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Les notes de lecture

 

Catégorie : Essais

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fleche La littérature remonte le temps

Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation
Éditions de Minuit, 2009

bayard2.jpg Voltaire a plagié Conan Doyle dans Zadig ; Freud et le roman policier ont exercé leur influence sur l’Œdipe de Sophocle ; Beckett a inspiré Kafka. Dans ce sens. Pierre Bayard se propose de prouver que certaines sources littéraires remontent le cours du temps.
Son argumentation repose principalement sur ce qu’il appelle la dissonance : les passages plagiés par anticipation sont reconnaissables à ce qu’ils ne trouvent pas vraiment leur place dans leur œuvre, ce sont des corps étrangers à l’origine mystérieuse, ils paraissent anachroniques, ils transportent le lecteur dans une autre époque littéraire que celle de leur publication.
Dans sa démonstration la plus spectaculaire, Pierre Bayard présente un passage de Proust, d’une très grande proximité avec ceux de la petite madeleine ou des pavés disjoints de la cour de l’hôtel de Guermantes et il ajoute : « Le problème est que cette page si parfaitement proustienne n’est pas de Proust. » Mais de Maupassant, que l’on n’attendait pas sur une telle thématique.
Cette démarche est susceptible d’entraîner deux réactions, non contradictoires :
– la première, qui concerne le lecteur, consiste à retrouver dans la fiction proposée une subtile réflexion sur l’intertextualité, comme y incite l’auteur lorsqu’il avance que le passage de Maupassant n’existait pas vraiment avant l’apparition de l’œuvre proustienne et qu’un écrivain crée ses précurseurs ;
– la seconde, qui concerne l’enseignant, à s’inspirer des procédés d’un si habile rhétoricien pour agrémenter sa propre démarche pédagogique de quelques tours propres à captiver son auditoire.
Libre ensuite au lecteur-enseignant de découvrir quelques-uns des paradoxes dérivant des axiomes du plagiat par anticipation : comment mettre à profit la remontée des thématiques dans le temps pour inspirer délibérément les écrivains du passé ; ou bien comment anticiper la littérature à venir en recherchant dans les textes d’aujourd’hui quels seront les passages plagiés dans ceux de demain ; ou, mieux encore, attribuer à Laurence Sterne sa véritable époque littéraire : c’est en 1959 qu’est paru Vie et opinions de Tristram Shandy.
La sagacité de Bayard est sans limite : il sait qu’il a lui-même été plagié dans le passé.


