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Les notes de lecture

 

fleche Aux jardins de la langue

Pierre Encrevé et Michel Braudeau,Conversations sur la langue française
Gallimard, 2007

encreve.jpgOn cherche son chat (comme tout un chacun) dans un fourré d’un jardin parisien, et soudain on entend la conversation passionnante d’un aimable linguiste et d’un non moins aimable touche-à-tout de la littérature. Ils semblent s’être connus à Vincennes dans les années quasi mythiques qui ont suivi certain mois de mai.
On oublie le chat, on se tapit et on écoute. Il est question de ce qu’on aime, de la langue française et de ses déboires supposés. Mais ce qui est dit nous ravit : le français est bien vivant et son histoire, lointaine ou récente, est une raison d’être optimiste. Cette histoire nous est racontée sans peser pour justifier une thèse très positive. Étonné, presque heureux, on entend que : « La langue française est audible par tous quand elle oublie son lien à la nation ; elle est entendue dans le monde entier quand elle parle pour le monde entier. », ce qui, des philosophes des Lumières au discours de Monsieur de Villepin à l’ONU en 2003, permet de croire en sa vitalité.
Il est question un peu plus tard de la distinction nécessaire entre la langue quotidienne et la langue littéraire : « L'enseignement de la littérature, la mise au contact de Montaigne, Racine, Marivaux, Baudelaire, Proust ou Simon, pas pour intention de faire "apprendre" la 1angue nationale commune mais d'ouvrir à des langues irréductiblement singulières élaborées avec les moyens de la langue collective. Les citoyens et l'État n'ont pas, dans leur usage ordinaire, à mimer la langue littéraire. […] il y a des foules de langues dans l'ensemble dit langue française, qui n'en a pas moins une unité linguistiquement assignable. Le français s’apprend d'abord par le milieu ; puis l'école enseigne aux enfants une forme normée de la langue collective, le français scolaire ; plus tard, elle les met au contact d'une autre variété de français, le français lettré, celui des grands écrivains, qui n'est pas là pour conforter leur image de la langue mais pour l'inquiéter, la fêler, l’historiciser aussi et leur ouvrir un autre monde d’expression. »
Quand ils changent de jardin (Tuileries, Buttes-Chaumont ou Luxembourg, mais on reste à Paris), nos compères changent de sujet, pour autant c’est toujours de la langue qu’il s’agit. Et, au fond, ces promenades supposées sont de peu d’importance, ou bien c’est seulement une jolie façon de chapitrer un livre. Comment ? On ne dit pas « chapitrer » pour « couper en chapitres » ? Et si je proposais ce sens nouveau ? Personne ne peut m’en empêcher ; liberté de parole affirmée par la Constitution comme nos promeneurs le rappellent en expliquant le jeu des contraintes et des libertés subies par le français au cours des siècles.
La liberté nous amène évidemment à la question de l’orthographe, de sa ou ses réformes ; et c’est pour relativiser avec humour (et une efficacité certaine) les exigences de certains, et pas seulement des cuistres. Mais j’enseigne le français (dit une petite voix en nous) ? Alors oui, dans mon métier je suis le gardien de la norme, bien obligé, légitimement obligé. « Le dragon de la norme » comme je le dis aux élèves pour les faire sourire… avant de les noter. Mais dans mon usage privé qui peut me reprocher d’inventer ? La langue est libre, la langue est vivante. Les deux promeneurs le disent à l’envi et on les suit.
Ils se promènent donc dans ces fameux jardins avec… une vieille édition scolaire de Montesquieu (mais c’est pour montrer l’hypocrisie d’une certaine critique trop sûre d’elle et la lucidité de l’auteur des Lettres persanes). Avec les Essais de Montaigne aussi (mais c’est pour relire quelques pages étonnantes sur le langage des sourds-muets et sur le langage des mains, des sourcils, des épaules…). Ces promenades étaient bien préparées.
De chat, il n’en est donc plus question mais de « chat » (le t est prononcé, merci), oui. De SMS aussi, du langage des banlieues et de la langue de la rue. Proust surgit avec son « nenufar » bien à lui, le film L’Esquive est admiré avec finesse et raison : « Aussi longtemps que les enseignants ne renonceront pas à ce rôle-là : mettre tous leurs élèves au contact de l'art et de la littérature, et particulièrement de la littérature française la plus étrangère à leur français ordinaire, il n'y aura pas de risque de fracture linguistique. »
On aborde aussi la loi Toubon, la féminisation des noms de métiers, et plus longuement la francophonie, le langage des signes et son enseignement, le français face aux langues africaines, Chomsky et la linguistique comme matière émancipatrice.
Finalement on n’a pas donné sa langue au chat, ni au « chat » d’ailleurs ? Grâce à ce livre aimable, où l’on ne cherchera pas « l'austérité érudite ni la mise à distance propre à la recherche. Mais […] des vues personnelles, des prises de position et quelques convictions. », on aura trouvé en plus de bonnes raisons d’aller faire cours demain. Cours de langue et de littérature qu’on servira encore mieux, ragaillardi par ces promenades.

PS (peu sérieux peut-être) : il est aussi question deux fois d’une lettre de Proust à Madame Straus, une lettre surprenante qui donne l’occasion à l’un des auteurs de proposer pour rire la consigne d’écriture : « Exercice de style : vous transcrirez en langage texto une lettre de Proust adressée à une femme du monde pour la remercier d'une invitation à dîner. »
Chiche !
« mme. Je vs remercie infinimen 2 v0tr letre si raviSant, si drol,si gentil... ls solo pers0nnes ki Dfende la langu française ( come l'Armé pendnt l'afaire Dreyfu) s son cel qi l'ataquent. 7 id qu'il ya 1 langue françaiz, existan en dehor dè écrivins & con pr0tèj ,é inouïe. chake écrivain est 0blige dse fère sa langue, coum chaq vi0loniste est oblije d sfaire son "sons". »
Aveu : le résultat n’est pas garanti pur virtuose des deux pouces, on a éhontément utilisé le site du Centre de traitement automatique du langage qu’on trouvera ici :
http://glossa.fltr.ucl.ac.be/~demo/index.php?service=1

Roger BERTHET - 5 mai 2007


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