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Lire des listes de mots, c'est beau !
Joëlle Bertrand, Vocabulaire grec, du mot à la pensée Ellipses, 2008
Joëlle Bertrand convie les étudiants, les professeurs et pourquoi pas un plus large public, qui voudraient revivifier leur culture antique autrement, à une promenade originale au pays des mots grecs, par étape, pour découvrir les représentations que les Grecs se faisaient du monde, de l'homme et des dieux.
L'ordre des étapes importe peu. Poussé par la curiosité, on peut commencer par la fin, la magie. Une citation d'une Idylle de Théocrite ouvre ce chapitre de la rubrique « Les dieux ». Suit une liste de mots, classés ni par ordre alphabétique, ni par classe grammaticale mais par association d'idées, glissement et élargissement de notions et par famille. Insensiblement l'imagination se met en mouvement. Deux mots pour désigner « le sorcier » ! un verbe pour dire « envoûter » et un autre pour « jeter un sort » ! et, dans le coin des expressions, voici comment nommer « les figurines de cire », comment dire « détourner le mauvais œil »… Pour terminer cette promenade du côté des pratiques bizarres, une citation, d'Homère cette fois.
Tel est le principe de présentation de ce vocabulaire grec. Son aspect scolaire réside dans le lien étymologique établi entre les mots grecs et les mots français, plus nombreux qu'on ne le croit.
Si vous êtes d'abord attiré par la rubrique « La parole et l'action », l'étape sera longue : cinquante pages. Mais quel plaisir ! Cette citation, à méditer : « L'incorrection du langage n'est pas seulement une faute contre le langage même, elle fait encore mal aux âmes. » Toutes les subtilités du dialogue sont nommées. Et voici une surprenante liste d'insultes, dont le catalogue loufoque distingue, dans un encadré, intitulé « Échantillons », qui s'étend… sur plus de deux pages, les insultes simples, les injures homériques et les simples invectives…
Plaisir des mots donc, que ne donnaient certes pas les vocabulaires grecs, purement fonctionnels, en usage auparavant.
Ce livre parle donc à l'imagination. Mais il ne propose aucun commentaire ; n'espérez pas y trouver une analyse toute faite et convenue du vocabulaire ici répertorié et de ce que celui-ci implique comme pensée sur le monde, l'homme, les dieux. Vous devrez seul franchir cet abîme, penser ce que pense cette langue.
Cette géographie des mots grecs, avec ces chemins nouveaux que Joëlle Bertrand vous incite à suivre en courant, pas à pas ou en sautillant a été pensée non sans humour, non sans fraîcheur. De merveilleuses citations en témoignent. C'est à partir de ces citations, dont les références figurent en notes en bas de page, et à partir de votre culture personnelle, quelle qu'en soit l'étendue, que vous vous engagerez dans l'interprétation, que vous dégagerez la philosophie de la langue grecque, ce qui est l'objectif visé par cet immense travail de présentation du vocabulaire grec.
Comment utiliser avec des lycéens un ouvrage qui réclame la maturité d'un étudiant ? Voici une expérience : d'autres usages sont à inventer. À la suite d'une version sur la musique (Platon, Les Lois), nous avons librement lu (car ce livre se lit, ce n'est pas un dictionnaire) dans la rubrique « Les Muses », individuellement et en laissant jaillir les questions et les remarques, les mots de la musique et de la danse. Que nous révèlent-ils de la place de ces arts dans la civilisation grecque ? La discussion a duré toute l'heure. Trois élèves ont appris par cœur une citation, un autre a collecté les mots sonores qui lui plaisaient : ce livre intéresse. Une autre élève, que la difficulté de la version avait impressionnée, voulait savoir si les Grecs étaient plus intelligents que nous pour avoir écrit des textes si complexes. Le chapitre « L'esprit, la pensée, l'intelligence » lui a fait prendre conscience de l'étendue des mots grecs qui nomment les opérations de l'esprit. Ce vocabulaire peut donc séduire les élèves, enrichir le commentaire des textes lus en classe, ouvrir des perspectives philosophiques et les inciter à lire les œuvres très diverses dont les citations leur sont données.
Voici donc un ouvrage très particulier, qui livrera progressivement au lecteur la possibilité de découvrir la diversité de la pensée grecque. Ce n'est pas un classique manuel et il renouvelle l'approche du grec ancien qui, comme le souligne l'auteur dans son Avant-propos, « n'est pas une langue de communication mais de culture ».
Michèle Beauxis - 4 mai 2008
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Nouvelle collection : « Écrivains au présent »
Dominique Rabaté, Pascal Quignard, « Étude de l'œuvre » Francine Dugast-Portes, Annie Ernaux, « Étude de l'œuvre » Sjef Houppermans, Jean Echenoz, « Étude de l'œuvre » Dominique Viart, François Bon, « Étude de l'œuvre » Bordas, 2008
 À ceux qui aiment revenir sur les livres et les thèmes d’un auteur un peu plus longuement que dans le cadre d’un article de presse et prendre connaissance des analyses d’un spécialiste,
à ceux qui observent l’évolution actuelle des genres littéraires ou à ceux qui veulent être guidés dans leur découverte de nouveaux auteurs,
à ceux qui se souviennent des collections « Écrivains de toujours » et « Les Contemporains » aux éditions du Seuil, qui souhaitaient retrouver les auteurs de la génération suivante et qui avaient apprécié l’ouvrage de Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent,
à ceux-là, Bordas offre une nouvelle collection qui s’ouvre avec l’étude des œuvres de Pascal Quignard, Annie Ernaux, Jean Echenoz et François Bon, lesquels se sont déjà invités dans plus d’un cours de français.
