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Les notes de lecture

 

fleche La langue de bout en bout

Alain Rey, Gilles Siouffi, Frédéric Duval, Mille ans de langue française : histoire d'une passion
Perrin, 2007

rey.jpg C’est un énorme ouvrage (1 450 pages), impossible à résumer mais à lire obstinément, passionnément (le titre le dit) par qui aime sa langue. Et qui ne l’aime pas quand il l’enseigne ?
On peut donner une idée de sa richesse en faisant quelques choix :
– les pages sur « la langue de Paris » qui montrent comment au XIIIe siècle « l’idée d’un dialecte plus pur que les autres commence à émerger » ;
– celles consacrées au Journal de Jean Heroard. Médecin attaché à la personne du dauphin, futur Louis XIII, il a accumulé les observations et les notes consacrées à l’enfant royal qu’on lui avait confié. Gilles Siouffi expose avec clarté l’évolution du langage du prince telle qu’elle apparaît dans ces notes et c’est passionnant. Ou émouvant : voyez la lettre écrite par ce bébé de quatre ans : « Papa je je sais bien equivé non pa enco lisé. Moucheu de Oni a anvoié un home amé é beau caoche ou é ma maitesse linfante é une belle poupée a theu theu (sa soeur) i ma pomi un beau gan li pou couhé, je ne suispu petit anfan, jay ben chau dans mon bechau, jay beu a vote santé Papa é Maman, ma pume é to pesante, je ne pui pu esquivé je vous baise té humeman le main Papa é ma bonne Maman e sui Papa vote te humbe é te obeissan fi é cheviteu Dauphin. » ;
– l’évocation de Marie le Jars de Gournay, la « fille d’alliance » de Montaigne et la présentation de son rôle non négligeable dans l’histoire du français. Ceux qui l’ont découverte dans la biographie minutieuse de Michèle Fogel (Marie de Gournay, Fayard, 2004) ou dans la belle autobiographie fictive de Martine Mairal (L’Obèle, Flammarion, 2003), trouveront ici des détails intéressants sur son activité de linguiste et sa passion pour le français ;
– le chapitre 7 de la troisième partie, dû à Alain Rey. Intitulé « XXIe siècle : l’état des lieux », ce texte qui clôt l’ouvrage est une défense raisonnée du multilinguisme. « C'est encore l'enseignement qui peut remédier aux inconvénients de l'unilinguisme, car il y en a d'essentiels. L'apprentissage des langues “étrangères” – au moins deux, pour contourner la tendance mondialisée au “tout-anglais” – se développe dans le monde, mais jamais assez et de manière inégalitaire. Le réglage réciproque, international, est délicat, car chaque pouvoir, et c'est dans l'ordre, milite pour sa langue. Si vous voulez que les Italiens réapprennent le français, et pas seulement l'anglais, faites en sorte que vos francophones de France, de Belgique et d'ailleurs apprennent l'italien ; le minimum de réciprocité n'est pas atteint, et de loin. Tout dépend du poids réciproque des langues : pour que les Albanais qui, grâce au dictateur Enver Hodja, apprenaient beaucoup de français et l'employaient, ne passent pas tous à l'anglais, on ne demandera pas à l'école francophone d'imposer l'albanais en France ou en Suisse. Ça ne marcherait pas et c'est dommage : on rêverait de lire Ismaïl Kadaré dans le texte... » Il y a là de quoi réfléchir et peut-être d’abord sur l’interdisciplinarité avec laquelle nous sommes encore bien frileux.
Il faut redire pour conclure l’intérêt qu’il y a à lire cette histoire de la langue de bout en bout, ne serait-ce que pour rester sensible à l’évolution de la langue, à son histoire et pour les comprendre comme rarement cela a été possible. L’ensemble est écrit avec une simplicité exemplaire ; voilà donc de passionnantes heures de lecture en perspective.




Roger BERTHET - 25 avril 2007


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