconde expose le sort réservé aux vagabonds : « Si l'on n'était pas au service d'un grand seigneur on risquait d'être fouetté et brûlé dans l'oreille. » Ces châtiments concernaient les maîtres d'armes,gardiens d'ours,acteurs d'interludes,
ménestriers n'appartenant pas à un personnage de haut rang. Les acteurs se regroupèrent donc autour de mécènes sûrs et recherchèrent des lieux de représentation fixes. Ce furent d'abord les cours d'auberges puis des salles d'auberges aménagées à cet effet et enfin des lieux conçus uniquement pour des spectacles.

La vie des troupes de théâtre
Shakespeare a appartenu à différentes troupes : troupe des Comédiens de la Reine
troupe de Lord Strange
troupe de Lord Pembroke
troupe du Grand Chambellan.
Chaque troupe jouait dans ses propres locaux,mais souvent, des épidémies de peste obligent les troupes à partir en tournée. Les déplacements se font en chariots,les membres de la troupe installés au milieu des malles et des accessoires. La troupe parcourt ainsi une cinquantaine de kilomètres par jour. Elle loge dans des auberges et le spectacle paie le gîte et le couvert. Les comédiens s'annonçaient dans les villages avec tambours et trompettes,se présentaient aux Conseillers munis du document prouvant qu'ils avaient le droit de jouer et une lettre de leur mécène prouvant qu'ils n'étaient pas des mendiants vagabonds. Ils se produisaient d'abord devant les notables ,ensuite seulement ils avaient la permission de jouer devant les auberges.
A Noël,les troupes les plus réputées pouvaient jouer devant la Reine.

La troupe du Grand Chambellan,la dernière à laquelle a appartenu Shakespeare,comprenait seize acteurs dont cinq ou six garçons dont la voix n'avait pas mué,qui jouaient les rôles féminins. Ces garçons étaient des apprentis et cela durant plusieurs années. Chacun d'eux avait un maître parmi les acteurs adultes avec qui il logeait et de qui il recevait son éducation. Les parents payaient un droit d'admission (huit livres),l'apprenti était payé quatre pence par jour. Tout apprenti avait l'ambition de gravir les échelons de la profession et d'intégrer si possible la troupe où il était apprenti. Il était souvent considéré comme un enfant de la famille par son maître.
En plus des acteurs et des apprentis, la troupe comprenait un « book keeper » qui faisait office de souffleur,secondé par un costumier (tireman),des musiciens,un ou deux menuisiers,des « gatherers » qui collectaient l'argent ,à l'entrée avant chaque représentation.
Entre chaque catégorie de personnel il y avait différents statuts ,mais la différence la plus importante se fait entre ceux qui participe aux bénéfices,les « sharers » et les autres les « hired men ». Shakespeare était « sharer » dans la troupe de Lord Pembroke et avait versé cinquante livres en rejoignant la troupe. Il avait donc droit à sa part de la recette une fois qu'un pourcentage de celle-ci avait été versé pour chaque représentation au propriétaire du théâtre et au reste de la troupe. Plus tard actionnaire du Globe ,il s'enrichit de manière très confortable.

Les neuf « sharers » détenaient les principaux rôles dans les pièces,c'est-à-dire quatre vingt dix ou quatre vingt quinze pour cent du texte. Ils lisaient les pièces,évaluaient leur potentiel dramatique et choisissaient de les représenter selon un vote à la majorité. Ils organisaient les répétitions,achetaient les costumes,collaient les affiches,prévoyaient les programmes,s'occupaient de tout ce qui touche à l'administration de la troupe. Ils payaient entre autres les licences accordées par l'Intendant des Menus Plaisirs et enfin devaient faire la charité aux pauvres de la paroisse.

La troupe est donc une petite société soudée par des liens affectifs très forts, des obligations et des intérêts communs. Les époux se choisissaient dans les familles de leurs collègues,les membres se léguaient argent et biens :ils étaient « fellows ». Ils étaient décrits comme zélés et travailleurs,des hommes aux mœurs sobres et graves. La troupe du Grand Chambellan a largement contribué à élever le statut de l'acteur très au-dessus de celui du vagabond.

