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Les notes de lecture

 

fleche Une connaissance particulière

Sous la direction de Frédérique Chevillot et Anna Norris, Des Femmes écrivent la guerre
Éditions Complicités, 2007

chevillot.jpg Le thème abordé par cette suite de seize essais est grave. La table des matières semble austère. Et le livre est passionnant.
Dans l’introduction, les deux universitaires qui ont constitué le recueil expliquent leur projet : « Notre intention n'a pas été de comparer une guerre qui serait "celle des hommes" à une guerre qui aurait été "celle des femmes". La guerre signifie malheureusement le même désastre humain pour tout le monde, et sans doute est-elle inlassablement vécue de façon individuelle et spécifique, partout, par tous et toutes. Les femmes n'en savent ni moins ni plus que les hommes politiques et militaires qui déclarent, ordonnent, font ou font faire la guerre ; les femmes en savent autrement, elles connaissent la guerre différemment. Au sens derridien du terme, nous dirons même qu'elles s'en diffèrent ; c'est de cette connaissance particulière et de son écriture qu'il sera question dans le présent recueil. »
Cette différence, les auteurs nous la rendent perceptible dans une série d’études portant sur des auteurs connus (tous féminins évidemment) : Duras, Yourcenar, Chédid, Colette… ou moins célèbres : Viviane Forrester, Chantal Chawaf, Agota Kristof, Nina Bouraoui... Mais sont abordés aussi des sujets plus larges, par exemple : les récits d’infirmières de la Première Guerre mondiale, la représentation de la guerre dans la littérature pour la jeunesse, « les Femmes, le civil et le soldat dans les romans de la Grande Guerre »
Chaque fois, l’éclairage est précis et riche d’une lecture attentive de textes qui sont replacés dans leur contexte.
La lecture d’un recueil de nouvelles de Clara Malraux est une découverte ; une analyse des « actes de paroles » chez Andrée Chédid permet de comprendre comment « pour [elle], transformer les actes de violence en actes de parole – de fait, écrire la guerre – c'est œuvrer pour la paix. » ; la vitalité quasi légendaire de Colette est rendue encore plus sensible par l’analyse de ses chroniques pendant l’Occupation : « Comme si écrire la guerre et ses contraintes terribles consistait aussi à se détourner de la guerre en continuant de célébrer ce qui continue, ce qui vit encore : la poésie, les animaux, la nature, Tonin, le génie des femmes... »
Le Journal de guerre de Simone de Beauvoir surprend mais plus encore un récit de Viviane Forrester, Ce soir après la guerre, dont on n’avait pas assez vu l’importance dans son œuvre et dont l’étude apporte une sorte de cohérence à l’ensemble de son travail. On apprécie l’analyse de La Douleur de Duras où l’on voit comment le style de l’écrivain reflète son « désarroi moral » pendant une période cruciale de sa vie. L’écriture souvent déroutante de Chantal Chawaf devient plus compréhensible et semble comme justifiée par son expérience trop précoce de la guerre : « Se différencier des autres pour mieux se ressembler soi-même, voilà un trait marquant de l'écriture de Chantal Chawaf et du mystère qui entoure son inquiétante venue au monde. »
On se passionne même pour un sujet qui pourrait paraître trop sibyllin à cause de son titre : « Le Mythe de la guerrière : Yamina Mechakra et Ly Thu Ho », mais qui nous révèle deux romans pleins d’enseignement sur l’image de la femme dans l’imaginaire post-colonial.
Tout cela donne des idées de lectures nouvelles et permet des relectures plus attentives de textes que l’on croit connus (par exemple certains romans et récits de Marguerite Yourcenar ou la trilogie romanesque d’Agota Kristof). Cela permet aussi de renouveler l’étude d’un thème grave en accordant enfin l’attention qu’il mérite au regard féminin sur la guerre.
Les lectures faites par les auteurs sont, on l’a dit, toujours précises et claires. On pourrait presque les croire de la même plume, comme si le travail des deux animatrices de l’ensemble avait consisté à en faire, même dans l’écriture, un tout cohérent. On remarque aussi la prise en compte scrupuleuse par les auteurs de la littérature critique sur les sujets qu’ils abordent ; les notes ne sont pas une litanie de références mais apportent des précisions bien utiles.
On oubliera les quelques maladresses : un « emprunt » pour « empreint », un titre avec une magistrale faute d’orthographe, et même le parti assez surprenant d’écrire écrivain-e-s, auteur-e-s, orphelin-e-s avec une sorte de genre masculin/féminin qui sent un peu son « socialement correct ». Il faut attendre la page 244 pour qu’une note précise enfin : « Convenons que chaque fois qu'il sera désormais question de "l'écrivain" ou du "lecteur" dans cet essai, il s'agira d'un emploi générique du terme, incluant donc dans une seule et même terminologie le féminin et le masculin. » Il est vrai qu’un lecteur-trice serait un peu bizarre ! Mais ce dernier paragraphe n’est que le « coup de pied de l’âne » du pion.

On trouvera la table des matières complètes ici :
http://www.editions-complicites.com/
http://books.google.fr permet de se faire une idée précise du contenu.


Roger BERTHET - 26 avril 2007



Commentaire

  • Par Berriche Eya - 01/03/2008
    écrire la guerre me semble une tentative de comprendre la logique d'un monde qui est départagé entre les valeurs qu'il chante et la réalité d'une lutte acharnée pour étouffer tout espoir!
    pour Bakounine:"la joie destructrice est en même temps une joie créatrice".Un déchirement qui a du mal à tracer une ligne droite dans l'histoire de l'humanité

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