 Deux aspects frappent dans cette collection :
– à la lecture des quatre analyses successivement, il apparaît que la forme de critique présentée, bien que très cadrée, comporte quelques aspects imitatifs, discrets mais révélateurs de la personnalité de chaque auteur étudié et de chaque universitaire au travail ;
– le chapitre qui raconte l’accueil reçu par une œuvre ainsi que les rapports entretenus par celle-ci avec d’autres disciplines se révèle très précieux pour des auteurs qui relèvent de la « fiction critique ».
La thématique intime/extime d’Annie Ernaux, son parcours très distant dans la littérature féminine, sa fascination pour l’abjection et son sens de la révolte valent aussi par le travail de la sociologie et de l’histoire dans ses livres où la critique sociale s’inscrit de manière originale et efficace.
Pascal Quignard passe du traité élitiste, du fragment, de la vie minuscule, de la mini-fiction, du « petit traité » à l’ample roman écrit pour le Goncourt, fait éclater les genres littéraires et entretient les rapports les plus complexes avec la musique, la peinture et l’histoire érudite.
François Bon fait retour sur le réel et les expériences de vie, sur la ville et les paysages, sur son histoire et ses projets, tout en maintenant le soupçon, en faisant délirer la langue et en rapportant du cinéma les pouvoirs de l’image mentale, mais il travaille par ailleurs dans le théâtre, la biographie de chanteurs, les ateliers d’écriture et les réseaux : « A nous de contaminer Internet de l’intérieur ».
L’écriture ludique et distanciée de Jean Echenoz parcourt les genres du roman, sentimental, policier, d’espionnage, d’aventures, de science-fiction, alterne les techniques et joue avec les codes ; elle voit ses figures de style contaminées par le cinéma, qui n’est pas seulement un sujet ou une référence : « [des vêtements] si courts et si décolletés qu’entre les deux adjectifs ne demeure plus rien de vrai tissu ».
Les synthèses déjà publiées dans cette collection rappellent ou exposent comment jouent tradition littéraire, virtualités du récit et modes d’intertextalité, mais aussi la force des mélanges entre médias, l’échange entre les arts, la circulation des formes.
Il ne reste plus qu’à découvrir quels seront les prochains auteurs abordés dans la prochaine rafale.
Michel Bézard - 13 avril 2008
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Impérialiste, prédateur et infiltré : le roman
Catherine Durvye, Le Roman et ses personnages Ellipses, 2008
Que peut-on demander à un livre de pédagogie sinon qu’il donne des idées ? Pas des réponses, des idées. C’est ce que fait ce petit volume.
Il propose d’abord une étude sur ce qui est nommé « L’impérialisme romanesque » avec des analyses sur le genre lui-même, sur le personnage romanesque et sur le lectorat du roman. La langue est simple et l’analyse du personnage de roman particulièrement cohérente. Il propose ensuite une anthologie de textes courts dont la variété fait tout l’intérêt. Car ce ne sont pas seulement des pages de romans qui sont questionnées mais de très nombreux extraits de textes de critique ou d’analyse.
L’ensemble est construit en chapitres logiques, par exemple : caractérisation du personnage, réalité du lecteur qui lit ou le personnage absorbé par le texte. Pour chaque chapitre, on a une série de textes brefs (rarement plus d’une trentaine de lignes) accompagnés de questions et complétés quand c’est nécessaire par des éléments de synthèse.
On regrette parfois certaines questions un peu vagues ou faisant trop appel à une culture littéraire que seuls des élèves passionnés – ou simplement studieux – possèdent. Mais rien n’interdit de modifier les questions, évidemment.
Les cinq sujets d’examen qui complètent le livre sont particulièrement intéressants. Ils utilisent les textes déjà étudiés et portent sur l’évolution du personnage, le personnage lecteur, le romancier et ses personnages, le personnage dénonciateur et la réalité du personnage.
D’ailleurs, pourquoi ne pas donner comme sujet de dissertation ou comme objet de réflexion cette phrase qui conclut l’étude préliminaire : « On peut donc sans crainte parler de l'impérialisme romanesque, puisqu'il a réussi à coloniser une grande partie des techniques de tous les autres genres littéraires, qu'il vit en prédateur de la réalité et qu'il s'est infiltré au cœur de tous les courants de la critique, au point de s'absorber lui-même en devenant son propre sujet dans le roman spéculaire, en faisant d'un romancier ou d'un lecteur de roman son personnage principal. »
Lexique, liste des personnages, bibliographie ne sont pas oubliés, mais on aurait apprécié un index des auteurs.
On a avec cet ouvrage un outil tout à fait intéressant et dont le moindre mérite n’est pas de nous faire découvrir ou redécouvrir certains textes passionnants ou utiles, en particulier les textes critiques. Et au fond de stimuler encore une fois notre goût pour la lecture et celui des élèves.
Roger Berthet - 15 mars 2008
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« Des criminels impunis se dissimulent dans les livres. »
Pierre Bayard, L’Affaire du chien des Baskerville Minuit, 2008.
