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Les notes de lecture

 

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Jacques Roubaud, Nous les moins-que-rien, fils aînés de personne
Fayard, 2006

roubaud.gif Dans un des grands romans de la littérature européenne Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse, une proposition d’écriture étonnante est faite à des étudiants. Il s’agit de rédiger une autobiographie fictive, d’imaginer ce qu’aurait pu être sa propre vie à une autre époque. Trois exemples en sont données à la suite du roman, dont « Le faiseur de pluie » qui est fascinant.
Jacques Roubaud reprend cette idée à sa façon dans Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. Il imagine les 12 (plus 1 toute petite) incarnations qu’il « aurait été » ; car ce n’est pas le jeu du « on serait » dont il s’agit, mais un « on aurait été » qui révèle plus sûrement encore celui qu’on est. Dans le roman de Hesse, un personnage de fiction était ré-incarné dans le passé en des personnages de fiction. Ici c’est le bien réel Roubaud, mathématicien, oulipien passionné par les contraintes, créateur de la Belle Hortense, amoureux et poète, qui se rêve – non, qui se récrée – en ermite stylite, troubadour ou poète japonais.
On voudrait tout citer, tout décrypter aussi. Choisissons pourtant.

Avec Pierre Corneille Roubaud on apprend comment on peut découvrir en acrostiches dans les pièces de Corneille des mots cachés, et donc révélateurs. Certains cuistres qui confondent Molière avec l’auteur du Cid auront de quoi sourire au lieu de s’acharner à des pesages informatisés d’œufs de mouches dans de toiles d’araignées. On verra aussi comment réduire Phèdre à l’essentiel par un choix judicieux des vers.
PHÈDRE
Tragédie de Jean Racine, codécimée par PC. Roubaud.
Acte 1. scène première
THÉRAMÈNE
Hé! depuis quand, Seigneur, craignez-vous sa présence?
Quoi? vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?
HIPPOLYTE
Toi, qui connais mon coeur depuis que je respire....
THÉRAMÈNE
Ah ! Seigneur !


Il y a cela aussi.
Devenu sur le tard moine de l’abbaye de Fontfroide, Jacobus Robaldus raconte ses longues tribulations d’homme du XVIe siècle. Né à Lyon (évidemment, c’était peut-être tout près à Caluire), il tient un peu de Rabelais, un peu de Montaigne ; il écrit comme Béroalde de Verville (poème sur les vers à soie) ou Peletier du Mans (poème sur la « marmoteine ») ; il rencontre les noms les plus fameux de la Réforme en ces temps troublés de guerres de religion. Mais il finit par défendre l’idée de tolérance jusque dans son grand âge plus apaisé. Il s’est passionné pour les nombres comme Roubaud, a douté de sa poésie mais n’a cessé d’en écrire comme Roubaud, a des souvenirs lyonnais comme Roubaud, des souvenirs de pédagogue comme Roubaud. Il a même rencontré un Alesius (Fonce Alphonse !) dont la plaisanterie sur le tabac date de… bien plus tard ; et il raconte une bien jolie histoire d’escargots qui finit dans une pirouette « Ce souvenir imaginaire me fait sourire. » On aime tout dans cette vie rêvée.
Et les sonnets, et les haïkus, et les films d’Orson Roubaud qui durent une minute générique compris. Et les mémoires du Labrador…
Et encore ? Ah, le dernier texte, le plus court, le très court, dont voici le début.
Notre chatte se nommait Chat. J'avais sept ans. Elle était posée sur la table de la cuisine, où je prenais mon petit déjeuner. Elle me regardait mais je n'arrivais pas à saisir son regard. Le soleil de juin entrait par la fenêtre et lui chauffait la nuque, la fourrure. Je lui dis « À quoi tu penses ? », « À quoi tu penses, Chat ? ».
Il faut lire la fin… On comprend alors mieux la phrase de Jacobus Robaldus déjà nommé : « J'anime devant mes yeux le Théâtre de Mémoire que j'ai bâti dans ma tête à l'image du Theatrum Orbis Terrarum d'Abraham Ortelius […] ma mémoire est l’atlas de mes souvenirs. »
On comprend aussi mieux la phrase déjà citée surtout si on cite la suivante : « Ce souvenir imaginaire me fait sourire. Ensuite je pleure. »

Certes l’autobiographie est et sera au programme des classes de lycée. Peut-on vraiment imaginer faire écrire à qui a peu vécu une « autobiographie dans le passé » ou quelque nom qu’on lui donne ? À voir. Mais, pour l’érudition, mieux vaut Roubaud (« Cherche ce qui se doit, ignore l’ignorant. » dit un des ses avatars). Pour le plaisir aussi : oublions donc l’utilitarisme pédagogique.
Ah la belle lecture ! Ah la belle lecture !
Roger BERTHET - 17 décembre 2006


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