Le champ de personne

     Je ne sais pas encore pourquoi, mais ce jour qui va commencer n'est pas comme les autres. Je le sens. Ce n'est pas une raison pour faire retourner la m'am au kiosque à journaux. Car, même à vélo, ça fait un bout, alors à pied... À pied ! Pourquoi la mère irait-elle à pied au kiosque ?
     Une énorme bouffée de chaleur monte dans ma poitrine. Alerte ! " La " très grosse bêtise approche. J'entends son hélice tourner au-dessus de ma tête, comme celle d'un destroyer qui chasse un sous-marin en plongée. Silence radio. Le bruit circulaire se rapproche. Je me rassure. […]
     Soudain mes yeux s'ouvrent tout seuls.
     Fini le bathyscaphe. Fini le jeu. " La " très grosse bêtise vient de perdre sa perruque. Elle est là. Je la vois ! Je la touche dans l'ordre, et en trois mots : Hippocampe, tandem et... vélo !
     - M'am, on m'a volé ton vélo !
     Je me dresse sur le lit, en sueur. […] J'ai dû crier, mais personne n'a entendu. Le vélo de la m'am ! Hier soir, je l'ai emprunté pour aller jouer au foot au Champ de Personne. Pas peu fier. Je pouvais tout juste m'asseoir sur la selle. Pour pédaler, je devais me mettre en danseuse, comme Charly Gaul dans le Tourmalet. Les copains étaient babas ! Un vélo parme avec des sacoches de facteur en cuir.
     Au Champ de Personne ! J'ai oublié ! Le vélo de ma mère ! J'ai beau le découper, le redécouper et le mettre dans tous les sens, ça ne change rien. J'ai oublié le vélo de ma mère au Champ de Personne !
     La maison vient de s'écrouler sur mon crâne. " Quinze morts rue Meissonnier. Une famille nombreuse menacée d'expulsion périt tout entière dans l'effondrement de son logis. " Ce sera le gros titre du Parisien, entre la sixième victoire d'Anquetil au Grand Prix des Nations, et une photo du général de Gaulle en train de serrer des mains dans la foule pour le référendum.
     Je vais faire comme Roland quand il a mis le feu à la maison de la Grand-Rue.
     - Je t'ai déjà dit de ne pas dire ça devant le monsieur de l'assurance !
     - Pour moi aussi, m'am, on dira " court-circuit ". Il faut que je brûle la maison ! De toute façon, elle est trop petite, et on va être expulsés au printemps. Dans la vie, les soucis, c'est comme les poupées russes, quand tu en as un petit, cache-le sous un gros... Elle a raison, Mme Piponiot. Il faut que je fasse disparaître le petit vélo de la m'am dans un gros incendie. Et mon carnet de correspondance par la même occasion.
     Je me lève. […]
     Je me sens tout nu sous la pluie froide et je pense à la fessée que je vais recevoir.
     - Qu'est-ce que tu fais là ?
     La mère ! Avec lampe torche, regard tempête, robe de chambre, chaussons et fichu sur la tête. Elle fait un peu poupée russe, en moins colorée.
     - J'ai oublié ton vélo au Champ de Personne ! C'est sorti comme du puits. De la vérité ruisselante, incontrôlée. Pourtant j'étais préparé à mouliner une histoire, avec du mensonge plus fin que le Mokarex*. Mais ça m'est tombé des mains sous la pluie... Dans la vie, la vérité, c'est de la savonnette mouillée, ça sent bon, mais c'est pas facile à attraper... Les jolis mots de Mme Piponiot ne me sauveront pas cette fois.
     - Rentre ! Tu es pieds nus par ce temps !
     - Mais m'am, faut y aller tout de suite, sinon ils vont le voler !
     - C'est sûrement déjà fait. Allez rentre ! Ton père vient de se lever. Tu passes à la cuisine que je te frictionne pendant qu'il est aux cabinets.

Daniel Picouly, Le Champ de personne.

* Mokarex : il s'agit d'une marque de café moulu.