Parmi les acteurs de cette époque deux noms à retenir :celui de W. Kempe,spécialiste des rôles comiques ,des rôles de bouffon et R. Burbage (fils de J. Burbage ) qui a créé tous les grands rôles du répertoire de Shakespeare. Il fut sans doute son ami le plus proche.



III/ LES REPRESENTATIONS

1/ Les textes
La production est très abondante à l'époque de Shakespeare où on monte une quinzaine de pièces par an et par théâtre. De semaine en semaine on programme une pièce différente chaque après-midi.
Un auteur fournissait une trame et collaborait avec les acteurs pour en prévoir la représentation. Parfois cette trame pouvait être empruntée à un autre auteur,en la modifiant ou non . La trame était lue de bout en bout ,évaluée ,si le théâtre acceptait le manuscrit cette acceptation était accompagnée d'un paiement à l'auteur. Puis la troupe se mettait au travail :distribution des rôles
choix des costumes et des accessoires
choix des effets sonores
organisation de la succession des entrées et des sorties des personnages car certains comédiens jouaient plusieurs rôles et devaient se changer très vite.
La trame écrite de la pièce et les indications scéniques étaient conservées par le « book keeper » ,chaque rôle était copié sur un « scroll »- large bande de papier qui servait de support à l'acteur pour apprendre son rôle. Avant chaque monologue figurent les derniers mots prononcés par l'acteur précédent. Cependant sur scène , les acteurs avaient une grande marge d'improvisation,ils supprimaient des passages,insistaient sur d'autres ou s'adaptaient aux réactions souvent vives du public. La pièce n'était pas une œuvre littéraire inviolable ,le texte et son auteur importaient bien peu par rapport au spectacle qui se déroulait sur la scène. C'est peut-être ce qui explique que Shakespeare n' eut guère le souci de publier ses œuvres de son vivant. Les pièces étaient perçues comme un bien partagé,le produit d'un travail collectif.
Ce n'est que vingt ans plus tard,vers 1598 que la notion d'auteur devint plus forte et plus précise et que la profession d'auteur dramatique parvient à une sorte de respectabilité culturelle.

Pendant dix ans, la mode fut aux drames historiques
aux tragédies de la vengeance
aux comédies pastorales
aux comédies urbaines de plus en plus égrillardes
puis aux pièces romaines
et enfin aux romances.

Avant qu'une pièce soit représentée,le texte définitif était soumis à l'Intendant des Menus Plaisirs pour d'éventuelles corrections et censures. Contre une certaine somme,l'Intendant délivrait une licence permettant la représentation publique de chaque pièce . Sa signature faisant foi,le manuscrit devenait la vesion autorisée de la pièce jouable partout en Angleterre :c'était donc un document capital.
Puis les répétitions commençaient ,il n'y avait pas de metteur en scène au sens actuel. C'était le rôle du souffleur ou « book keeper ».

2/ Déroulement de la représentation
Tout le monde savait quand le théâtre était ouvert :on hissait un drapeau sur le toit et un trompette claironnait la nouvelle dans les rues. Des affiches précisaient l'heure,le lieu,le titre de la pièce,le nom de la troupe et donnaient des détails aguicheurs comme « meurtre impitoyable », « mort très méritée »…
La représentation commençait avec trois fanfares destinées à calmer le public agité. Puis entrait sur scène le Prologue,vêtu d'une veste de velours,portant une fausse barbe et une couronne de laurier : il présentait la pièce et demandait l'attention du public.
A la fin de l'épilogue on annonçait au public la pièce suivante,puis les acteurs s'agenouillaient sur scène et priaient pour la reine. Ensuite on dansait « la grande gigue »,intermède comique de vingt minutes. Les acteurs tournaient comme des toupies ou faisaient des contorsions en chantant des airs paillards. Les gigues sont l'écho des drames satyriques de l'Antiquité qui suivaient la représentation des grandes trilogies à Athènes . Quelle que soit la fin dramatique d'une pièce la gigue appartenait au rituel du théâtre :elle rappelle que le théâtre est un jeu,un élément de la joie humaine.
Les représentations débutaient à trois heures l'été et à deux heures l'hiver et duraient en moyenne deux heures (2500 vers environ)

