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Les notes de lecture

 

Catégorie : Essais

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fleche « Des criminels impunis se dissimulent dans les livres. »

Pierre Bayard, L’Affaire du chien des Baskerville
Minuit, 2008.

bayard.jpg La réputation qu’a value à Pierre Bayard la publication de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus est trompeuse. Par légèreté, certains magazines qui n’avaient jamais parlé de ses ouvrages et qui n’en parleront plus jamais ont pris le titre à la lettre. Il est vrai qu’il manie le paradoxe, mais de manière un peu plus subtile, et son dernier titre paru donne une occasion de revenir vers un auteur qui n’avait déjà pas hésité à répondre, très sérieusement et avec un humour très personnel, à la question Comment améliorer les œuvres ratées ?
Dans L’Affaire du chien des Baskerville, il reprend le procédé qu’il avait utilisé dans Qui a tué Roger Ackroyd ? et dans Enquête sur Hamlet : il démontre minutieusement que les écrivains se trompent dans la résolution de leurs énigmes, il chasse l’invraisemblance, reprend l’enquête à zéro et déniche le vrai coupable. Même la culpabilité d’Œdipe dans le meurtre de Laïos lui paraît douteuse, c’est dire qu’il ne respecte rien.
« Des criminels impunis se dissimulent dans les livres. » Et des innocents sont injustement accusés. Malheureux Stapleton ! Brave chien des Baskerville ! Pauvre Conan Doyle à qui il est moins reproché de s’être trompé lui-même que d’avoir été incapable d’empêcher son détective de se tromper aussi souvent. Un Sherlock Holmes qui s’émancipe et échappe au contrôle de son inventeur.
Pierre Bayard pratique ce qu’il appelle la « critique policière » qui « vise à tenter d’être plus rigoureux que les détectives de la littérature et les écrivains, et à élaborer des solutions plus satisfaisantes pour l’esprit. » Cela fonde une démarche ludique, mais qui se réfère à la théorie littéraire et s’accompagne d’une relecture scrupuleuse des romans analysés.
Quant à l’enseignant qui souhaite mettre en évidence les règles mises à mal dans l’évolution des genres, l’autonomie relative des personnages fictifs, le plaisir à dissoudre la frontière entre réel et imaginaire – et la liberté d’interprétation qu’il convient de garder devant les textes –, il ne se privera pas de raconter les meurtres symboliques de Bayard pour réjouir les jeunes lecteurs et inspirer de nouveaux disciples dans l’art de l’assassinat littéraire.

Michel Bézard - 9 mars 2008

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fleche À l'honneur, la grammaire

Patrick Rambaud, La grammaire en s’amusant
Grasset, 2007

rambaudcou.jpg On savait qu’elle était une « chanson bien douce », on découvre qu’elle peut s’apprendre en s’amusant. On pourrait ironiser mais il n’est pas déplaisant de voir que la grammaire est à l’honneur une nouvelle fois – on la croirait presque à la mode – avec le très court livre de Rambaud. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage est drôle et séduisant au point qu’on aimerait le faire lire même à des lycéens.
L’auteur – d’accord avec Orsenna qui a été plus vite que lui, il le dit dans la préface – avait parié de faire « une grammaire lisible ». Il s’engage donc dans un dialogue savoureux avec un petit bonhomme de sept ans, neveu, filleul ou fils du voisin, on ne sait. Le gamin parle comme les gamins d’aujourd’hui et cela fait partie du charme qu’on éprouve à la lecture :
« “Je suis allé chez Mamy”, Mamy est complément d'objet, si j'te crois, mais les questions elles collent pas. J'peux pas dire : “Je suis allé qui ?” »
En huit chapitres Rambaud aborde l’essentiel, de la communication à la syntaxe en passant par l’histoire des mots, la définition des catégories grammaticales, la ponctuation ou le rôle du verbe dans la phrase. Il termine par un chapitre – obligé ? – sur la lecture nécessaire dans l’apprentissage de la langue, mais aussi sur le plaisir qu’elle donne (on allait dire évidemment !)
C’est simple et clair, émaillé d’allusions aux écrivains qu’il aime. Ainsi :
« Anatole France, mon maître, a enseigné qu'il fallait contrarier l'adjectif pour lui donner une consistance : il doit surprendre. »
[…]
Il conseille de ne pas écrire : “Des prélats, magnifiques et pieux, allèrent en procession...”, mais “Des prélats obèses et pieux..”. Les deux adjectifs se cognent et de ce heurt jaillit aussitôt une image puissante : la procession, elle est sous tes yeux, tu vois ces gros prêtres satisfaits qui avancent à petits pas en promenant leurs bedons, tu vois leurs sourires fabriqués, leurs regards embués au vin de messe, l'or des chasubles, la foule recueillie... »
On lui pardonnera quelques approximations et une certaine légèreté qui lui fait renvoyer les difficultés et autres exceptions à "plus tard". Il n’hésite pas cependant à dire que les choses ne vont pas de soi :
« Lui : Si j'essaie et que ça marche pas ?
Moi : Tu recommences, tu recommences, tu recommences jusqu'à ce que tes phrases pénètrent les cervelles rétives, molles ou distraites. »

Tout le métier est là.
On lui pardonnera moins facilement l’oubli du conditionnel dans la liste des modes, au chapitre des verbes : bizarre !
Et pour s’amuser un moment pourquoi ne pas relever les hypocoristiques (chassez le cuistre, nous revenons…) dont il affuble son petit interlocuteur : « mon loustic, jeune cornichon, mon pauvret, paltoquet de mon cœur, mon coco, chenapan, petite nature, jeune impatient, petit impétueux, loupiot distrait, indigne marmouset, mon bonhomme, petit plaisantin, mon joli coco, bourrique, indécrottable paresseux… »
Et surtout : « jeune savant en herbe. »

