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Les notes de lecture

 

fleche La littérature comme lieu de désordre

Jean-Marie Laclavetine, Petit éloge du temps présent
Gallimard, 2007, collection Folio, 2 euros

laclavetine.jpgLes écrivains devraient plus souvent pratiquer les « exercices d’admiration ». Ils y sont souvent excellents. Et Laclavetine est vraiment excellent dans ce court recueil de textes inédits que Gallimard offre pour deux euros !
Qu’il réhabilite avec délicatesse Anatole France (avec en prime quelques rosseries méritées envers Aragon ou Valéry) ; qu’il nous rappelle, si on l’avait oublié, qu’il faut lire et relire Rabelais, lire ou relire Roger Grenier ; qu’il évoque Georges Lambrichs avec émotion ; qu’il reconnaisse une sorte de dette presque tendre envers Cortazar, Pinget ou Beckett ; qu’il dise même la stupeur de celui qui a la chance d’entrevoir un martin-pêcheur, la merveille du premier film vu à sept ans, les charmes de la Touraine, l’histoire de sa ville perdue, Bordeaux la magnifique où son enfance a passé ; oui décidément, Laclavetine est excellent.
Et l’on apprécie de retrouver le souvenir de Francis Lemarque aussi doux et obstiné que l’air d’une de ses chansons, on peut aimer tout particulièrement un Petit éloge des mots des autres, qu’on n’attend pas vraiment sous la plume d’un écrivain.
Au point qu’on a envie aussitôt de partager nombre de ces pages, ce qui est facile quand on traite de l’éloge, et heureux quand on veut juste offrir une lecture à voix haute sans autre but que le plaisir.
La diversité des textes et des idées renouvelle ce plaisir.
On trouvera ainsi la présentation efficace (et pour le coup moins élogieuse) du Nouveau Roman et de son mentor le Structuralisme. La littérature d’aujourd’hui est jugée sans plus de complaisance : « Une partie de la production contemporaine relève, plutôt que de l'autofiction, de l'auto-journalisme : le tour de mes fesses en quatre-vingts pages. Peu importe la médiocrité, la banalité, la bêtise même des existences ainsi étalées à l'envi. L'important est que leur récit soit détaillé et crédible. Le roman nouveau est arrivé, il s'intitule : Viande, Fornication, La Vie sexuelle de Margot, Mes hôpitaux, Mon couple, Mon divorce. La vie, enfin, comme si on y était. Mon père se drogue, mon petit frère prostitue ma soeur, les loyers parisiens sont trop chers, j'ai quitté la ville, mon existence est aussi vide que mon frigidaire, heureusement j'ai le sida... Le réel, décidément, il n'y a que ça de vrai. »
L’évocation malicieuse de Pivot et de sa (depuis longtemps déjà) défunte émission dit juste ce qu’il faut sur la littérature à la télévision. Tout comme en quelques phrases l’essentiel est dit sur la censure et la démocratie.
Une défense de la littérature noire et des raconteurs d’histoire semble bienvenue :
« Raconter des histoires : l'expression s'avère parfois lourde d'ironie, voire de mépris. Dans la hiérarchie des travailleurs de la phrase, les conteurs sont au bas de l'échelle. Et c'est précisément cette position que revendiquent les auteurs "noirs", impénitents constructeurs d'histoires. Contrairement à certains, ils n'ont pas perdu de vue ce que cette activité a de consubstantiel à l'homme et à la littérature, ni le plaisir essentiel qui l'accompagne. »
Un rappel judicieux des rapports entre lecture et écriture ramène à l’essentiel en matière d’analyse de textes ou simplement de réflexion sur ce qu’est la littérature, ou ce qu’elle devrait être :
« C'est banal à écrire : les livres nous font tels que nous sommes. Lire est un travail, lire travaille. […] La fabrique de tout écrivain se trouve dans les livres des autres aussi bien que dans les siens propres. Lectures imposées par l'époque, lectures de hasard, lectures contre, qu'importe : tant de rencontres, tant de chances, tant de possibles font fermenter d'imprévisibles alchimies d'où naît en permanence la littérature. »
Quant à la somptueuse métaphore filée qui fait de la Littérature une pension aux hôtes si divers, elle donne envie d’y habiter, c’est peu dire ; car « On ne peut lui reprocher d’être un lieu de désordre, puisque c’est sa raison d’être. »
Un livre très court, un tout petit prix (ce n’est pas si fréquent), de grands bonheurs, de quoi affronter bien des sottises, raideur obtuse des censeurs, prétentions des « théoriciens illuminés » ou « philanties couilloniformes », mais surtout de quoi goûter la vie et les livres, les livres et la vie.



Roger Berthet - 28 janvier 2007


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