Michel Bézard - 20 janvier 2009

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fleche Une quête de sens

Nancy Huston, L’espèce fabulatrice
Actes Sud, 2008

hustoncouverture.jpg L’espèce fabulatrice, c’est la nôtre.
« Nous sommes incapables, nous autres humains, de ne pas chercher de Sens. C’est plus fort que nous. »
Le petit d’homme se construit grâce au langage en général – à commencer par ses prénom et nom aussi contingents que possible – et grâce à la fiction. Question de sens, de « Sens » écrit Nancy Huston. Et le tout est lié en particulier dans l’éducation puisque « l’être humain naît prématurément, plusieurs mois avant terme. »
Donner du Sens permet aux groupes humains de survivre, et l’homme est un animal essentiellement grégaire. D’où les dangers de l’individualisme contemporain et de « la fiction moderne : celle de l’autonomie absolue, de l’être qui n’a pas besoin de liens. »
La démonstration de l’auteur est claire et fort agréable à lire. Elle s’appuie sur une connaissance rigoureuse de l’histoire de l’Humanité, de la psychologie et même de la biologie ; ce dont témoigne la riche bibliographie qui clôt l’ouvrage.
Cette quête de sens passe évidemment par la littérature et par le roman. Le roman et ses personnages. Avec des exemples précis tirés de fictions contemporaines, Nancy Huston dit l’importance de la lecture de romans. Ceux-ci offrent des modèles et des anti-modèles :
« C'est cela : les personnages des romans, à l'instar de ceux des récits religieux mais de façon bien plus complexe, nous fournissent des modèles et des anti-modèles de comportement. Ils nous donnent de la distance précieuse par rapport aux êtres qui nous entourent, et – plus important encore – par rapport à nous-mêmes. Ils nous aident à comprendre que nos vies sont des fictions – et que, du coup, nous avons le pouvoir d'y intervenir, d'en modifier le cours. »
Rappelant le souvenir de passionnés de lecture, tous ouverts aux autres cultures que la leur propre, l’auteur montre à quel point cette qualité leur a permis de survivre ou de mieux vivre.
Cela lui donne l’occasion de fustiger la tendance des enseignants à ne proposer que des textes dans la langue du groupe culturel auxquels ils appartiennent. Et ce n’est évidemment pas un phénomène seulement hexagonal. On apprécie d’ailleurs qu’elle choisisse ses exemples dans la littérature anglo-saxonne, nous donnant ainsi au passage des envies de relire Dickens ou de découvrir le Mister Pip du néozélandais Lloyd Jones.
Nancy Huston fait dans ce livre un éloge argumenté du roman. Elle n’est pas naïve et sait bien que les romanciers eux ne sont pas toujours exemplaires et que tous les romans ne se valent pas, mais elle n’hésite pas à affirmer : « les caractéristiques du roman – sa façon de mettre en scène la tension entre individu et société, entre liberté et déterminisme, sa manière d'encourager l'identification à des êtres qui ne nous ressemblent pas – lui permettent de jouer un rôle éthique. »
On apprécie aussi une page sur l’autofiction et ses rapports avec la télé-réalité ou la courte allusion au storytelling si bien expliqué aujourd’hui par Christian Salmon (voir Storytelling, La Découverte, 2007 et la chronique hebdomadaire de cet auteur dans Le Monde).
Le livre s’ouvrait sur une question très simple : « À quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? ». Il s’achève avec la réponse (l’auteur parle d’une « ébauche de réponse ») : « C'est parce que la réalité humaine est gorgée de fictions involontaires ou pauvres qu'il importe d'inventer des fictions volontaires et riches. »
Mais cette réponse vaut d’abord par l’argumentation de l’auteur que l’on suit avec bonheur.



Roger Berthet - 28 octobre 2008

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fleche Un dossier sur Jacques Roubaud

La Femelle du Requin, n° 31
Automne 2008

femelledurequin3.jpg Certaines revues littéraires méritent bien mieux qu’une diffusion confidentielle. Ainsi en est-il de La Femelle du Requin au titre ducassien.
Le numéro paru en automne 2008 est exemplaire. Un long dossier est consacré à Jacques Roubaud. Une « traversée des œuvres » liste, en les commentant, l’essentiel des titres publiés par l’auteur. Roubaud étant un écrivain aux passions et intérêts multiples, oulipien et féru de mathématiques, poète et curieux de poétique, romancier à la veine parfois autobiographique, on y trouve aussi bien Mathématique que La Belle Hortense (roman à l’humour décalé), La Fleur inverse (essai sur l’art formel des troubadours), Quelque chose noir (hélas proposé pour le concours d’entrée de l’EN en 2008 ; tant de commentaires pédagogiques n’ajoutent rien à la force de ce texte), La Vieillesse d’Alexandre (sur l’alexandrin évidemment), ou La Dernière Balle perdue (un court roman poignant).
C’est l’occasion de découvrir des titres moins connus. Et ce parcours très complet est suivi d’une longue interview où Roubaud se livre un peu et parle de son travail avec précision et humour. On peut ainsi relever une de ses idées sur le roman :
« Le roman est menacé par un contresens qui consiste à penser que ce qui est essentiel c'est le réel vécu, la confession, l'autobiographie. Le travail de transformation du réel vécu du romancier dans la grande forme roman, qui est un long travail difficile, tend à être gommé. De plus en plus de romans sont de simples transpositions d'une expérience, de préférence horrible... d'inceste. Ce n'est pas bon pour la forme roman car ça tend à le transformer en une sorte d'article de magazine allongé. Par ailleurs, dans la même ligne, à cause de cet amour des choses advenues réellement, le récit de voyage entre en concurrence avec le roman. Il y a un troisième élément qui ne va pas servir la forme roman, c'est la progression de l'informatique au détriment de la publication sur papier. Je n'ai encore rencontré personne lisant un roman sur le Net. » Belle occasion de discussion sur la forme romanesque.