Roger BERTHET - 13 octobre 2007

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fleche Baudelaire vu par ses contemporains

André Guyaux, Baudelaire – un demi-siècle de lectures des Fleurs du mal (1855-1905)
1143 pages, PUPS, 2007.

baudelair.jpg « Si Les Fleurs du mal étaient une œuvre médiocre, elles seraient passées inaperçues comme tant d’autres », écrit Mme Aupick, mère de Charles Baudelaire, dans une lettre adressée au frère du poète. Seulement voilà : dès leur sortie, les « fleurs maladives » déclenchent des passions, aussi bien du côté de leurs admirateurs que de leurs détracteurs, tous prolixes hommes de lettres. Dans Baudelaire – un demi-siècle de lectures des Fleurs du mal, André Guyaux a réuni tout ce qui a été écrit sur l’ouvrage depuis la parution en 1855 des dix-huit premières pièces dans La Revue des deux mondes, jusqu’en 1905 : il nous offre ainsi plus de mille pages de critiques littéraires, correspondances privées, pièces du procès, articles justificatifs, préfaces, publications diverses…
En 1857 paraît la première édition complète des Fleurs du mal : ce sont les critiques du Figaro qui mènent contre Baudelaire la violente cabale qui va conduire celui-ci au tribunal, quelque six mois après Flaubert pour Madame Bovary. Leurs arguments ? Le manque d’idées est l’un des plus fréquemment requis : « En fait d’idées, M. Baudelaire est d’une indigence navrante » ; l’atmosphère macabre de sa poésie : « l’odieux y côtoie l’ignoble […] Jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. » Mais surtout, on accuse Baudelaire d’avoir cherché des sujets nouveaux et choquants dans le but de passer à tout prix pour un original et de chercher un terrain encore vierge pour s’y déployer.
Si Baudelaire a des détracteurs puissants, ses admirateurs sont à la hauteur : Flaubert, Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, Swinburne et bien d’autres marquent leur sympathie pour le poète. Barbey d’Aurevilly, Théophile Gautier, Charles Asselineau, Théodore de Banville, volent à son secours et rédigent les « articles justificatifs » destinés à contrer les accusations. Ils disent pourquoi il ne faut surtout pas voir là de réalisme, ils expliquent et réexpliquent la nécessité d’un « Art pour l’art », capable de s’affranchir des modèles classiques, qui « accepte les principales améliorations ou réformes romantiques » (T. Gautier) et surtout, qui ne soit pas au service d’un discours moral. Ils racontent la « décadence », en somme.
Puis c’est le procès, en août 1857. Du fait que« le juge n’est pas un critique littéraire », comme le rappelle l'avocat, ce ne sont pas les arguments du Figaro qui sont retenus contre lui dans le réquisitoire du procureur impérial Ernest Pinard – texte paradoxalement assez élogieux envers le poète –, mais l’« offense à la morale publique » que constituent « la peinture lascive » du poème « Les Bijoux » ou la « débauche » des « Métamorphoses du vampire », par exemple. L’argument de l’offense à la religion est balayé par le procureur lui-même dès le réquisitoire, qui s’achève sur une adresse au jury pour le moins inhabituelle : « Soyez indulgents pour Baudelaire ».
Cela n’est rien pourtant à côté de l’extraordinaire plaidoirie de Maître Gustave Chaix d’Est-Ange, avocat proche des milieux littéraires et dont la présentation des Fleurs du mal en est sans doute l’exégèse la plus limpide parue jusqu’à maintenant (avec celle de Barbey d’Aurevilly dans son article justificatif) : ce véritable bijou n’oublie pas le moindre argument. Il commence par évoquer l’intention du poète : « Il a voulu peindre le vice avec des tons vigoureux et saisissants, parce qu’il veut vous en inspirer une haine plus profonde […] Il va vous montrer tout cela pour le flétrir. » Il va chercher Flaubert, acquitté six mois plus tôt, et même Balzac, puis Molière, « un écrivain qui s’y connaissait bien un peu » et dont il cite la préface du Tartuffe, alors interdit : « Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts ». Et l’avocat d’ajouter : « Est-ce de ma part quelque hors-d’œuvre inutile, puisque nous sommes tous aujourd’hui de l’avis de Molière ? ». La plaidoirie continue en invoquant cette fois des œuvres contemporains auxquelles on aurait pu faire des reproches similaires : les nus en peinture ou en sculpture, et quelques œuvres littéraires plus ou moins cyniques ou salaces, dont les auteurs n’ont pas été inquiétés. Le jury se montre finalement indulgent : il condamne l’auteur et l’éditeur à des amendes mais censure sept poèmes. Le lendemain de cette condamnation, Hugo écrit à Baudelaire : « Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. […] C’est là une couronne de plus. »
L’aventure continue, bien sûr, après le procès ; après la mort de Baudelaire en 1867, ses amis nous livrent encore de très beaux textes sur sa vie et son œuvre (et notamment Théophile Gautier dans la préface des œuvres complètes du poète). Puis, en 1892, la controverse de la statue réveille les passions, qui se déchaînent à nouveau : faut-il ou non ériger une statue à la mémoire de Baudelaire ?
On l’aura deviné, les usages possibles de l’ouvrage en classe sont très variés : pour étudier l’éloge ou le blâme, bien entendu, mais aussi pour réfléchir à une œuvre à la croisée de trois mouvements littéraires et culturels, le Romantisme, le Réalisme et l’Art pour l’art, ou encore pour travailler sur le portrait (on trouve notamment deux très beaux portraits de Baudelaire, l’un rédigé par Barbey d’Aurevilly, l’autre par Théophile Gautier, mais il existe aussi celui peint par Courbet, sans oublier la photo de Nadar). Il y a, enfin, tout ce que l’on apprend sur l’œuvre de Baudelaire, ce qu’en dit le poète lui-même (et surtout, ce qu’il dit d’Edgar Poe, dévoilant à cette occasion ses propres théories). Sans oublier l’admiration sans borne que lui porte la nouvelle génération, dont il se méfie peut-être exagérément : Mallarmé, Verlaine, Rimbaud… qui eux-mêmes laissent quelques textes dans l’ouvrage.



