Impossible,
dirons-nous, de ne pas parler du très apprécié lauréat de ce Prix
Goncourt des Lycéens. La taille de l’objet, il est vrai, aurait pu
aisément en rebuter plus d’un ; difficile pour de nombreux
lycéens, au commencement du roman, d’être optimiste.
Mais
cette hypothétique a priori
est vite balayé par le
souffle du roman ; le lecteur, pour peu qu’il se laissât
faire, est emporté dès les premières pages dans la reconstitution
d’une époque, véritable portrait d’une génération ; et
le récit mouvementé d’une adolescence, inévitable formation d’un
homme.
L’intrigue
est captivante, les personnages attachants ; Leonid, Igor,
Sacha, tous nous touchent, par leur vision du monde, de la vie, et
parce qu’ils ont, en chacun d’eux, une petite part de nous-mêmes.
C’est aussi ce qu’a réussi Guenassia : la création de
personnages plus vrais que nature, complexes, fouillés, et avant
tout, profondément humains.
Le
souvenir de Michel Marini, le protagoniste, nous hante pour longtemps
aussitôt le livre refermé ; c’est tout le talent de
l’auteur, qui nous pousse durant sept cent cinquante pages aux
côtés de Michel sans jamais nous lasser – et seuls des écrivains
ou des lecteurs confirmés savent combien c’est difficile.
Le
roman, en lui-même, est remarquable en tous points ; l’écriture
est simple, fluide et accessible ; la structure très fouillée,
où l’auteur distille les flash-back et autres rebondissements tel
un orfèvre du chapitre, tel un forgeron de la phrase ; la
longue expérience de Guenassia en tant que scénariste y est, à
coup sûr, pour quelque chose.
Les
décors, les personnages, tout existe, tout se représente avec une
clarté désarmante dans notre esprit – et de faire remarquer
également le côté cinématographique de la chose – et le lecteur
assiste, ailleurs et en un autre temps, aux péripéties et aux
déboires qui font la vie de chacun ; même si l’adolescence
de Michel Marini a quelque chose d’extraordinaire, naturellement –
tout le monde n’a pas nonchalamment rencontré Kessel ou Sartre au
détour d’un club d’échecs.
Guenassia
a également eu la finesse de faire découvrir ou redécouvrir au
lecteur un contexte historique difficile et tendu ; les années
60, en France, où des réfugiés des Pays de l’Est, fuyant le
communisme, se voyaient contraints de s’exiler à l’Ouest,
quittant femmes, enfants et vie quotidienne pour une vie en France,
pleine de nostalgie, de regrets – et de rancœur ; et tout
cela par le prisme subtil des yeux de Michel, perspicace, mais qui ne
saisit pas, naturellement, chacune des implications politiques – et
surtout, qui a de bien plus importantes choses dont il doit se
soucier, comme l’arrivée de son bulletin scolaire, sa famille –
peut-être un peu stéréotypée -, ses amis, et la gestion de
sentiments contradictoires ; et ce club d’échecs, véritable
monde à lui tout seul – lorsque Michel y rentre, il y oublie ses
soucis, découvre peu à peu la vie de chacun des hommes du Club,
assiste à d’interminables débats idéologiques et politiques,
bref, il y mûrit.
La
narration ne faiblit jamais, alternant allègrement entre la légèreté
de la jeunesse et la gravité de l’âge adulte ; Guenassia
amène doucement le lecteur à s’interroger, à soulever lui-même
certains problèmes ; le lecteur se promène, se prend une
gifle, crie, chuchote, lit, écoute, dort avec le narrateur – car
le roman est une grande réussite.
C’est
ainsi qu’à la fermeture du livre, on comprend immédiatement
l’engouement que suscite ce livre, de par sa limpidité et sa
légèreté étonnantes ; car c’est bien cela, ce livre
détonne, étonne, sonne comme une cloche au milieu d’un paysage
littéraire peut-être un peu trop silencieux ; et l’impression
taraudante, et stimulante, d’avoir vécu une adolescence de plus.
Cédrick
Méléard.