Suivent trois articles critiques.
Enfin,« Entrecimamen », une page admirable de Roubaud lui-même émerveille par sa façon de parler du vent et de l’« entrelacement » poétique.
Ce numéro de La Femelle du Requin est enrichi d’un entretien avec Jorge Volpi, écrivain mexicain, auteur d’A la recherche de Klingsor et de La Fin de la folie entre autres romans bien éloignés de la veine autobiographique qui nous lasse aujourd’hui chez nombre de romanciers hexagonaux. Et Volpi parle aussi, dans un article plein de ferveur, de Roberto Bolaño, auteur chilien récemment disparu en laissant un fabuleux roman qu’on ne peut que recommander : 2666 (éditions Christian Bourgois, 2008).

Mais on n’aura pas tout dit de cette revue si l’on omet qu’elle propose un « Cahier de création » avec des inédits. Parmi ceux-ci, on peut retenir un texte de Marie-Pierre Vinas, « Le jeu des syllabes mortes ». Simplement parce que ce texte peut toucher tous ceux qui, enfants, ont joué avec les mots : « C’est pendant l'enfance. Le jeu consiste à répéter un mot jusqu'à ce qu'il se décolle de la chose et tombe. » Mais aussi parce qu’on y retrouve, comme en écho, une page de Marthe Robert : « Étant enfant, il m'arrivait souvent de prononcer un mot – Paris, par exemple, mais n'importe quel autre faisait l'affaire, pourvu qu'il fût très courant – en détachant chacune de ses syllabes et en les maintenant séparées, jusqu'au moment où le mot réduit à deux ou trois tronçons, devenait non seulement inintelligible, mais étrange, étranger, de plus en plus inquiétant. » (La Vérité littéraire, Grasset, 1981). Et les deux textes seraient à rapprocher d’une drôle de « recette » de Roger-Pol Droit « Vider le sens d'un mot » (101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob, 2001) et d’une nouvelle amusante de Peter Bichsel « Une table est une table » (Histoires enfantines, Gallimard, 1971). On pourrait trouver ainsi une intéressante amorce pour une séance d’atelier d’écriture.

Pour en terminer, et compléter le dossier sur Jacques Roubaud, on s’en voudrait de ne pas citer un numéro à peine plus ancien d’une autre revue à lire absolument, Le Matricule des anges, numéro 90, février 2008. (À la une, Jacques Roubaud – Poète, prosateur, essayiste, membre de l’Oulipo, il compose une œuvre foisonnante et exigeante, curieux des formes et des langues, explorant sans fin les territoires de la mémoire.)

Sur le Net :
La Femelle du Requin
http://lafemelledurequin.free.fr/
Le Matricule des anges
http://www.lmda.net/index.php


Roger Berthet - 28 octobre 2008

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fleche On aimerait bien savoir

Gary Dexter, Ce que cachent les titres
Editions [MiC_MaC], 2008

dexter.jpg Ce Godot que Vladimir et Estragon attendent en vain, on aimerait bien savoir qui il est ou à tout le moins d’où vient son nom. Des hypothèses il y en a plusieurs, et Beckett s’est plu à brouiller les pistes. Mais découvrir que, sans passer par « godillot », il y a du Balzac là-dessous, ça, c’est une surprise. C’est ce que raconte avec simplicité et une belle érudition l’auteur de Ce que cachent les titres. Il n’explique pas, il raconte, voilà un des charmes de ce livre qui ne propose pas moins de 40 chapitres sur autant de livres. Six sont français : Gargantua, Cendrillon, Ubu Roi… Plusieurs autres font partie des ouvrages souvent étudiés en cours de français : L’Utopie, La Mouette, L’Orange mécanique
Ce dernier, par exemple, il y a un petit bonheur à comprendre qu’il viendrait sans doute d’une expression mal entendue par Burgess puis assumée sans défaillir. Pour 1984, l’explication de la date inversée (1948) est remise en cause avec pertinence. On découvre aussi l’existence d’un certain Georges Francis Train, bien réel, qui se voulait plus fort que le héros, imaginaire, du Tour du monde en quatre-vingts jours. C’est dans un ouvrage en français, les Histoires tragiques de François de Belleforest que Shakespeare aurait lu l’histoire de Hamlet. Quant au Faust mythique, son existence remonte à un George Faust bien réel qui sévissait à Heidelberg.
On peut continuer ainsi à plaisir. Et ce plaisir, on a évidemment envie de le partager en racontant en classe à notre public habituel les belles histoires que cachent les titres de nos auteurs préférés.