Caroline d'Atabekian - 5 octobre 2007

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fleche Aux jardins de la langue

Pierre Encrevé et Michel Braudeau,Conversations sur la langue française
Gallimard, 2007

encreve.jpgOn cherche son chat (comme tout un chacun) dans un fourré d’un jardin parisien, et soudain on entend la conversation passionnante d’un aimable linguiste et d’un non moins aimable touche-à-tout de la littérature. Ils semblent s’être connus à Vincennes dans les années quasi mythiques qui ont suivi certain mois de mai.
On oublie le chat, on se tapit et on écoute. Il est question de ce qu’on aime, de la langue française et de ses déboires supposés. Mais ce qui est dit nous ravit : le français est bien vivant et son histoire, lointaine ou récente, est une raison d’être optimiste. Cette histoire nous est racontée sans peser pour justifier une thèse très positive. Étonné, presque heureux, on entend que : « La langue française est audible par tous quand elle oublie son lien à la nation ; elle est entendue dans le monde entier quand elle parle pour le monde entier. », ce qui, des philosophes des Lumières au discours de Monsieur de Villepin à l’ONU en 2003, permet de croire en sa vitalité.
Il est question un peu plus tard de la distinction nécessaire entre la langue quotidienne et la langue littéraire : « L'enseignement de la littérature, la mise au contact de Montaigne, Racine, Marivaux, Baudelaire, Proust ou Simon, pas pour intention de faire "apprendre" la 1angue nationale commune mais d'ouvrir à des langues irréductiblement singulières élaborées avec les moyens de la langue collective. Les citoyens et l'État n'ont pas, dans leur usage ordinaire, à mimer la langue littéraire. […] il y a des foules de langues dans l'ensemble dit langue française, qui n'en a pas moins une unité linguistiquement assignable. Le français s’apprend d'abord par le milieu ; puis l'école enseigne aux enfants une forme normée de la langue collective, le français scolaire ; plus tard, elle les met au contact d'une autre variété de français, le français lettré, celui des grands écrivains, qui n'est pas là pour conforter leur image de la langue mais pour l'inquiéter, la fêler, l’historiciser aussi et leur ouvrir un autre monde d’expression. »
Quand ils changent de jardin (Tuileries, Buttes-Chaumont ou Luxembourg, mais on reste à Paris), nos compères changent de sujet, pour autant c’est toujours de la langue qu’il s’agit. Et, au fond, ces promenades supposées sont de peu d’importance, ou bien c’est seulement une jolie façon de chapitrer un livre. Comment ? On ne dit pas « chapitrer » pour « couper en chapitres » ? Et si je proposais ce sens nouveau ? Personne ne peut m’en empêcher ; liberté de parole affirmée par la Constitution comme nos promeneurs le rappellent en expliquant le jeu des contraintes et des libertés subies par le français au cours des siècles.
La liberté nous amène évidemment à la question de l’orthographe, de sa ou ses réformes ; et c’est pour relativiser avec humour (et une efficacité certaine) les exigences de certains, et pas seulement des cuistres. Mais j’enseigne le français (dit une petite voix en nous) ? Alors oui, dans mon métier je suis le gardien de la norme, bien obligé, légitimement obligé. « Le dragon de la norme » comme je le dis aux élèves pour les faire sourire… avant de les noter. Mais dans mon usage privé qui peut me reprocher d’inventer ? La langue est libre, la langue est vivante. Les deux promeneurs le disent à l’envi et on les suit.
Ils se promènent donc dans ces fameux jardins avec… une vieille édition scolaire de Montesquieu (mais c’est pour montrer l’hypocrisie d’une certaine critique trop sûre d’elle et la lucidité de l’auteur des Lettres persanes). Avec les Essais de Montaigne aussi (mais c’est pour relire quelques pages étonnantes sur le langage des sourds-muets et sur le langage des mains, des sourcils, des épaules…). Ces promenades étaient bien préparées.
De chat, il n’en est donc plus question mais de « chat » (le t est prononcé, merci), oui. De SMS aussi, du langage des banlieues et de la langue de la rue. Proust surgit avec son « nenufar » bien à lui, le film L’Esquive est admiré avec finesse et raison : « Aussi longtemps que les enseignants ne renonceront pas à ce rôle-là : mettre tous leurs élèves au contact de l'art et de la littérature, et particulièrement de la littérature française la plus étrangère à leur français ordinaire, il n'y aura pas de risque de fracture linguistique. »
On aborde aussi la loi Toubon, la féminisation des noms de métiers, et plus longuement la francophonie, le langage des signes et son enseignement, le français face aux langues africaines, Chomsky et la linguistique comme matière émancipatrice.
Finalement on n’a pas donné sa langue au chat, ni au « chat » d’ailleurs ? Grâce à ce livre aimable, où l’on ne cherchera pas « l'austérité érudite ni la mise à distance propre à la recherche. Mais […] des vues personnelles, des prises de position et quelques convictions. », on aura trouvé en plus de bonnes raisons d’aller faire cours demain. Cours de langue et de littérature qu’on servira encore mieux, ragaillardi par ces promenades.

