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Les notes de lecture

 

fleche Les Anti-Confessions de François Rousseau, frère de Jean-Jacques

Stéphane Audeguy, Fils unique
Gallimard, 2006, 17,50 €

filsunique.jpgBelle idée, d’avoir imaginé ces mémoires fictifs du frère de Rousseau !
Difficile de savoir par quel bout présenter l’ouvrage : le roman est d’abord à l’image du XVIIIe siècle, il commence dans la gaieté libertine polissonne et se termine dans l’amertume et la nostalgie post-révolutionnaires. C’est le parcours de François Rousseau, tôt initié à la sexualité, qui, parce qu’il atteint un âge très avancé (tout en ayant l’air d’avoir 20 ou 30 ans de moins jusqu’au bout), résume à lui tout seul les quêtes, enthousiasmes, réflexions et échecs de son siècle : il est né en 1705 et le roman se termine en 1794, lors du transfert des cendres de son frère Jean-Jacques au Panthéon. Ses expériences libertines, souvent vécues dans des milieux fortunés et intellectuels, rappellent que le mot philosophe, avant de s’infléchir assez tard, vers son sens moderne a d’abord signifié débauché. La fascination pour les inventions mécaniques (François croise Vaucanson) aboutit chez lui à la fabrication d’un Hercule super-amant automatique, qui relève bien sûr de la supercherie, mais répond comme on dit à un horizon d’attente…
Le roman appelle aussi à la lecture ludique : clins d’œil aux Confessions (le peigne cassé de Melle Lambercier, c’était un coup en douce de François, retour un soir devant Genève aux portes fermées, fin de vie à Ermenonville, etc.) ; la structure rappelle le roman picaresque : ce beau voyou qui fait carrière avec son physique comme avec ses talents d’acteur (et un don remarquable pour toutes sortes d’activités manuelles, dont l’horlogerie, la mécanique, la maçonnerie..) affine sa réflexion petit à petit sur l’humanité, aidé en cela par de grandes figures, dont Sade. François, qui fait dans le ressentiment parfois un peu ostentatoire à l’égard de son frère, lui reproche son sens du théâtre et donc sa fausseté. Or, il joue aussi sur ce registre, mais souligne en somme qu’il n’en est jamais dupe, en particulier à travers son double féminin, l’extraordinaire Sophie, qui a rêvé d’une impossible carrière de comédienne et se retrouve victime de la cabale anti-philosophique en jouant la pièce de Palissot, Les Philosophes.
Le roman acquiert cependant à la fin une remarquable gravité, lesté par une description précise et étonnante des débuts de la Révolution française : prise de la Bastille, démolition de la forteresse sous les ordres de François devenu contremaître, invraisemblable trafic des pierres du bâtiment, peinture hallucinante des pauvres filles enfermées à la Salpêtrière et déportées à Bicêtre pour y être soumises au traitement au mercure contre la vérole.
Les figures féminines sont très souvent exceptionnelles et cet homme qui, comme son frère, a manqué de mère a su, lui, construire avec plusieurs femmes hors du commun par leur revendication d’une vie libre, des relations qui s’enrichissent avec le temps d’une attention toujours plus fine à la condition féminine au XVIIIe siècle, loin de ce qu’il appelle drôlement et cruellement la vision « laitière » des femmes de son frère : depuis la jeune Denise qui eut la chance d’échapper au sort des fugueuses de l’époque, en passant par la massive Monique, Mme Paris, tenancière d’un bordel très couru, jusqu’à la figure finale de Sophie (tous les deux sont alors des vieillards), c’est une étonnante galerie déjà « féministe » qui se clôt avec le refus si choquant des Révolutionnaires de donner aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes.
Danièle LANGLOYS - 25 février 2007


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