Roger Berthet - 27 octobre 2008

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fleche Un bouquin pas piqué des gaufrettes

Charles Bernet et Pierre Rézeau, On va le dire comme ça, dictionnaire des expressions quotidiennes
Balland, 2008

bernetrezeau.jpg Depuis Claude Duneton et son Bouquet des expressions imagées (Le Seuil), personne ne peut ignorer le sens des expressions idiomatiques courantes. Il a été suivi (ou précédé) par un nombre respectable de dictionnaires du même genre. Internet est riche aussi en sites pleins d’explications – plus ou moins sûres d’ailleurs – de ces mêmes expressions. Ce qui manquait, c’est un livre sur les expressions qui vont et viennent, celles dont l’usage n’est qu’éphémère parfois mais qui révèlent l’inventivité extraordinaire de tout un chacun en matière de langage, celles qui ne sont pas vraiment figées et qui jaillissent dans les conversations avec une verdeur réjouissante. Ce livre, on l’a : On va le dire comme ça, dictionnaire des expressions quotidiennes.
Après la lecture d’une telle compilation, vous ne pourrez plus vous entendre dire que vous avez du yaourt dans la tête ou que vous avez bu l’eau des nouilles. C’est un bouquin pas piqué des gaufrettes et vous ne pourrez pas vous beurrez les noisettes de cette note. C’est de la bombe ! Et si vous ne pouvez vous l’offrir, faites un cake nerveux auprès de qui vous voulez et exigez qu’on vous l’offre. Que vous soyez épais comme un coton-tige, peigné comme un dessous-de-bras ou chaud comme une baraque à frites, peu importe, l’essentiel n’est pas dans l’apparence mais dans une envie insatiable de savoir et comprendre d’où viennent toutes ces expressions savoureuses ! Celles qui sont utilisées dans la phrase précédente figurent sur la couverture vert pomme du pavé dont nous parlons et sont évidemment expliquées, commentées, illustrées à l’intérieur, avec des centaines d’autres.
Il faudrait tout citer, et c’est énorme. D’ailleurs c’est l’abondance des citations qui étonne et le parti pris de pêcher sur le Net des exemples, pleins de saveur, est excellent. S’agissant d’usage quotidien de la langue, c’est un complément nécessaire aux exemples littéraires ou glanés dans les journaux. Et c’est bien amusant. On lit ainsi que « Montaigne [est] un homme du vin qui n’a pas bu l’eau des nouilles. »
« Je le crois pas de chez je le crois pas » (Vincent Ravalec)
Rien que du bonheur !


Roger Berthet - 27 octobre 2008

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fleche Les souvenirs du dictionnaire