PS (peu sérieux peut-être) : il est aussi question deux fois d’une lettre de Proust à Madame Straus, une lettre surprenante qui donne l’occasion à l’un des auteurs de proposer pour rire la consigne d’écriture : « Exercice de style : vous transcrirez en langage texto une lettre de Proust adressée à une femme du monde pour la remercier d'une invitation à dîner. »
Chiche !
« mme. Je vs remercie infinimen 2 v0tr letre si raviSant, si drol,si gentil... ls solo pers0nnes ki Dfende la langu française ( come l'Armé pendnt l'afaire Dreyfu) s son cel qi l'ataquent. 7 id qu'il ya 1 langue françaiz, existan en dehor dè écrivins & con pr0tèj ,é inouïe. chake écrivain est 0blige dse fère sa langue, coum chaq vi0loniste est oblije d sfaire son "sons". »
Aveu : le résultat n’est pas garanti pur virtuose des deux pouces, on a éhontément utilisé le site du Centre de traitement automatique du langage qu’on trouvera ici :
http://glossa.fltr.ucl.ac.be/~demo/index.php?service=1

Roger BERTHET - 5 mai 2007

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fleche Une connaissance particulière

Sous la direction de Frédérique Chevillot et Anna Norris, Des Femmes écrivent la guerre
Éditions Complicités, 2007

chevillot.jpg Le thème abordé par cette suite de seize essais est grave. La table des matières semble austère. Et le livre est passionnant.
Dans l’introduction, les deux universitaires qui ont constitué le recueil expliquent leur projet : « Notre intention n'a pas été de comparer une guerre qui serait "celle des hommes" à une guerre qui aurait été "celle des femmes". La guerre signifie malheureusement le même désastre humain pour tout le monde, et sans doute est-elle inlassablement vécue de façon individuelle et spécifique, partout, par tous et toutes. Les femmes n'en savent ni moins ni plus que les hommes politiques et militaires qui déclarent, ordonnent, font ou font faire la guerre ; les femmes en savent autrement, elles connaissent la guerre différemment. Au sens derridien du terme, nous dirons même qu'elles s'en diffèrent ; c'est de cette connaissance particulière et de son écriture qu'il sera question dans le présent recueil. »
Cette différence, les auteurs nous la rendent perceptible dans une série d’études portant sur des auteurs connus (tous féminins évidemment) : Duras, Yourcenar, Chédid, Colette… ou moins célèbres : Viviane Forrester, Chantal Chawaf, Agota Kristof, Nina Bouraoui... Mais sont abordés aussi des sujets plus larges, par exemple : les récits d’infirmières de la Première Guerre mondiale, la représentation de la guerre dans la littérature pour la jeunesse, « les Femmes, le civil et le soldat dans les romans de la Grande Guerre »
Chaque fois, l’éclairage est précis et riche d’une lecture attentive de textes qui sont replacés dans leur contexte.
La lecture d’un recueil de nouvelles de Clara Malraux est une découverte ; une analyse des « actes de paroles » chez Andrée Chédid permet de comprendre comment « pour [elle], transformer les actes de violence en actes de parole – de fait, écrire la guerre – c'est œuvrer pour la paix. » ; la vitalité quasi légendaire de Colette est rendue encore plus sensible par l’analyse de ses chroniques pendant l’Occupation : « Comme si écrire la guerre et ses contraintes terribles consistait aussi à se détourner de la guerre en continuant de célébrer ce qui continue, ce qui vit encore : la poésie, les animaux, la nature, Tonin, le génie des femmes... »
Le Journal de guerre de Simone de Beauvoir surprend mais plus encore un récit de Viviane Forrester, Ce soir après la guerre, dont on n’avait pas assez vu l’importance dans son œuvre et dont l’étude apporte une sorte de cohérence à l’ensemble de son travail. On apprécie l’analyse de La Douleur de Duras où l’on voit comment le style de l’écrivain reflète son « désarroi moral » pendant une période cruciale de sa vie. L’écriture souvent déroutante de Chantal Chawaf devient plus compréhensible et semble comme justifiée par son expérience trop précoce de la guerre : « Se différencier des autres pour mieux se ressembler soi-même, voilà un trait marquant de l'écriture de Chantal Chawaf et du mystère qui entoure son inquiétante venue au monde. »
On se passionne même pour un sujet qui pourrait paraître trop sibyllin à cause de son titre : « Le Mythe de la guerrière : Yamina Mechakra et Ly Thu Ho », mais qui nous révèle deux romans pleins d’enseignement sur l’image de la femme dans l’imaginaire post-colonial.
Tout cela donne des idées de lectures nouvelles et permet des relectures plus attentives de textes que l’on croit connus (par exemple certains romans et récits de Marguerite Yourcenar ou la trilogie romanesque d’Agota Kristof). Cela permet aussi de renouveler l’étude d’un thème grave en accordant enfin l’attention qu’il mérite au regard féminin sur la guerre.
Les lectures faites par les auteurs sont, on l’a dit, toujours précises et claires. On pourrait presque les croire de la même plume, comme si le travail des deux animatrices de l’ensemble avait consisté à en faire, même dans l’écriture, un tout cohérent. On remarque aussi la prise en compte scrupuleuse par les auteurs de la littérature critique sur les sujets qu’ils abordent ; les notes ne sont pas une litanie de références mais apportent des précisions bien utiles.
On oubliera les quelques maladresses : un « emprunt » pour « empreint », un titre avec une magistrale faute d’orthographe, et même le parti assez surprenant d’écrire écrivain-e-s, auteur-e-s, orphelin-e-s avec une sorte de genre masculin/féminin qui sent un peu son « socialement correct ». Il faut attendre la page 244 pour qu’une note précise enfin : « Convenons que chaque fois qu'il sera désormais question de "l'écrivain" ou du "lecteur" dans cet essai, il s'agira d'un emploi générique du terme, incluant donc dans une seule et même terminologie le féminin et le masculin. » Il est vrai qu’un lecteur-trice serait un peu bizarre ! Mais ce dernier paragraphe n’est que le « coup de pied de l’âne » du pion.