La réputation qu’a value à Pierre Bayard la publication de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus est trompeuse. Par légèreté, certains magazines qui n’avaient jamais parlé de ses ouvrages et qui n’en parleront plus jamais ont pris le titre à la lettre. Il est vrai qu’il manie le paradoxe, mais de manière un peu plus subtile, et son dernier titre paru donne une occasion de revenir vers un auteur qui n’avait déjà pas hésité à répondre, très sérieusement et avec un humour très personnel, à la question Comment améliorer les œuvres ratées ?
Dans L’Affaire du chien des Baskerville, il reprend le procédé qu’il avait utilisé dans Qui a tué Roger Ackroyd ? et dans Enquête sur Hamlet : il démontre minutieusement que les écrivains se trompent dans la résolution de leurs énigmes, il chasse l’invraisemblance, reprend l’enquête à zéro et déniche le vrai coupable. Même la culpabilité d’Œdipe dans le meurtre de Laïos lui paraît douteuse, c’est dire qu’il ne respecte rien.
« Des criminels impunis se dissimulent dans les livres. » Et des innocents sont injustement accusés. Malheureux Stapleton ! Brave chien des Baskerville ! Pauvre Conan Doyle à qui il est moins reproché de s’être trompé lui-même que d’avoir été incapable d’empêcher son détective de se tromper aussi souvent. Un Sherlock Holmes qui s’émancipe et échappe au contrôle de son inventeur.
Pierre Bayard pratique ce qu’il appelle la « critique policière » qui « vise à tenter d’être plus rigoureux que les détectives de la littérature et les écrivains, et à élaborer des solutions plus satisfaisantes pour l’esprit. » Cela fonde une démarche ludique, mais qui se réfère à la théorie littéraire et s’accompagne d’une relecture scrupuleuse des romans analysés.
Quant à l’enseignant qui souhaite mettre en évidence les règles mises à mal dans l’évolution des genres, l’autonomie relative des personnages fictifs, le plaisir à dissoudre la frontière entre réel et imaginaire – et la liberté d’interprétation qu’il convient de garder devant les textes –, il ne se privera pas de raconter les meurtres symboliques de Bayard pour réjouir les jeunes lecteurs et inspirer de nouveaux disciples dans l’art de l’assassinat littéraire.
Michel Bézard - 9 mars 2008
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À l'honneur, la grammaire
Patrick Rambaud, La grammaire en s’amusant Grasset, 2007
On savait qu’elle était une « chanson bien douce », on découvre qu’elle peut s’apprendre en s’amusant. On pourrait ironiser mais il n’est pas déplaisant de voir que la grammaire est à l’honneur une nouvelle fois – on la croirait presque à la mode – avec le très court livre de Rambaud. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage est drôle et séduisant au point qu’on aimerait le faire lire même à des lycéens.
L’auteur – d’accord avec Orsenna qui a été plus vite que lui, il le dit dans la préface – avait parié de faire « une grammaire lisible ». Il s’engage donc dans un dialogue savoureux avec un petit bonhomme de sept ans, neveu, filleul ou fils du voisin, on ne sait. Le gamin parle comme les gamins d’aujourd’hui et cela fait partie du charme qu’on éprouve à la lecture :
« “Je suis allé chez Mamy”, Mamy est complément d'objet, si j'te crois, mais les questions elles collent pas. J'peux pas dire : “Je suis allé qui ?” »
En huit chapitres Rambaud aborde l’essentiel, de la communication à la syntaxe en passant par l’histoire des mots, la définition des catégories grammaticales, la ponctuation ou le rôle du verbe dans la phrase. Il termine par un chapitre – obligé ? – sur la lecture nécessaire dans l’apprentissage de la langue, mais aussi sur le plaisir qu’elle donne (on allait dire évidemment !)
C’est simple et clair, émaillé d’allusions aux écrivains qu’il aime. Ainsi :
« Anatole France, mon maître, a enseigné qu'il fallait contrarier l'adjectif pour lui donner une consistance : il doit surprendre. »
[…]
Il conseille de ne pas écrire : “Des prélats, magnifiques et pieux, allèrent en procession...”, mais “Des prélats obèses et pieux..”. Les deux adjectifs se cognent et de ce heurt jaillit aussitôt une image puissante : la procession, elle est sous tes yeux, tu vois ces gros prêtres satisfaits qui avancent à petits pas en promenant leurs bedons, tu vois leurs sourires fabriqués, leurs regards embués au vin de messe, l'or des chasubles, la foule recueillie... »
On lui pardonnera quelques approximations et une certaine légèreté qui lui fait renvoyer les difficultés et autres exceptions à "plus tard". Il n’hésite pas cependant à dire que les choses ne vont pas de soi :
« Lui : Si j'essaie et que ça marche pas ?
Moi : Tu recommences, tu recommences, tu recommences jusqu'à ce que tes phrases pénètrent les cervelles rétives, molles ou distraites. »
Tout le métier est là.
On lui pardonnera moins facilement l’oubli du conditionnel dans la liste des modes, au chapitre des verbes : bizarre !
Et pour s’amuser un moment pourquoi ne pas relever les hypocoristiques (chassez le cuistre, nous revenons…) dont il affuble son petit interlocuteur : « mon loustic, jeune cornichon, mon pauvret, paltoquet de mon cœur, mon coco, chenapan, petite nature, jeune impatient, petit impétueux, loupiot distrait, indigne marmouset, mon bonhomme, petit plaisantin, mon joli coco, bourrique, indécrottable paresseux… »
Et surtout : « jeune savant en herbe. »
Roger BERTHET - 13 octobre 2007
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Baudelaire vu par ses contemporains
André Guyaux, Baudelaire – un demi-siècle de lectures des Fleurs du mal (1855-1905) 1143 pages, PUPS, 2007.