Camille Laurens, Tissé par mille
Gallimard, collection Blanche, 2008

tiss.jpg Dans la lignée de ses deux ouvrages précédents, Quelques-uns (P.O.L, 1999) et Le grain des mots (recueil de chroniques parues dans L’Humanité, P.O.L, 2003), c’est à une exploration de la matérialité du langage que nous convie Camille Laurens, dans ce recueil qui rassemble les chroniques radio écrites pour France Culture et diffusées en 2006. Ceux qui avaient apprécié l’acuité du regard et l’érudition littéraire de cet auteur trouveront dans Tissé par mille (titre emprunté à un poème de Mallarmé évoquant le « tissu » des mots et du langage) une démarche similaire : une série de chroniques, chacune portant sur un mot d’usage courant, livrant une analyse tour à tour rigoureuse ou fantaisiste de son étymologie, de ses différents sens, de ses connotations, émaillée de citations et références littéraires très diverses.
Camille Laurens résume ainsi sa démarche : « Je suis comme les gens qui disent : l’année dernière on a fait le Mexique, cette année on fait l’Amazonie. Sauf que moi, j’arpente le dictionnaire : ça coûte moins cher, on y reste aussi longtemps qu’on le souhaite, et on a des souvenirs pour la vie, tandis que les autres, avec leur poncho déteint, ils ont l’air fin. » ( 224, « Faire »).
À l’origine écrits pour être entendus à la radio, les textes « sonnent » davantage que dans les ouvrages précédents, témoignant d’un travail plus approfondi sur la langue, les sonorités, les jeux de mots (en particulier pour la chute) et se rapprochent du travail poétique d’un Francis Ponge, à qui l’auteur fait référence dans la chronique du mot « Œuf ». La jubilation de l’auteur est palpable par l’œil autant que par l’oreille, par exemple pour le mot « joug » : « Le lien conjugal a d’abord été joute amoureuse, le joug ne pesait rien : on était subjugué. Avec le temps cependant, il a fallu conjuguer plaisir et réalité, conjuguer individualisme et sens du bien commun. Le joug est un mélange de je et de nous, dont le g muet signale discrètement l’éternel non-dit du couple ; le mariage se conjugue toujours à l’imparfait. » (p 81).
Chaque texte est aussi une brillante démonstration de ce qu’est la culture littéraire : Camille Laurens, qui interroge le sens des mots, n’est pas seule : avec elle, Racine, Pascal, Rousseau, Baudelaire, Perec font entendre leur voix au fil de citations connues ou méconnues.
Le professeur de français pourra utiliser avec profit ce genre de chroniques pour montrer l’étendue du champ sémantique d’un mot, ses connotations, sa famille, mais surtout les possibilités infinies de jeu sur les sens et les sonorités, en particulier sur des mots-clés du vocabulaire littéraire, comme « texte » ou « roman ». Ces textes peuvent servir de support pour l’écriture d’imitation, avec l’aide d’un dictionnaire : des lycéens choisissent un mot et expliquent dans un texte autobiographique ce qu’il signifie pour eux en puisant dans leur expérience personnelle.
Mais la première vertu de cet ensemble, c’est qu’il me paraît propre à transmettre aux élèves l’amour des mots, de leur matérialité, en montrant toute la richesse sentimentale et lexicale qu’ils véhiculent, invisibles dans leur utilisation quotidienne. À l’heure où nos élèves emploient certains mots à tort et à travers, où ils attachent une importance excessive à d’autres, mais aussi à l’heure où leurs trouvailles lexicales nous procurent bonnes ou mauvaises surprises, il est certainement opportun de rappeler que la langue recèle plus de possibilités et d’imaginaire qu'ils ne le croient. Oui, il est opportun de leur rappeler que manier la langue, ce n'est pas seulement manier syntaxe ou orthographe, c'est aussi manipuler sens et son, afin de rencontrer les mots « comme on rencontre quelqu’un » (préface de Quelques-uns, P.O.L, 1999) et de (re)découvrir la richesse de la langue.

Kareen Lahana - 11 mai 2008

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fleche Une invitation au voyage