On trouvera la table des matières complètes ici :
http://www.editions-complicites.com/
http://books.google.fr permet de se faire une idée précise du contenu.


Roger BERTHET - 26 avril 2007

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fleche La langue de bout en bout

Alain Rey, Gilles Siouffi, Frédéric Duval, Mille ans de langue française : histoire d'une passion
Perrin, 2007

rey.jpg C’est un énorme ouvrage (1 450 pages), impossible à résumer mais à lire obstinément, passionnément (le titre le dit) par qui aime sa langue. Et qui ne l’aime pas quand il l’enseigne ?
On peut donner une idée de sa richesse en faisant quelques choix :
– les pages sur « la langue de Paris » qui montrent comment au XIIIe siècle « l’idée d’un dialecte plus pur que les autres commence à émerger » ;
– celles consacrées au Journal de Jean Heroard. Médecin attaché à la personne du dauphin, futur Louis XIII, il a accumulé les observations et les notes consacrées à l’enfant royal qu’on lui avait confié. Gilles Siouffi expose avec clarté l’évolution du langage du prince telle qu’elle apparaît dans ces notes et c’est passionnant. Ou émouvant : voyez la lettre écrite par ce bébé de quatre ans : « Papa je je sais bien equivé non pa enco lisé. Moucheu de Oni a anvoié un home amé é beau caoche ou é ma maitesse linfante é une belle poupée a theu theu (sa soeur) i ma pomi un beau gan li pou couhé, je ne suispu petit anfan, jay ben chau dans mon bechau, jay beu a vote santé Papa é Maman, ma pume é to pesante, je ne pui pu esquivé je vous baise té humeman le main Papa é ma bonne Maman e sui Papa vote te humbe é te obeissan fi é cheviteu Dauphin. » ;
– l’évocation de Marie le Jars de Gournay, la « fille d’alliance » de Montaigne et la présentation de son rôle non négligeable dans l’histoire du français. Ceux qui l’ont découverte dans la biographie minutieuse de Michèle Fogel (Marie de Gournay, Fayard, 2004) ou dans la belle autobiographie fictive de Martine Mairal (L’Obèle, Flammarion, 2003), trouveront ici des détails intéressants sur son activité de linguiste et sa passion pour le français ;
– le chapitre 7 de la troisième partie, dû à Alain Rey. Intitulé « XXIe siècle : l’état des lieux », ce texte qui clôt l’ouvrage est une défense raisonnée du multilinguisme. « C'est encore l'enseignement qui peut remédier aux inconvénients de l'unilinguisme, car il y en a d'essentiels. L'apprentissage des langues “étrangères” – au moins deux, pour contourner la tendance mondialisée au “tout-anglais” – se développe dans le monde, mais jamais assez et de manière inégalitaire. Le réglage réciproque, international, est délicat, car chaque pouvoir, et c'est dans l'ordre, milite pour sa langue. Si vous voulez que les Italiens réapprennent le français, et pas seulement l'anglais, faites en sorte que vos francophones de France, de Belgique et d'ailleurs apprennent l'italien ; le minimum de réciprocité n'est pas atteint, et de loin. Tout dépend du poids réciproque des langues : pour que les Albanais qui, grâce au dictateur Enver Hodja, apprenaient beaucoup de français et l'employaient, ne passent pas tous à l'anglais, on ne demandera pas à l'école francophone d'imposer l'albanais en France ou en Suisse. Ça ne marcherait pas et c'est dommage : on rêverait de lire Ismaïl Kadaré dans le texte... » Il y a là de quoi réfléchir et peut-être d’abord sur l’interdisciplinarité avec laquelle nous sommes encore bien frileux.
Il faut redire pour conclure l’intérêt qu’il y a à lire cette histoire de la langue de bout en bout, ne serait-ce que pour rester sensible à l’évolution de la langue, à son histoire et pour les comprendre comme rarement cela a été possible. L’ensemble est écrit avec une simplicité exemplaire ; voilà donc de passionnantes heures de lecture en perspective.




Roger BERTHET - 25 avril 2007

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fleche De quelques figures de style et autres monstres préhistoriques

Philippe Barthelet, Baraliptons
Éditions du Rocher, 2007

barthelet.jpgSpécialisé naguère dans la strangulation des psittacidés (L’étrangleur de perroquets, Critérion, 1991), Philippe Barthelet s’est trouvé un passe-temps à peine différent : la chasse aux baraliptons. Ses reportages sont bien réjouissants. Cet amateur de mot est malicieux, impertinent et fort savant.