« Si Les Fleurs du mal étaient une œuvre médiocre, elles seraient passées inaperçues comme tant d’autres », écrit Mme Aupick, mère de Charles Baudelaire, dans une lettre adressée au frère du poète. Seulement voilà : dès leur sortie, les « fleurs maladives » déclenchent des passions, aussi bien du côté de leurs admirateurs que de leurs détracteurs, tous prolixes hommes de lettres. Dans Baudelaire – un demi-siècle de lectures des Fleurs du mal, André Guyaux a réuni tout ce qui a été écrit sur l’ouvrage depuis la parution en 1855 des dix-huit premières pièces dans La Revue des deux mondes, jusqu’en 1905 : il nous offre ainsi plus de mille pages de critiques littéraires, correspondances privées, pièces du procès, articles justificatifs, préfaces, publications diverses…
En 1857 paraît la première édition complète des Fleurs du mal : ce sont les critiques du Figaro qui mènent contre Baudelaire la violente cabale qui va conduire celui-ci au tribunal, quelque six mois après Flaubert pour Madame Bovary. Leurs arguments ? Le manque d’idées est l’un des plus fréquemment requis : « En fait d’idées, M. Baudelaire est d’une indigence navrante » ; l’atmosphère macabre de sa poésie : « l’odieux y côtoie l’ignoble […] Jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. » Mais surtout, on accuse Baudelaire d’avoir cherché des sujets nouveaux et choquants dans le but de passer à tout prix pour un original et de chercher un terrain encore vierge pour s’y déployer.
Si Baudelaire a des détracteurs puissants, ses admirateurs sont à la hauteur : Flaubert, Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, Swinburne et bien d’autres marquent leur sympathie pour le poète. Barbey d’Aurevilly, Théophile Gautier, Charles Asselineau, Théodore de Banville, volent à son secours et rédigent les « articles justificatifs » destinés à contrer les accusations. Ils disent pourquoi il ne faut surtout pas voir là de réalisme, ils expliquent et réexpliquent la nécessité d’un « Art pour l’art », capable de s’affranchir des modèles classiques, qui « accepte les principales améliorations ou réformes romantiques » (T. Gautier) et surtout, qui ne soit pas au service d’un discours moral. Ils racontent la « décadence », en somme.
Puis c’est le procès, en août 1857. Du fait que« le juge n’est pas un critique littéraire », comme le rappelle l'avocat, ce ne sont pas les arguments du Figaro qui sont retenus contre lui dans le réquisitoire du procureur impérial Ernest Pinard – texte paradoxalement assez élogieux envers le poète –, mais l’« offense à la morale publique » que constituent « la peinture lascive » du poème « Les Bijoux » ou la « débauche » des « Métamorphoses du vampire », par exemple. L’argument de l’offense à la religion est balayé par le procureur lui-même dès le réquisitoire, qui s’achève sur une adresse au jury pour le moins inhabituelle : « Soyez indulgents pour Baudelaire ».
Cela n’est rien pourtant à côté de l’extraordinaire plaidoirie de Maître Gustave Chaix d’Est-Ange, avocat proche des milieux littéraires et dont la présentation des Fleurs du mal en est sans doute l’exégèse la plus limpide parue jusqu’à maintenant (avec celle de Barbey d’Aurevilly dans son article justificatif) : ce véritable bijou n’oublie pas le moindre argument. Il commence par évoquer l’intention du poète : « Il a voulu peindre le vice avec des tons vigoureux et saisissants, parce qu’il veut vous en inspirer une haine plus profonde […] Il va vous montrer tout cela pour le flétrir. » Il va chercher Flaubert, acquitté six mois plus tôt, et même Balzac, puis Molière, « un écrivain qui s’y connaissait bien un peu » et dont il cite la préface du Tartuffe, alors interdit : « Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts ». Et l’avocat d’ajouter : « Est-ce de ma part quelque hors-d’œuvre inutile, puisque nous sommes tous aujourd’hui de l’avis de Molière ? ». La plaidoirie continue en invoquant cette fois des œuvres contemporains auxquelles on aurait pu faire des reproches similaires : les nus en peinture ou en sculpture, et quelques œuvres littéraires plus ou moins cyniques ou salaces, dont les auteurs n’ont pas été inquiétés. Le jury se montre finalement indulgent : il condamne l’auteur et l’éditeur à des amendes mais censure sept poèmes. Le lendemain de cette condamnation, Hugo écrit à Baudelaire : « Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. […] C’est là une couronne de plus. »
L’aventure continue, bien sûr, après le procès ; après la mort de Baudelaire en 1867, ses amis nous livrent encore de très beaux textes sur sa vie et son œuvre (et notamment Théophile Gautier dans la préface des œuvres complètes du poète). Puis, en 1892, la controverse de la statue réveille les passions, qui se déchaînent à nouveau : faut-il ou non ériger une statue à la mémoire de Baudelaire ?