Jean Bardet, Le personnage de roman
La bibliothèque Gallimard, 2007

persroma.gif Le personnage de roman est une anthologie qui offre une vue historique et théorique des personnages à travers la littérature. L’auteur souligne les liens qui existent entre « la conception de la figure humaine (du sujet cartésien au moi éclaté de la psychanalyse) et celle du genre romanesque (du roman héroïque au nouveau roman en passant par le réalisme) ». Après une analyse théorique sur la notion de personnage, il agrémente son livre de nombreux textes critiques qui permettent une approche structurée du roman.
Cette anthologie se divise en cinq parties.
« Ouvertures » est réservée à la théorie du personnage dans les romans.
« L’élaboration » regroupe des extraits de textes allant du XVIIe au XVIIIe siècle, de Cervantès à Monmartel.
Dans « L’exaltation assumée », l’auteur recense les romans du XIXe siècle et propose aux élèves une « vision kaléidoscopique » du personnage à cette époque. Ce dernier devient un « élément privilégié du roman, par la perception aiguë qu’il a de lui-même, des autres, du cadre qui l’entoure. L’action devient secondaire. [La fiction] ne peut que graviter autour de lui. »
Dans « Personnage en débat », le XXe siècle « croit de moins en moins à la stabilité du sujet, à sa cohérence, à son unicité. » Le personnage fait « l’objet d’un traitement esthétique qui intègre étroitement sa figure et sa psychologie au temps qui passe, en lui donnant une dimension plastique. » Ou bien, « on se noie parfois dans sa parole, parce qu'[il] est d’une façon ou d’une autre à distance du monde ».
Des arrêts sur la lecture complètent l’approche théorique. À la fin de chaque partie, les élèves ont à leur disposition une série de questions qui les prépare à l’épreuve anticipée de français.
En annexe de l’anthologie, un glossaire donne accès à des définitions simples et courtes. Une riche bibliographie et une table des matières précise facilitent la recherche.
On regrette parfois le manque d’analyse des extraits qui auraient pu servir à l’illustration de la théorie. Toutefois, cet ouvrage a le mérite d'élargir la culture générale des élèves, du XVIIe au XXe siècle.
Recommandée par l’éditeur pour les classes de première, cette anthologie de 110 textes est intéressante par son approche critique et historique. Les élèves y découvriront avec plaisir de nouveaux auteurs et pourront se préparer de façon sérieuse aux épreuves anticipées de français. Quant aux professeurs, les recherches de Jean Bardet seront utiles à leur enseignement.





Jocelyne Le Ber - 10 mai 2008

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fleche Lire des listes de mots, c'est beau !

Joëlle Bertrand, Vocabulaire grec, du mot à la pensée
Ellipses, 2008

vocabgre.jpgJoëlle Bertrand convie les étudiants, les professeurs et pourquoi pas un plus large public, qui voudraient revivifier leur culture antique autrement, à une promenade originale au pays des mots grecs, par étape, pour découvrir les représentations que les Grecs se faisaient du monde, de l'homme et des dieux.
L'ordre des étapes importe peu. Poussé par la curiosité, on peut commencer par la fin, la magie. Une citation d'une Idylle de Théocrite ouvre ce chapitre de la rubrique « Les dieux ». Suit une liste de mots, classés ni par ordre alphabétique, ni par classe grammaticale mais par association d'idées, glissement et élargissement de notions et par famille. Insensiblement l'imagination se met en mouvement. Deux mots pour désigner « le sorcier » ! un verbe pour dire « envoûter » et un autre pour « jeter un sort » ! et, dans le coin des expressions, voici comment nommer « les figurines de cire », comment dire « détourner le mauvais œil »… Pour terminer cette promenade du côté des pratiques bizarres, une citation, d'Homère cette fois.
Tel est le principe de présentation de ce vocabulaire grec. Son aspect scolaire réside dans le lien étymologique établi entre les mots grecs et les mots français, plus nombreux qu'on ne le croit.
Si vous êtes d'abord attiré par la rubrique « La parole et l'action », l'étape sera longue : cinquante pages. Mais quel plaisir ! Cette citation, à méditer : « L'incorrection du langage n'est pas seulement une faute contre le langage même, elle fait encore mal aux âmes. » Toutes les subtilités du dialogue sont nommées. Et voici une surprenante liste d'insultes, dont le catalogue loufoque distingue, dans un encadré, intitulé « Échantillons », qui s'étend… sur plus de deux pages, les insultes simples, les injures homériques et les simples invectives…

Plaisir des mots donc, que ne donnaient certes pas les vocabulaires grecs, purement fonctionnels, en usage auparavant.
Ce livre parle donc à l'imagination. Mais il ne propose aucun commentaire ; n'espérez pas y trouver une analyse toute faite et convenue du vocabulaire ici répertorié et de ce que celui-ci implique comme pensée sur le monde, l'homme, les dieux. Vous devrez seul franchir cet abîme, penser ce que pense cette langue.