Il s’intéresse à tout et semble avoir tout lu. Plus de soixante-dix chroniques sur la langue nous font découvrir aussi bien les charmes et les faiblesses de l’alexandrin, les maladresses des liaisons obligées, la sottise des différentes réformes de l’orthographe jamais suivies d’effets, que les origines anciennes du rap ou la diversité des écrivains normands.
Il évoque Saint-Bernard et Joseph de Maistre qu’il connaît bien, Ponge, Aragon (« poète faux témoin »), Claude Roy, Voltaire (mauvais traducteur de Shakespeare), Brassens (qui « chanta en langage français un monde qui depuis s’est éclipsé, bêtes et gens .»), Hölderlin aussi, Cingria qu’il aime absolument (« Charles-Albert Cingria - à ce nom seul devraient rentrer sous terre les tonitruantes inutilités qui se donnent aujourd'hui pour l'essentiel de notre littérature. »), Charles d’Orléans, Borges et tant d’autres, connus et moins connus.
Ses premières phrases sont magiques car il a le sens du « pas de côté » qui donne à penser qu’on va parler de… pour mieux aborder une autre voie, un autre sujet. Un exemple ?
« Tous ceux qui prétendent à écrire, dont ce n'est ni le talent ni le devoir de caste, on devrait les noyer comme on noie les chatons trop nombreux, en leur lestant le cou d'un manuel de style. Le genre est fertile en livres de poids. »

Tout dans ces chroniques surprend et amuse, et d’abord la fantaisie érudite de l’auteur.
Il développe ses remarques avec des scrupules étonnants et s’en prend aux raisonneurs du XVIIIe siècle.
Il est capable d’encenser les auteurs d’un dictionnaire du moyen français et dans une autre chronique de moquer (à juste titre) leur préface amphigourique.
Il joue au linguiste et au lexicographe pour aussitôt se moquer des linguistes et lexicographes.
Il sait tout de la rhétorique mais c’est pour mieux la juger :
« La rhétorique est à la littérature légale ce que la toxicologie est à la médecine du même nom : l'étude des exagérations définitives. De même que tout bien portant est un malade qui s'ignore, tout homme qui parle et qui écrit fait naturellement de la rhétorique, et quelquefois de la plus belle. Mais de même aussi - corollaire au postulat de Knock - que tout bien portant devient malade en apprenant à se connaître, tout rhétoricien spontané devient littérateur ou pis linguiste - en s'avisant par exemple qu'il ne peut déjeuner à midi sans formuler du même coup une catachrèse de métaphore.
[…]
La rhétorique cultivée pour elle-même a donné beaucoup d'abominations, c'est elle qu'on apprend quand on s'imagine que la littérature s'enseigne et c'est par elle, dès l'explication de texte à l'école primaire, que l'on pervertit le goût du public - et plus tristement celui des écrivains, respectueux peu ou prou de l'opinion que le lecteur se fait de la chose écrite. Les classiques, ceux qu'on étudie en classe, c'est-à-dire au fond les scolaires, ces vieux auteurs admirables devenus la proie des pédagogues, ont fourni la matière d'un code : analysés selon toutes leurs figures, condensés en règles et donnés en exemple, on en a fait les parangons du bien-écrire, c'est-à-dire du style endimanché. »

On lui pardonnera de taper assez obstinément « avec son soulier froid » sur la tête des profs, pédagogues et autres « pédants de collège ». Hélas, il n’a pas tort, souvent, et comme il attaque avec talent, on en oublie de lui en vouloir :
« [La] mauvaise nature des pédagogues tient moins à la nécessaire discipline qu'à l'utopie qui la gouverne, celle des programmes, lesquels supposent qu'on élève les hommes en leur remplissant l'esprit et que ce remplissage peut être planifié. Montaigne réclamait déjà pour la jeunesse des conducteurs qui eussent "plutôt la tête bien faite que bien pleine". On ne s'est souvenu de cette exigence pour en faire un sujet de dissertation. »

Comme il le dit lui-même :
« Les constellations ne vont pas hennir pour si peu. »

Il était sans doute de ces loustics insolents qu’on aime dans nos classes parce qu’ils savent les choses autrement et le disent parfois, à moins qu’on ne le voie briller dans leurs yeux. Lui le dit et le dit bien.

Il donne envie de lire ou de relire, et d’abord les dictionnaires et encyclopédies dont il dit fustigeant les supports électroniques : « obnubilés par le grossier prétexte de faire gagner à leurs contemporains du temps et de l'espace, les fétichistes du logiciel perdent seulement de vue que les encyclopédies et autres dictionnaires ne sont faits que pour qu'on y trouve ce qu'on n'y aurait jamais cherché. »
Dans ce manuel de chasse on fait aussi de bien belles trouvailles.

Ajoutons que Philippe Barthelet continue à danser chaque semaine sur France Culture dans l’émission « Tire ta langue » :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/tire_langue/
et propose dans Valeurs actuelles les entrechats de sa chronique « L’esprit des mots ».