On l’aura deviné, les usages possibles de l’ouvrage en classe sont très variés : pour étudier l’éloge ou le blâme, bien entendu, mais aussi pour réfléchir à une œuvre à la croisée de trois mouvements littéraires et culturels, le Romantisme, le Réalisme et l’Art pour l’art, ou encore pour travailler sur le portrait (on trouve notamment deux très beaux portraits de Baudelaire, l’un rédigé par Barbey d’Aurevilly, l’autre par Théophile Gautier, mais il existe aussi celui peint par Courbet, sans oublier la photo de Nadar). Il y a, enfin, tout ce que l’on apprend sur l’œuvre de Baudelaire, ce qu’en dit le poète lui-même (et surtout, ce qu’il dit d’Edgar Poe, dévoilant à cette occasion ses propres théories). Sans oublier l’admiration sans borne que lui porte la nouvelle génération, dont il se méfie peut-être exagérément : Mallarmé, Verlaine, Rimbaud… qui eux-mêmes laissent quelques textes dans l’ouvrage.
Caroline d'Atabekian - 5 octobre 2007
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Aux jardins de la langue
Pierre Encrevé et Michel Braudeau,Conversations sur la langue française Gallimard, 2007
On cherche son chat (comme tout un chacun) dans un fourré d’un jardin parisien, et soudain on entend la conversation passionnante d’un aimable linguiste et d’un non moins aimable touche-à-tout de la littérature. Ils semblent s’être connus à Vincennes dans les années quasi mythiques qui ont suivi certain mois de mai.
On oublie le chat, on se tapit et on écoute. Il est question de ce qu’on aime, de la langue française et de ses déboires supposés. Mais ce qui est dit nous ravit : le français est bien vivant et son histoire, lointaine ou récente, est une raison d’être optimiste. Cette histoire nous est racontée sans peser pour justifier une thèse très positive. Étonné, presque heureux, on entend que : « La langue française est audible par tous quand elle oublie son lien à la nation ; elle est entendue dans le monde entier quand elle parle pour le monde entier. », ce qui, des philosophes des Lumières au discours de Monsieur de Villepin à l’ONU en 2003, permet de croire en sa vitalité.
Il est question un peu plus tard de la distinction nécessaire entre la langue quotidienne et la langue littéraire : « L'enseignement de la littérature, la mise au contact de Montaigne, Racine, Marivaux, Baudelaire, Proust ou Simon, pas pour intention de faire "apprendre" la 1angue nationale commune mais d'ouvrir à des langues irréductiblement singulières élaborées avec les moyens de la langue collective. Les citoyens et l'État n'ont pas, dans leur usage ordinaire, à mimer la langue littéraire. […] il y a des foules de langues dans l'ensemble dit langue française, qui n'en a pas moins une unité linguistiquement assignable. Le français s’apprend d'abord par le milieu ; puis l'école enseigne aux enfants une forme normée de la langue collective, le français scolaire ; plus tard, elle les met au contact d'une autre variété de français, le français lettré, celui des grands écrivains, qui n'est pas là pour conforter leur image de la langue mais pour l'inquiéter, la fêler, l’historiciser aussi et leur ouvrir un autre monde d’expression. »
Quand ils changent de jardin (Tuileries, Buttes-Chaumont ou Luxembourg, mais on reste à Paris), nos compères changent de sujet, pour autant c’est toujours de la langue qu’il s’agit. Et, au fond, ces promenades supposées sont de peu d’importance, ou bien c’est seulement une jolie façon de chapitrer un livre. Comment ? On ne dit pas « chapitrer » pour « couper en chapitres » ? Et si je proposais ce sens nouveau ? Personne ne peut m’en empêcher ; liberté de parole affirmée par la Constitution comme nos promeneurs le rappellent en expliquant le jeu des contraintes et des libertés subies par le français au cours des siècles.
La liberté nous amène évidemment à la question de l’orthographe, de sa ou ses réformes ; et c’est pour relativiser avec humour (et une efficacité certaine) les exigences de certains, et pas seulement des cuistres. Mais j’enseigne le français (dit une petite voix en nous) ? Alors oui, dans mon métier je suis le gardien de la norme, bien obligé, légitimement obligé. « Le dragon de la norme » comme je le dis aux élèves pour les faire sourire… avant de les noter. Mais dans mon usage privé qui peut me reprocher d’inventer ? La langue est libre, la langue est vivante. Les deux promeneurs le disent à l’envi et on les suit.
Ils se promènent donc dans ces fameux jardins avec… une vieille édition scolaire de Montesquieu (mais c’est pour montrer l’hypocrisie d’une certaine critique trop sûre d’elle et la lucidité de l’auteur des Lettres persanes). Avec les Essais de Montaigne aussi (mais c’est pour relire quelques pages étonnantes sur le langage des sourds-muets et sur le langage des mains, des sourcils, des épaules…). Ces promenades étaient bien préparées.
De chat, il n’en est donc plus question mais de « chat » (le t est prononcé, merci), oui. De SMS aussi, du langage des banlieues et de la langue de la rue. Proust surgit avec son « nenufar » bien à lui, le film L’Esquive est admiré avec finesse et raison : « Aussi longtemps que les enseignants ne renonceront pas à ce rôle-là : mettre tous leurs élèves au contact de l'art et de la littérature, et particulièrement de la littérature française la plus étrangère à leur français ordinaire, il n'y aura pas de risque de fracture linguistique. »
On aborde aussi la loi Toubon, la féminisation des noms de métiers, et plus longuement la francophonie, le langage des signes et son enseignement, le français face aux langues africaines, Chomsky et la linguistique comme matière émancipatrice.