Cette géographie des mots grecs, avec ces chemins nouveaux que Joëlle Bertrand vous incite à suivre en courant, pas à pas ou en sautillant a été pensée non sans humour, non sans fraîcheur. De merveilleuses citations en témoignent. C'est à partir de ces citations, dont les références figurent en notes en bas de page, et à partir de votre culture personnelle, quelle qu'en soit l'étendue, que vous vous engagerez dans l'interprétation, que vous dégagerez la philosophie de la langue grecque, ce qui est l'objectif visé par cet immense travail de présentation du vocabulaire grec.

Comment utiliser avec des lycéens un ouvrage qui réclame la maturité d'un étudiant ? Voici une expérience : d'autres usages sont à inventer. À la suite d'une version sur la musique (Platon, Les Lois), nous avons librement lu (car ce livre se lit, ce n'est pas un dictionnaire) dans la rubrique « Les Muses », individuellement et en laissant jaillir les questions et les remarques, les mots de la musique et de la danse. Que nous révèlent-ils de la place de ces arts dans la civilisation grecque ? La discussion a duré toute l'heure. Trois élèves ont appris par cœur une citation, un autre a collecté les mots sonores qui lui plaisaient : ce livre intéresse. Une autre élève, que la difficulté de la version avait impressionnée, voulait savoir si les Grecs étaient plus intelligents que nous pour avoir écrit des textes si complexes. Le chapitre « L'esprit, la pensée, l'intelligence » lui a fait prendre conscience de l'étendue des mots grecs qui nomment les opérations de l'esprit. Ce vocabulaire peut donc séduire les élèves, enrichir le commentaire des textes lus en classe, ouvrir des perspectives philosophiques et les inciter à lire les œuvres très diverses dont les citations leur sont données.

Voici donc un ouvrage très particulier, qui livrera progressivement au lecteur la possibilité de découvrir la diversité de la pensée grecque. Ce n'est pas un classique manuel et il renouvelle l'approche du grec ancien qui, comme le souligne l'auteur dans son Avant-propos, « n'est pas une langue de communication mais de culture ».


Michèle Beauxis - 4 mai 2008

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fleche Nouvelle collection : « Écrivains au présent »

Dominique Rabaté, Pascal Quignard, « Étude de l'œuvre »
Francine Dugast-Portes, Annie Ernaux, « Étude de l'œuvre »
Sjef Houppermans, Jean Echenoz, « Étude de l'œuvre »
Dominique Viart, François Bon, « Étude de l'œuvre »

Bordas, 2008

quignar.jpgernau.jpg À ceux qui aiment revenir sur les livres et les thèmes d’un auteur un peu plus longuement que dans le cadre d’un article de presse et prendre connaissance des analyses d’un spécialiste,
à ceux qui observent l’évolution actuelle des genres littéraires ou à ceux qui veulent être guidés dans leur découverte de nouveaux auteurs,
à ceux qui se souviennent des collections « Écrivains de toujours » et « Les Contemporains » aux éditions du Seuil, qui souhaitaient retrouver les auteurs de la génération suivante et qui avaient apprécié l’ouvrage de Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent,
à ceux-là, Bordas offre une nouvelle collection qui s’ouvre avec l’étude des œuvres de Pascal Quignard, Annie Ernaux, Jean Echenoz et François Bon, lesquels se sont déjà invités dans plus d’un cours de français.

echeno.jpgbo.jpgDeux aspects frappent dans cette collection :
– à la lecture des quatre analyses successivement, il apparaît que la forme de critique présentée, bien que très cadrée, comporte quelques aspects imitatifs, discrets mais révélateurs de la personnalité de chaque auteur étudié et de chaque universitaire au travail ;
– le chapitre qui raconte l’accueil reçu par une œuvre ainsi que les rapports entretenus par celle-ci avec d’autres disciplines se révèle très précieux pour des auteurs qui relèvent de la « fiction critique ».

