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Les notes de lecture

 

fleche De quelques figures de style et autres monstres préhistoriques

Philippe Barthelet, Baraliptons
Éditions du Rocher, 2007

barthelet.jpgSpécialisé naguère dans la strangulation des psittacidés (L’étrangleur de perroquets, Critérion, 1991), Philippe Barthelet s’est trouvé un passe-temps à peine différent : la chasse aux baraliptons. Ses reportages sont bien réjouissants. Cet amateur de mot est malicieux, impertinent et fort savant.

Il s’intéresse à tout et semble avoir tout lu. Plus de soixante-dix chroniques sur la langue nous font découvrir aussi bien les charmes et les faiblesses de l’alexandrin, les maladresses des liaisons obligées, la sottise des différentes réformes de l’orthographe jamais suivies d’effets, que les origines anciennes du rap ou la diversité des écrivains normands.
Il évoque Saint-Bernard et Joseph de Maistre qu’il connaît bien, Ponge, Aragon (« poète faux témoin »), Claude Roy, Voltaire (mauvais traducteur de Shakespeare), Brassens (qui « chanta en langage français un monde qui depuis s’est éclipsé, bêtes et gens .»), Hölderlin aussi, Cingria qu’il aime absolument (« Charles-Albert Cingria - à ce nom seul devraient rentrer sous terre les tonitruantes inutilités qui se donnent aujourd'hui pour l'essentiel de notre littérature. »), Charles d’Orléans, Borges et tant d’autres, connus et moins connus.
Ses premières phrases sont magiques car il a le sens du « pas de côté » qui donne à penser qu’on va parler de… pour mieux aborder une autre voie, un autre sujet. Un exemple ?
« Tous ceux qui prétendent à écrire, dont ce n'est ni le talent ni le devoir de caste, on devrait les noyer comme on noie les chatons trop nombreux, en leur lestant le cou d'un manuel de style. Le genre est fertile en livres de poids. »

Tout dans ces chroniques surprend et amuse, et d’abord la fantaisie érudite de l’auteur.
Il développe ses remarques avec des scrupules étonnants et s’en prend aux raisonneurs du XVIIIe siècle.
Il est capable d’encenser les auteurs d’un dictionnaire du moyen français et dans une autre chronique de moquer (à juste titre) leur préface amphigourique.
Il joue au linguiste et au lexicographe pour aussitôt se moquer des linguistes et lexicographes.
Il sait tout de la rhétorique mais c’est pour mieux la juger :
« La rhétorique est à la littérature légale ce que la toxicologie est à la médecine du même nom : l'étude des exagérations définitives. De même que tout bien portant est un malade qui s'ignore, tout homme qui parle et qui écrit fait naturellement de la rhétorique, et quelquefois de la plus belle. Mais de même aussi - corollaire au postulat de Knock - que tout bien portant devient malade en apprenant à se connaître, tout rhétoricien spontané devient littérateur ou pis linguiste - en s'avisant par exemple qu'il ne peut déjeuner à midi sans formuler du même coup une catachrèse de métaphore.
[…]
La rhétorique cultivée pour elle-même a donné beaucoup d'abominations, c'est elle qu'on apprend quand on s'imagine que la littérature s'enseigne et c'est par elle, dès l'explication de texte à l'école primaire, que l'on pervertit le goût du public - et plus tristement celui des écrivains, respectueux peu ou prou de l'opinion que le lecteur se fait de la chose écrite. Les classiques, ceux qu'on étudie en classe, c'est-à-dire au fond les scolaires, ces vieux auteurs admirables devenus la proie des pédagogues, ont fourni la matière d'un code : analysés selon toutes leurs figures, condensés en règles et donnés en exemple, on en a fait les parangons du bien-écrire, c'est-à-dire du style endimanché. »

On lui pardonnera de taper assez obstinément « avec son soulier froid » sur la tête des profs, pédagogues et autres « pédants de collège ». Hélas, il n’a pas tort, souvent, et comme il attaque avec talent, on en oublie de lui en vouloir :
« [La] mauvaise nature des pédagogues tient moins à la nécessaire discipline qu'à l'utopie qui la gouverne, celle des programmes, lesquels supposent qu'on élève les hommes en leur remplissant l'esprit et que ce remplissage peut être planifié. Montaigne réclamait déjà pour la jeunesse des conducteurs qui eussent "plutôt la tête bien faite que bien pleine". On ne s'est souvenu de cette exigence pour en faire un sujet de dissertation. »

Comme il le dit lui-même :
« Les constellations ne vont pas hennir pour si peu. »

Il était sans doute de ces loustics insolents qu’on aime dans nos classes parce qu’ils savent les choses autrement et le disent parfois, à moins qu’on ne le voie briller dans leurs yeux. Lui le dit et le dit bien.

Il donne envie de lire ou de relire, et d’abord les dictionnaires et encyclopédies dont il dit fustigeant les supports électroniques : « obnubilés par le grossier prétexte de faire gagner à leurs contemporains du temps et de l'espace, les fétichistes du logiciel perdent seulement de vue que les encyclopédies et autres dictionnaires ne sont faits que pour qu'on y trouve ce qu'on n'y aurait jamais cherché. »
Dans ce manuel de chasse on fait aussi de bien belles trouvailles.

Ajoutons que Philippe Barthelet continue à danser chaque semaine sur France Culture dans l’émission « Tire ta langue » :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/tire_langue/
et propose dans Valeurs actuelles les entrechats de sa chronique « L’esprit des mots ».
Roger BERTHET - 10 avril 2007



Commentaire

  • Par Philippe Barthelet - 12/05/2007
    Cher monsieur, je découvre votre "site" et une belle surprise m'y attendait : grand merci pour toutes ces choses bienveillantes que vous avez bien voulu écrire sur Baraliptons et qui, je dois le dire, m'intimident un peu... Plusieurs personnes, dont Mme Lucette Finas, m'ont reproché cet acharnement contre les professeurs dont il semble que je fasse preuve, en me rappelant à quel point (mais c'était inutile) le métier qu'ils font peut être merveilleux, à la lettre communiquer le sens de la merveille (et c'est bien cela qui nous fait reconnaître un grand professeur, et nous en souvenir, plus que tout "programme" ou enseignement précis). Un tout jeune homme, avec l'audace impitoyable des intelligences neuves, m'a fait remarquer naguère que si j'attaquais tellement les professeurs, c'est que je devais en être un (et j'ajoute, de la pire espèce : un professeur inabouti). J'en suis resté coi : un sage de l'Inde n'aurait sans doute pas mieux dit... Une seule restriction à votre article cher monsieur : je n'ai plus de chronique sur France Culture, l'émission "Tire ta langue!" ayant été supprimée.
    Je vous redis ma gratitude et vous prie de croire à ma bien cordiale attention,
    Ph. Barthelet

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