Finalement on n’a pas donné sa langue au chat, ni au « chat » d’ailleurs ? Grâce à ce livre aimable, où l’on ne cherchera pas « l'austérité érudite ni la mise à distance propre à la recherche. Mais […] des vues personnelles, des prises de position et quelques convictions. », on aura trouvé en plus de bonnes raisons d’aller faire cours demain. Cours de langue et de littérature qu’on servira encore mieux, ragaillardi par ces promenades.
PS (peu sérieux peut-être) : il est aussi question deux fois d’une lettre de Proust à Madame Straus, une lettre surprenante qui donne l’occasion à l’un des auteurs de proposer pour rire la consigne d’écriture : « Exercice de style : vous transcrirez en langage texto une lettre de Proust adressée à une femme du monde pour la remercier d'une invitation à dîner. »
Chiche !
« mme. Je vs remercie infinimen 2 v0tr letre si raviSant, si drol,si gentil... ls solo pers0nnes ki Dfende la langu française ( come l'Armé pendnt l'afaire Dreyfu) s son cel qi l'ataquent. 7 id qu'il ya 1 langue françaiz, existan en dehor dè écrivins & con pr0tèj ,é inouïe. chake écrivain est 0blige dse fère sa langue, coum chaq vi0loniste est oblije d sfaire son "sons". »
Aveu : le résultat n’est pas garanti pur virtuose des deux pouces, on a éhontément utilisé le site du Centre de traitement automatique du langage qu’on trouvera ici :
http://glossa.fltr.ucl.ac.be/~demo/index.php?service=1
Roger BERTHET - 5 mai 2007
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Une connaissance particulière
Sous la direction de Frédérique Chevillot et Anna Norris, Des Femmes écrivent la guerre Éditions Complicités, 2007
Le thème abordé par cette suite de seize essais est grave. La table des matières semble austère. Et le livre est passionnant.
Dans l’introduction, les deux universitaires qui ont constitué le recueil expliquent leur projet : « Notre intention n'a pas été de comparer une guerre qui serait "celle des hommes" à une guerre qui aurait été "celle des femmes". La guerre signifie malheureusement le même désastre humain pour tout le monde, et sans doute est-elle inlassablement vécue de façon individuelle et spécifique, partout, par tous et toutes. Les femmes n'en savent ni moins ni plus que les hommes politiques et militaires qui déclarent, ordonnent, font ou font faire la guerre ; les femmes en savent autrement, elles connaissent la guerre différemment. Au sens derridien du terme, nous dirons même qu'elles s'en diffèrent ; c'est de cette connaissance particulière et de son écriture qu'il sera question dans le présent recueil. »
Cette différence, les auteurs nous la rendent perceptible dans une série d’études portant sur des auteurs connus (tous féminins évidemment) : Duras, Yourcenar, Chédid, Colette… ou moins célèbres : Viviane Forrester, Chantal Chawaf, Agota Kristof, Nina Bouraoui... Mais sont abordés aussi des sujets plus larges, par exemple : les récits d’infirmières de la Première Guerre mondiale, la représentation de la guerre dans la littérature pour la jeunesse, « les Femmes, le civil et le soldat dans les romans de la Grande Guerre »…
Chaque fois, l’éclairage est précis et riche d’une lecture attentive de textes qui sont replacés dans leur contexte.
La lecture d’un recueil de nouvelles de Clara Malraux est une découverte ; une analyse des « actes de paroles » chez Andrée Chédid permet de comprendre comment « pour [elle], transformer les actes de violence en actes de parole – de fait, écrire la guerre – c'est œuvrer pour la paix. » ; la vitalité quasi légendaire de Colette est rendue encore plus sensible par l’analyse de ses chroniques pendant l’Occupation : « Comme si écrire la guerre et ses contraintes terribles consistait aussi à se détourner de la guerre en continuant de célébrer ce qui continue, ce qui vit encore : la poésie, les animaux, la nature, Tonin, le génie des femmes... »
Le Journal de guerre de Simone de Beauvoir surprend mais plus encore un récit de Viviane Forrester, Ce soir après la guerre, dont on n’avait pas assez vu l’importance dans son œuvre et dont l’étude apporte une sorte de cohérence à l’ensemble de son travail. On apprécie l’analyse de La Douleur de Duras où l’on voit comment le style de l’écrivain reflète son « désarroi moral » pendant une période cruciale de sa vie. L’écriture souvent déroutante de Chantal Chawaf devient plus compréhensible et semble comme justifiée par son expérience trop précoce de la guerre : « Se différencier des autres pour mieux se ressembler soi-même, voilà un trait marquant de l'écriture de Chantal Chawaf et du mystère qui entoure son inquiétante venue au monde. »
On se passionne même pour un sujet qui pourrait paraître trop sibyllin à cause de son titre : « Le Mythe de la guerrière : Yamina Mechakra et Ly Thu Ho », mais qui nous révèle deux romans pleins d’enseignement sur l’image de la femme dans l’imaginaire post-colonial.
Tout cela donne des idées de lectures nouvelles et permet des relectures plus attentives de textes que l’on croit connus (par exemple certains romans et récits de Marguerite Yourcenar ou la trilogie romanesque d’Agota Kristof). Cela permet aussi de renouveler l’étude d’un thème grave en accordant enfin l’attention qu’il mérite au regard féminin sur la guerre.