a) le public
Il appartenait à la petite noblesse et à la middle class qui pouvaient se permettre de passer l'après midi au théâtre. On y trouvait également des étudiants,des hommes de loi,des marchands,quelques courtisans. Ils s'asseyaient aux galeries. Le parterre était destiné à un public debout plus pauvre. Il était légèrement en pente et recouvert de joncs sur lesquels on pouvait s'asseoir. Certains apportaient un tabouret.
Le public est très vivant,on mange et on boit beaucoup pendant les représentations,des vendeurs passaient avec toutes sortes de nourritures et boissons. On pouvait également y fumer la pipe. Les spectateurs prenaient activement part au spectacle en sifflant,hurlant ou pleurant,prenant parti pour les différents personnages de la pièce au point de se battre entre eux. Le théâtre est alors une expérience neuve,excitante et suscite énormément d'intérêt :certains spectateurs apportaient des « table books » où ils recopiaient les passages significatifs de la pièce. On vient donc pour voir un spectacle mais aussi pour entendre un message ou une poésie à une époque où les livres sont très rares et chers.

b) la musique
On venait également écouter de la musique. Au balcon il y avait une formation de six ou sept musiciens :un trompette,un tambour,un cor,des flûtes à bec et des luths. La musique annonçait l'arrivée d'êtres ou d'événements surnaturels,elle s'accompagnait de danses. Quand les théâtres à ciel ouvert ont été remplacés par des théâtres fermés, la musique était jouée pendant les entractes.
En plus de la musique il y avait de nombreux bruitages :chants d'oiseaux,sons de cloches,de canons,pétards pour le tonnerre…

c) le jeu de l'acteur
Dans les pièces qui ont précédé celles de Shakespeare il y a encore beaucoup d'exagération dans la pantomime et beaucoup de gesticulations. Mais Shakespeare aurait favoriser un jeu plus nuancé et plus subtil fondé sur l'émotion en créant des personnages très conscients d'eux-mêmes et qui exigeaient un jeu plus intériorisé.
Le but de l'acteur consistait surtout à personnifier une passion en lutte avec la raison pour montrer toutes les conséquences comiques ou tragiques qui en découlent : « les comédiens jouaient un rôle pas un personnage ». C'est pourquoi les notions de motivation ou d'évolution sont rares dans les personnages du théâtre élisabéthain.
Le jeu de l'acteur est marqué par un formalisme très appuyé,il y avait des moyens codifiés,reconnus pour exprimer l'amour, la haine ou la jalousie. Les expressions du visage devaient être outrées,sans ambiguïté. L'acteur regardait son partenaire dans les yeux. La voix portait sans artifice,l'articulation était forte,le débit soutenu. Les grands monologues étaient récités mais peu interprétés.
La gestuelle obéissait elle aussi à des règles particulières dites « éloquence du corps ». Baisser la tête exprimait la pudeur,se frapper le front la honte,croiser les bras l'admiration,froncer les sourcils la colère,mettre un chapeau sur les yeux l'abattement. Cinquante neuf gestes différents de la main étaient répertoriés pour exprimer les sentiments,gestes toujours effectués de gauche à droite. L'aspect physique du jeu était important car il marquait le lien du corps et de l'esprit. Quand un personnage changeait soudain de passion dominante,l'acteur changeait tout en lui tout aussi soudainement : « jouer c'était jouer sur le public ».
Ainsi le jeu de l'acteur reposait sur un mélange de style figé et de possibilité d'improvisation par rapport au texte.













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