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Les notes de lecture

 

fleche Passions en Haïti

Dominique Fernandez, Jérémie ! Jérémie !
Livre de poche, 2007
première parution : Grasset et Fasquelle, 2005

fernandez.jpgC’est d’abord un roman (enfin accessible en poche) qui se lit agréablement et qui pourrait toucher les élèves. Des jeunes – dont fait partie le narrateur – s’engagent un peu légèrement dans une action humanitaire en Haïti. Ils sont confrontés à une sordide histoire d’exploitation touristique sur fond de misère et de violence. Leur vie sentimentale est normalement compliquée.
Mais si on croit avoir affaire à un mélange d’une pincée d’amour, d’un peu d’exotisme et de beaucoup d’aventure, on se trompe. L’intérêt est ailleurs.
Il y a d’abord une évocation intéressante d’Alexandre Dumas (le narrateur fait des recherches sur l’auteur de Monte-Cristo et découvre d’ailleurs d’où vient ce patronyme). On y apprend bien des choses sur ses racines créoles, sur ses sentiments concernant l’esclavage qui accabla ses ancêtres, sur les relations de son général de père avec le futur Napoléon : « [Pendant la campagne d’Egypte], il s'en prit directement à Bonaparte lui reprochant de faire passer ses intérêts avant ceux de la France. "Vous voulez donc vous séparer de moi, lui dit Bonaparte. - Oui, citoyen, puisque vous vous séparez de la République." Bonaparte accusa de trahison et renvoya en France celui dont l'indépendance l’exaspérait. » Ce à quoi l'un des personnages du roman ajoute joliment : « Jamais qu'il avait accepté, au fond, qu'un de ses généraux fût de la couleu' de son tabac. »
Il y a aussi des pages chaleureuses sur Haïti hier et aujourd’hui, sur la condition des esclaves et l’esprit des colons (avec une série de citations de partisans et d’opposants à l’esclavage), sur l’économie mondiale triomphante qui appauvrit toujours plus un pays délaissé dont les habitants ont malgré tout souvent un amour de la vie qui force le bonheur.
On y trouve des remarques sur Lamartine et Pouchkine, une évocation de Prague et de son désenchantement après le communisme, l’analyse rapide d’un tableau du Caravage (on aura évidemment repéré les centres d’intérêt de l’auteur qu’il a développés dans d’autres ouvrages). On y trouve encore un coup de patte à De Gaulle, quelques précisions de vocabulaire à propos de la fabrication du sucre, des suggestions de lecture d’auteurs d’origine créole, voire une remarque un peu rouée (ou doit-on dire auro-référentielle ?) sur la rédaction du texte lui-même : « De l'autre côté, la savane s'inclinait par une pente insensible couverte d'arbres-raquettes qui portaient, sur leurs feuilles larges et charnues, des fleurs jaunes au cœur rouge. Accrochées aux branches des acajous, les fleurs des tchatchas dégringolaient en grappes blanches. Les aigrettes pourpres des flamboyants se dressaient comme des glaives. Les descriptions trop détaillées, les catalogues de plantes, les noms techniques qui ne disent rien à l'imagination ennuient dans un récit, je le sais. La nature se chargea elle-même de supprimer cet inconvénient, car la végétation s'espaça, et le paysage devint peu à peu désertique. »
On retient pour en sourire les premières pages sur les ravages des théoriques critiques contemporaines dans l’Université, avec quelque portraits charges de trop savants professeurs. Il s’en trouve un pour proposer au narrateur comme sujet de thèse : « Porosité de la frontière entre mimésis et diégésis dans le roman dumassien » !
Difficile de dire si l’on préfère les idées amenées sans pédanterie ou le charme des personnages. On voudrait tellement que le narrateur n’ait pas un destin trop funeste ; d’ailleurs, il dit « je » jusqu’au bout ce qui rappelle curieusement le narrateur de L’Étranger » : il aura peut-être survécu, lui. En tout cas, on garde une certaine émotion en refermant le livre, et les jeunes s’identifieront encore plus facilement qu’un lecteur bedonnant.
C’est donc un livre qu’on pourra conseiller en lecture d’accompagnement pour une étude du thème de l’esclavage ou un travail sur Dumas, voire sur l’engagement juvénile. Ou pour le plaisir de rêver et de réfléchir.



Roger BERTHET - 5 mai 2007


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