Les lectures faites par les auteurs sont, on l’a dit, toujours précises et claires. On pourrait presque les croire de la même plume, comme si le travail des deux animatrices de l’ensemble avait consisté à en faire, même dans l’écriture, un tout cohérent. On remarque aussi la prise en compte scrupuleuse par les auteurs de la littérature critique sur les sujets qu’ils abordent ; les notes ne sont pas une litanie de références mais apportent des précisions bien utiles.
On oubliera les quelques maladresses : un « emprunt » pour « empreint », un titre avec une magistrale faute d’orthographe, et même le parti assez surprenant d’écrire écrivain-e-s, auteur-e-s, orphelin-e-s avec une sorte de genre masculin/féminin qui sent un peu son « socialement correct ». Il faut attendre la page 244 pour qu’une note précise enfin : « Convenons que chaque fois qu'il sera désormais question de "l'écrivain" ou du "lecteur" dans cet essai, il s'agira d'un emploi générique du terme, incluant donc dans une seule et même terminologie le féminin et le masculin. » Il est vrai qu’un lecteur-trice serait un peu bizarre ! Mais ce dernier paragraphe n’est que le « coup de pied de l’âne » du pion.
On trouvera la table des matières complètes ici :
http://www.editions-complicites.com/
http://books.google.fr permet de se faire une idée précise du contenu.
Roger BERTHET - 26 avril 2007
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La langue de bout en bout
Alain Rey, Gilles Siouffi, Frédéric Duval, Mille ans de langue française : histoire d'une passion Perrin, 2007
C’est un énorme ouvrage (1 450 pages), impossible à résumer mais à lire obstinément, passionnément (le titre le dit) par qui aime sa langue. Et qui ne l’aime pas quand il l’enseigne ?
On peut donner une idée de sa richesse en faisant quelques choix :
– les pages sur « la langue de Paris » qui montrent comment au XIIIe siècle « l’idée d’un dialecte plus pur que les autres commence à émerger » ;
– celles consacrées au Journal de Jean Heroard. Médecin attaché à la personne du dauphin, futur Louis XIII, il a accumulé les observations et les notes consacrées à l’enfant royal qu’on lui avait confié. Gilles Siouffi expose avec clarté l’évolution du langage du prince telle qu’elle apparaît dans ces notes et c’est passionnant. Ou émouvant : voyez la lettre écrite par ce bébé de quatre ans : « Papa je je sais bien equivé non pa enco lisé. Moucheu de Oni a anvoié un home amé é beau caoche ou é ma maitesse linfante é une belle poupée a theu theu (sa soeur) i ma pomi un beau gan li pou couhé, je ne suispu petit anfan, jay ben chau dans mon bechau, jay beu a vote santé Papa é Maman, ma pume é to pesante, je ne pui pu esquivé je vous baise té humeman le main Papa é ma bonne Maman e sui Papa vote te humbe é te obeissan fi é cheviteu Dauphin. » ;
– l’évocation de Marie le Jars de Gournay, la « fille d’alliance » de Montaigne et la présentation de son rôle non négligeable dans l’histoire du français. Ceux qui l’ont découverte dans la biographie minutieuse de Michèle Fogel (Marie de Gournay, Fayard, 2004) ou dans la belle autobiographie fictive de Martine Mairal (L’Obèle, Flammarion, 2003), trouveront ici des détails intéressants sur son activité de linguiste et sa passion pour le français ;
– le chapitre 7 de la troisième partie, dû à Alain Rey. Intitulé « XXIe siècle : l’état des lieux », ce texte qui clôt l’ouvrage est une défense raisonnée du multilinguisme. « C'est encore l'enseignement qui peut remédier aux inconvénients de l'unilinguisme, car il y en a d'essentiels. L'apprentissage des langues “étrangères” – au moins deux, pour contourner la tendance mondialisée au “tout-anglais” – se développe dans le monde, mais jamais assez et de manière inégalitaire. Le réglage réciproque, international, est délicat, car chaque pouvoir, et c'est dans l'ordre, milite pour sa langue. Si vous voulez que les Italiens réapprennent le français, et pas seulement l'anglais, faites en sorte que vos francophones de France, de Belgique et d'ailleurs apprennent l'italien ; le minimum de réciprocité n'est pas atteint, et de loin. Tout dépend du poids réciproque des langues : pour que les Albanais qui, grâce au dictateur Enver Hodja, apprenaient beaucoup de français et l'employaient, ne passent pas tous à l'anglais, on ne demandera pas à l'école francophone d'imposer l'albanais en France ou en Suisse. Ça ne marcherait pas et c'est dommage : on rêverait de lire Ismaïl Kadaré dans le texte... » Il y a là de quoi réfléchir et peut-être d’abord sur l’interdisciplinarité avec laquelle nous sommes encore bien frileux.
Il faut redire pour conclure l’intérêt qu’il y a à lire cette histoire de la langue de bout en bout, ne serait-ce que pour rester sensible à l’évolution de la langue, à son histoire et pour les comprendre comme rarement cela a été possible. L’ensemble est écrit avec une simplicité exemplaire ; voilà donc de passionnantes heures de lecture en perspective.