Roger BERTHET - 10 avril 2007

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fleche Quand le paratexte s’anime

Marie-Joëlle Guillaume, Un printemps de gloire
La Table Ronde, 2007

guillaume.jpg Guez de Balzac, Bérulle, Vincent Voiture, Vaugelas… bien sûr tous ces noms nous les connaissons ; mais Boisrobert, Gombault, Jean Chapelain, Marino Marini, Mademoiselle Paulet… ? Quand on les croise, les notes de nos manuels sont bien utiles pour rappeler à notre mémoire défaillante qui ils étaient. C’est dit en une remarque, un titre, une étiquette. Et c’est tout. Décevant, trop rapide, insuffisant souvent. On passe.
Quel plaisir alors d’ouvrir les mémoires imaginaires de la Marquise de Rambouillet que nous offre Marie-Noël Guillaume ! Tout s’anime dans ces pages qui nous restituent toute la première moitié du XVIIe siècle avec des couleurs, des odeurs, des voix surtout. Les destins rapportés tristement dans les notices des dictionnaires deviennent des vies.
Notre goût trop classique nous fait souvent préférer le temps de Louis XIV. Et pourtant que de bonheurs dans ces années qui ne sont pas seulement celles d’un baroque plus ou moins bien défini (et évidemment jamais nommé ici) !
Catherine de Vivonne, Marquise de Rambouillet par son mariage, transforme l’Hôtel du Halde qui change de nom. Elle a un goût certain et de l’imagination, la célèbre Chambre bleue en témoigne.
« Ma Chambre bleue tirait son nom tout neuf de cette magnifique étoffe de soie mêlée de lin que venait de m'offrir mon mari. Avant d'être ainsi revêtue d'amour et de gloire, cette chambre avait été, assez souvent déjà, le décor d'élection et d'apparat de nos poèmes, de nos dîners et de nos jeux. J'allais bientôt faire aménager, dans la garde-robe y attenant, une petite chambre à alcôve pour les solitudes d'hiver et l'accueil de quelques intimes, près de l'oratoire où j'aimais à prier et dont Marc de la Vergne a dessiné le dôme. Mais je savais qu'au coeur de l’Hôtel la scène brillamment parée de la Chambre bleue concentrait seule chaque soir les rêves de nos assemblées. Portant d'or et d'azur, elle était la voile tendue pour l'invitation au voyage. »
Dans cet Hôtel de Rambouillet, la marquise attire tous ceux qu’elle aime pour des soirées amicales, des joutes littéraires, des fêtes (où l’on pouvait avoir jusqu’à trois services de vingt-quatre plats chacun). Au gré des difficultés du siècle, révolte de Gaston d’Orléans, règne et succession de Louis XIII, Fronde, les rencontres sont plus ou moins importantes mais seuls les deuils trop fréquents les suspendent. (Les pages sur la maladie du petit Alexandre ou sur la mort de Léon marquis de Pisani, un des fils de la Marquise, sont poignantes.)
Quel tourbillon pendant ce demi-siècle où l’Hôtel de Rambouillet accueille tous ceux qui comptent dans les Lettres mais aussi en politique, et ce sont souvent les mêmes ! On pourrait se perdre avec tant de noms illustres ou moins connus, mais l’auteur sait rappeler le détail qui permet au lecteur de ne pas confondre tous ces Grand changeant de patronymes au gré des mariages, des successions ou des fantaisies d’une soirée littéraire. Voiture est ainsi un moment « El Rey Chiquito ».
On croise tellement de monde ! Y compris Vincent de Paul et d’autres hommes d’Eglise qui nous rappellent s’il en était besoin l’importance de la religion en ces temps, pourtant violents (les duels en témoignent aussi bien que les innombrables batailles qui marquent le demi-siècle). On voit s’épanouir l’esprit précieux qui finira par se faner dans quelques excès de complications (mais la Marquise n’assistera pas à la représentation des Précieuses Ridicules). Éclate dans ces pages le rire de Julie d’Angennes, précieuse s’il en est, et qui prendra tellement de temps pour accepter d’être duchesse de Montausier ; on nous dit sa « Guirlande » et la fierté complice de sa mère.
Sous la plume de la Marquise, que guide si précisément l’auteur, on découvre son quotidien, son amour pour son mari et ses sept enfants, son inquiétude et sa fidélité pour ses amis, son attention pour chacun. On reçoit aussi l’écho des grandes fêtes du Royaume, du « Ballet des nymphes bocagères » (1627) aux « Plaisirs de l’Ile enchantée » (1664) en passant par « La Comédie des Tuileries » (1635). En quelques lignes parfois, tout et dit avec élégance.
On assiste à la naissance de l’Académie Française, à la première de Cinna, à la Querelle des sonnets, à l’apparition de la gazette de Théophraste Renaudot… On ne peut tout citer.
Il faut redire le plaisir de la lecture qui tient d’abord au récit à la première personne. On dirait des confidences douces et passionnées. L’auteur alterne dialogues imaginaires, évocations des grands moments du demi-siècle et tableaux des petits incidents de la vie quotidienne.
Et on sourit de ce que l’on pourrait appeler des « citations par anticipation ». Au fil des pages on reconnaît les mots de Voltaire, Goethe (« L’esprit qui toujours nie »), Stendhal, Madame de Staël (« La gloire est le deuil éclatant du bonheur »), Francis Jammes et même Camus…
On aime enfin que la Marquise avoue :
« Je découvrais la vie dans les livres ; elle était belle. »
Et dans ce livre-ci, la vie est belle.