La thématique intime/extime d’Annie Ernaux, son parcours très distant dans la littérature féminine, sa fascination pour l’abjection et son sens de la révolte valent aussi par le travail de la sociologie et de l’histoire dans ses livres où la critique sociale s’inscrit de manière originale et efficace.
Pascal Quignard passe du traité élitiste, du fragment, de la vie minuscule, de la mini-fiction, du « petit traité » à l’ample roman écrit pour le Goncourt, fait éclater les genres littéraires et entretient les rapports les plus complexes avec la musique, la peinture et l’histoire érudite.
François Bon fait retour sur le réel et les expériences de vie, sur la ville et les paysages, sur son histoire et ses projets, tout en maintenant le soupçon, en faisant délirer la langue et en rapportant du cinéma les pouvoirs de l’image mentale, mais il travaille par ailleurs dans le théâtre, la biographie de chanteurs, les ateliers d’écriture et les réseaux : « A nous de contaminer Internet de l’intérieur ».
L’écriture ludique et distanciée de Jean Echenoz parcourt les genres du roman, sentimental, policier, d’espionnage, d’aventures, de science-fiction, alterne les techniques et joue avec les codes ; elle voit ses figures de style contaminées par le cinéma, qui n’est pas seulement un sujet ou une référence : « [des vêtements] si courts et si décolletés qu’entre les deux adjectifs ne demeure plus rien de vrai tissu ».

Les synthèses déjà publiées dans cette collection rappellent ou exposent comment jouent tradition littéraire, virtualités du récit et modes d’intertextalité, mais aussi la force des mélanges entre médias, l’échange entre les arts, la circulation des formes.
Il ne reste plus qu’à découvrir quels seront les prochains auteurs abordés dans la prochaine rafale.

Michel Bézard - 13 avril 2008

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fleche Impérialiste, prédateur et infiltré : le roman

Catherine Durvye, Le Roman et ses personnages
Ellipses, 2008

romanellipse.jpg Que peut-on demander à un livre de pédagogie sinon qu’il donne des idées ? Pas des réponses, des idées. C’est ce que fait ce petit volume.
Il propose d’abord une étude sur ce qui est nommé « L’impérialisme romanesque » avec des analyses sur le genre lui-même, sur le personnage romanesque et sur le lectorat du roman. La langue est simple et l’analyse du personnage de roman particulièrement cohérente. Il propose ensuite une anthologie de textes courts dont la variété fait tout l’intérêt. Car ce ne sont pas seulement des pages de romans qui sont questionnées mais de très nombreux extraits de textes de critique ou d’analyse.
L’ensemble est construit en chapitres logiques, par exemple : caractérisation du personnage, réalité du lecteur qui lit ou le personnage absorbé par le texte. Pour chaque chapitre, on a une série de textes brefs (rarement plus d’une trentaine de lignes) accompagnés de questions et complétés quand c’est nécessaire par des éléments de synthèse.
On regrette parfois certaines questions un peu vagues ou faisant trop appel à une culture littéraire que seuls des élèves passionnés – ou simplement studieux – possèdent. Mais rien n’interdit de modifier les questions, évidemment.
Les cinq sujets d’examen qui complètent le livre sont particulièrement intéressants. Ils utilisent les textes déjà étudiés et portent sur l’évolution du personnage, le personnage lecteur, le romancier et ses personnages, le personnage dénonciateur et la réalité du personnage.
D’ailleurs, pourquoi ne pas donner comme sujet de dissertation ou comme objet de réflexion cette phrase qui conclut l’étude préliminaire : « On peut donc sans crainte parler de l'impérialisme romanesque, puisqu'il a réussi à coloniser une grande partie des techniques de tous les autres genres littéraires, qu'il vit en prédateur de la réalité et qu'il s'est infiltré au cœur de tous les courants de la critique, au point de s'absorber lui-même en devenant son propre sujet dans le roman spéculaire, en faisant d'un romancier ou d'un lecteur de roman son personnage principal. »
Lexique, liste des personnages, bibliographie ne sont pas oubliés, mais on aurait apprécié un index des auteurs.
On a avec cet ouvrage un outil tout à fait intéressant et dont le moindre mérite n’est pas de nous faire découvrir ou redécouvrir certains textes passionnants ou utiles, en particulier les textes critiques. Et au fond de stimuler encore une fois notre goût pour la lecture et celui des élèves.


Roger Berthet - 15 mars 2008

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