Roger BERTHET - 25 avril 2007
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De quelques figures de style et autres monstres préhistoriques
Philippe Barthelet, Baraliptons Éditions du Rocher, 2007
Spécialisé naguère dans la strangulation des psittacidés (L’étrangleur de perroquets, Critérion, 1991), Philippe Barthelet s’est trouvé un passe-temps à peine différent : la chasse aux baraliptons. Ses reportages sont bien réjouissants. Cet amateur de mot est malicieux, impertinent et fort savant.
Il s’intéresse à tout et semble avoir tout lu. Plus de soixante-dix chroniques sur la langue nous font découvrir aussi bien les charmes et les faiblesses de l’alexandrin, les maladresses des liaisons obligées, la sottise des différentes réformes de l’orthographe jamais suivies d’effets, que les origines anciennes du rap ou la diversité des écrivains normands.
Il évoque Saint-Bernard et Joseph de Maistre qu’il connaît bien, Ponge, Aragon (« poète faux témoin »), Claude Roy, Voltaire (mauvais traducteur de Shakespeare), Brassens (qui « chanta en langage français un monde qui depuis s’est éclipsé, bêtes et gens .»), Hölderlin aussi, Cingria qu’il aime absolument (« Charles-Albert Cingria - à ce nom seul devraient rentrer sous terre les tonitruantes inutilités qui se donnent aujourd'hui pour l'essentiel de notre littérature. »), Charles d’Orléans, Borges et tant d’autres, connus et moins connus.
Ses premières phrases sont magiques car il a le sens du « pas de côté » qui donne à penser qu’on va parler de… pour mieux aborder une autre voie, un autre sujet. Un exemple ?
« Tous ceux qui prétendent à écrire, dont ce n'est ni le talent ni le devoir de caste, on devrait les noyer comme on noie les chatons trop nombreux, en leur lestant le cou d'un manuel de style. Le genre est fertile en livres de poids. »
Tout dans ces chroniques surprend et amuse, et d’abord la fantaisie érudite de l’auteur.
Il développe ses remarques avec des scrupules étonnants et s’en prend aux raisonneurs du XVIIIe siècle.
Il est capable d’encenser les auteurs d’un dictionnaire du moyen français et dans une autre chronique de moquer (à juste titre) leur préface amphigourique.
Il joue au linguiste et au lexicographe pour aussitôt se moquer des linguistes et lexicographes.
Il sait tout de la rhétorique mais c’est pour mieux la juger :
« La rhétorique est à la littérature légale ce que la toxicologie est à la médecine du même nom : l'étude des exagérations définitives. De même que tout bien portant est un malade qui s'ignore, tout homme qui parle et qui écrit fait naturellement de la rhétorique, et quelquefois de la plus belle. Mais de même aussi - corollaire au postulat de Knock - que tout bien portant devient malade en apprenant à se connaître, tout rhétoricien spontané devient littérateur ou pis linguiste - en s'avisant par exemple qu'il ne peut déjeuner à midi sans formuler du même coup une catachrèse de métaphore.
[…]
La rhétorique cultivée pour elle-même a donné beaucoup d'abominations, c'est elle qu'on apprend quand on s'imagine que la littérature s'enseigne et c'est par elle, dès l'explication de texte à l'école primaire, que l'on pervertit le goût du public - et plus tristement celui des écrivains, respectueux peu ou prou de l'opinion que le lecteur se fait de la chose écrite. Les classiques, ceux qu'on étudie en classe, c'est-à-dire au fond les scolaires, ces vieux auteurs admirables devenus la proie des pédagogues, ont fourni la matière d'un code : analysés selon toutes leurs figures, condensés en règles et donnés en exemple, on en a fait les parangons du bien-écrire, c'est-à-dire du style endimanché. »
On lui pardonnera de taper assez obstinément « avec son soulier froid » sur la tête des profs, pédagogues et autres « pédants de collège ». Hélas, il n’a pas tort, souvent, et comme il attaque avec talent, on en oublie de lui en vouloir :
« [La] mauvaise nature des pédagogues tient moins à la nécessaire discipline qu'à l'utopie qui la gouverne, celle des programmes, lesquels supposent qu'on élève les hommes en leur remplissant l'esprit et que ce remplissage peut être planifié. Montaigne réclamait déjà pour la jeunesse des conducteurs qui eussent "plutôt la tête bien faite que bien pleine". On ne s'est souvenu de cette exigence pour en faire un sujet de dissertation. »
Comme il le dit lui-même :
« Les constellations ne vont pas hennir pour si peu. »
Il était sans doute de ces loustics insolents qu’on aime dans nos classes parce qu’ils savent les choses autrement et le disent parfois, à moins qu’on ne le voie briller dans leurs yeux. Lui le dit et le dit bien.
Il donne envie de lire ou de relire, et d’abord les dictionnaires et encyclopédies dont il dit fustigeant les supports électroniques : « obnubilés par le grossier prétexte de faire gagner à leurs contemporains du temps et de l'espace, les fétichistes du logiciel perdent seulement de vue que les encyclopédies et autres dictionnaires ne sont faits que pour qu'on y trouve ce qu'on n'y aurait jamais cherché. »
Dans ce manuel de chasse on fait aussi de bien belles trouvailles.
Ajoutons que Philippe Barthelet continue à danser chaque semaine sur France Culture dans l’émission « Tire ta langue » :
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/tire_langue/
et propose dans Valeurs actuelles les entrechats de sa chronique « L’esprit des mots ».
Roger BERTHET - 10 avril 2007
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