Roger BERTHET - 25 mars 2007

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fleche Les mots ont tous un goût différent

Rémi Bertrand, Un bouquin n’est pas un livre
Points Seuil, septembre 2006, 184 pages, 6 €

bertrand.jpgDans l’excellente collection « Le goût des mots », dirigée par Philippe Delerm, Rémi Bertrand propose un essai sur les nuances des synonymes, présenté comme un florilège de bonbons… Croisant finement histoire des mots, analyse de leurs nuances et réflexion sur la morale ou la métaphysique qu’ils sous-tendent, il nous rappelle ainsi qu’étymologiquement savoir, sagesse et saveur ont la même origine latine. Comme sur la couverture, les mots-bonbons vont par deux, parfois par trois, et se découvrent l’un par l’autre.
Rien ne vaut des exemples.
En ces temps de lutte officielle contre les méfaits du tabagisme actif et passif, je vous invite à lire l’entrée « clope / cigarette » : la cigarette est un objet de mort, dit Bertrand, la clope un objet de plaisir, ou la clope c’est du temps en plus, la cigarette du temps en moins ; « le temps de la clope s’ajoute aux heures réservées à soi , […] le temps de la clope se retranche de celui qui reste à vivre. »
L’homme « content » découvre la plénitude : il ne lui manque rien, l’individu « satisfait » reste sur sa faim. L’étymologie de satisfaction ou plutôt son usage théologique ancien est édifiant : c’était le geste minimal à exécuter pour donner réparation à Dieu de l’offense du péché et on était absous… Mais si on approfondit, on peut être aussi content par résignation, et si les grévistes ont obtenu satisfaction c’est parfois que la surenchère s’est révélée payante… Que les mots sont donc diaboliques, dès qu’on trouve un semblant de nuance définitive, celle-ci vous échappe…
La désinvolture est « un art, une sorte de je-m’en-foutisme gentil et élégant », la négligence est « un tort », la désinvolture « un style de vie », la négligence « une vie sans style ».
Une fine remarque sur le couple penser/réfléchir : penser ne suffit pas à être libre, il faut réfléchir c’est-à-dire revenir sur ses pensées, étymologiquement, les mettre en question ; or on parle de liberté de pensée et pas de liberté de réflexion ; serait-ce à dire que la pensée reste une activité dominée par des besoins, des attentes ou des aliénations collectifs ? Que la subjectivité libératrice de la réflexion est un luxe ou une exigence difficile à tenir ?
Et pour tous les accros de la messagerie électronique, que dit-on ? Mail, courriel ? Le premier, dit Bertrand, a la convivialité peu soignée de ce qui va vite (d’ailleurs, on finit par dire mèl), le second impose le protocole du courrier ; et l’histoire dit que mail vient du français malle, mot vite spécialisé dans le sens de valise de courrier, qui a traversé l’Atlantique et que courriel est du franco-québecois formé à partir de la déformation du mot américain mail. Si le courrier était à l’origine le porteur de dépêches, il devient plus délicat de parler de courrier électronique. On devrait plutôt dire e-mail, message électronique mais le mot a tendance à signifier adresse électronique, c’est donc sans solution.
La réflexion sur les nuances des mots ne nous laisse ni contents, ni satisfaits, mais surpris, heureux de cette dégustation et sûrement plus circonspects dans notre façon d’accorder les mots aux choses.


Danièle LANGLOYS - 25 février 2007

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fleche Une histoire de mots, de gourmandise, d'amour

Michel Volkovitch, Coups de langue
Maurice Nadeau, 2007

volkovitch.jpgIl y a toutes sortes de chroniqueurs de la langue, les vétilleux, les chasseurs d’impropriétés (« Parmi les fautes qui tendent à altérer l'intégrité du français, il faut signaler certaines infractions, vénielles en apparence, mais dangereuses par leur fréquence même et par leur aptitude à proliférer. », Robert Le Bidois cité récemment dans Le Monde), les regretteux du temps passés, les flamboyants aussi comme Vialatte dont plus d’une page serait à citer intégralement.
Et il y a Michel Volkovitch. Les lecteurs de La Quinzaine littéraire le connaissent bien qui ont suivi pendant des années sa chronique justement intitulée « Coup de langue ». Il en offre chez Maurice Nadeau un recueil plein de bonheurs. Si Volkovitch est singulier c’est qu’il est d’abord « une oreille », il aime le son des mots, il aime le rythme des phrases aussi, et il commente ses trouvailles avec une précision jubilatoire. « Qui sait jouer avec l’ordre des sons maîtrise aussi l’ordre des mots. », dit-il. Il n’a pas son pareil pour vous prouver que telle virgule ne convient pas ou qu’une phrase respire. Il aime les écrivains au point de leur chercher gentiment des poux mais surtout au point de nous les faire redécouvrir pour une diérèse exagérée ou une allitération bienvenue. Il découvre Autin-Grenier ou Volodine et nous les fait aimer encore davantage, il écoute Gide, Proust, Flaubert et nous oblige à les relire à voix haute.
Et quand il chipote sur un mot c’est du plaisir :
« Professeur ? Ce maudit mot-là, zéro à qui l'a inventé. L'enseignant, professionnel de la fessée ? Heureusement que les élèves, par gentillesse, ont inventé Prof - à moins que ce ne soient les profs eux-mêmes. »
Comment ne pas avoir envie de partager tout cela avec nos ouailles ?

Deux textes plus développés sur Michon et Echenoz complètent ce recueil.
On peut aller se balader sur le site de l’auteur :
http://www.volkovitch.com/
et y goûter quelques-uns de ses « coups de langue ». On y trouvera des pages précieuses sur son activité de traducteur, des souvenirs de son activité d’enseignant et des textes de ses « invités ».
On peut aussi et surtout (parce que le plaisir du présent recueil n’aura pas suffi) lire ou relire son Verbier, herbier verbal à l’usage des écrivants et des lisants , livre tout vert paru aussi chez Maurice Nadeau, en 2000 déjà, et que tout amoureux de la langue devrait connaître.

Roger Berthet - 16 février 2007

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