Réussir le français au lycée

Camus Acte II-texte 20

Par ezbynovsky - publié le samedi 12 juin 2010 à 18:11 dans Textes EAF 1ES1

Albert Camus – les Justes

Acte II – extrait.

 

 

 

ANNENKOV

Des enfants ?

 

STEPAN

Oui. Le neveu et la nièce du grand duc.

 

ANNENKOV

Le grand duc devait être seul, selon Orlov.

 

STEPAN

Il y avait aussi la grande-duchesse. Cela faisait trop de monde, je suppose, pour notre poète. Par bonheur, les mouchards n’ont rien vu.

 

Annenkov parle à voix basse à Stepan. Tous regardent Kaliayev qui lève les yeux vers Stepan.

 

KALIAYEV, égaré;

Je ne pouvais pas prévoir...Des enfants, des enfants surtout. As-tu regardé des enfants ? Ce regard grave qu’ils ont parfois…Je n’ai jamais pu soutenir ce regard…Une seconde auparavant, pourtant, dans l’ombre, au coin de la petite place, j’étais heureux. Quand les lanternes de la calèche ont commencé à briller au loin, mon cœur s’est mis à battre de joie, je te le jure. Il battait de plus en plus fort à mesure que le roulement de la calèche grandissait. Il faisait tant de bruit en moi. J’avais envie de bondir. Je crois que je riais. Et je disais « oui, oui »…Tu comprends ?

 

Il quitte Stepan du regard et reprend son attitude affaissée.

 

 

 

J’ai couru vers elle. C’est à ce moment que je les ai vus. Ils ne riaient pas, eux. Ils se tenaient tout droit et regardaient dans le vide. Comme ils avaient l’air triste ! Perdus dans leurs habits de parade, les mains sur les cuisses, le buste raide de chaque côté de la portière ! Je n’ai pas vu la grande-duchesse. Je n’ai vu qu’eux. S’ils m’avaient regardé, je crois que j’aurais lancé la bombe. Pour éteindre au moins ce regard triste. Mais ils regardaient toujours devant eux.

 

Il lève les yeux vers les autres. Silence. Plus bas encore.

 

Alors je ne sais pas ce qui s’est passé. Mon bras est devenu faible. Mes jambes tremblaient. Une seconde après, il était trop tard. (Silence. Il regarde à terre.) Dora, ai-je rêvé, il m’a semblé que les cloches sonnaient à ce moment là ?

 

DORA

Non, Yanek, tu n’as pas rêvé.

 

Elle pose la main sur son bras. Kaliayev relève la tête et les voit tous tournés vers lui. Il se lève.

 

 

KALIAYEV

Regardez-moi, frères, regarde-moi, Boria, je ne suis pas un lâche, je n’ai pas reculé. Je ne les attendais pas. Tout s’est passé trop vite. Ces deux petits visages sérieux et dans ma main, ce poids terrible. C’est sur eux qu’il fallait le lancer. Ainsi. Tout droit. Oh non ! Je n’ai pas pu.


Il tourne son regard de l’un à l’autre.

 


Autrefois, quand je conduisais la voiture, chez nous en Ukraine, j’allais comme le vent, je n’avais peur de rien. De rien au monde, sinon de renverser un enfant. J’imaginais le choc, cette tête frêle frappant la roue, à la volée...


Il se tait.


Aidez-moi...


Silence.

Je voulais me tuer. Je suis revenu parce que je pensais que je vous devais des comptes, que vous étiez mes seuls juges, que vous me diriez si j’avais tort ou raison, que vous ne pouviez pas vous tromper. Mais vous ne dîtes rien.

 

Dora se rapproche de lui, à le toucher. Il les regarde, et d’une voix morne

 

Voilà ce que je propose. Si vous décidez qu’il faut tuer ces enfants, j’attendrai la sortie du théâtre et je lancerai la bombe sur la calèche. Je sais que je ne manquerai pas mon but. Décidez seulement, j’obéirai à l’Organisation.

 

STEPAN

L’Organisation t’avait demandé de tuer le grand-duc.

 

 

KALIAYEV

C’est vrai. Mais elle ne m’avait pas demandé d’assassiner des enfants.

 

ANNENKOV

Yanek a raison. Ceci n’était pas prévu.

 

STEPAN

Il devait obéir.

 

ANNENKOV

Je suis le responsable. Il fallait que tout fût prévu et que personne ne pût hésiter sur ce qu’il y avait à faire. Il faut seulement décider si nous laissons échapper définitivement cette occasion ou si nous ordonnons à Yanek d’attendre la sortie du théâtre. Alexis ?

 

 

VOINOV

Je ne sais pas. Je crois que j’aurais fait comme Yanek. Mais je ne suis pas sûr de moi. (Plus bas.) Mes mains tremblent.

 

ANNENKOV

Dora ?

 

DORA, avec violence.

J’aurais reculé, comme Yanek. Puis-je conseil­ler aux autres ce que moi-même je ne pourrais pas faire ?

 

STEPAN

Est-ce que vous vous rendez compte de ce que signifie cette décision ? Deux mois de filatures, de terribles dangers courus et évités, deux mois perdus à jamais. Egor arrêté pour rien. Rikov pendu pour rien. Et il faudrait recommencer? Encore de longues semaines de veilles et de ruses, de tension incessante, avant de retrouver l’occa­sion propice ? Etes-vous fous ?

 

ANNENKOV

Dans deux jours, le grand-duc retournera au théâtre, tu le sais bien.

 

STEPAN

Deux jours où nous risquons d’être pris, tu l’as dit toi-même.

 

KALIAYEV

Je pars.

 

DORA

Attends! (A Stepan.) Pourrais-tu, toi, Stepan, les yeux ouverts, tirer à bout portant sur un enfant ?

 

STEPAN

Je le pourrais si l’Organisation le commandait.

 

DORA

Pourquoi fermes-tu les yeux?

 

STEPAN Moi? J’ai fermé les yeux?

 

DORA

Oui.

 

STEPAN

Alors, c’était pour mieux imaginer la scène et répondre en connaissance de cause.

 

DORA

Ouvre les yeux et comprends que l’Organisa­tion perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes.

 

STEPAN

Je n’ai pas assez de coeur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera.

 

DORA

Ce jour-là, la révolution sera haïe de l’huma­nité entière.

 

STEPAN

Qu’importe si nous l’aimons assez fort pour l’imposer à l’humanité entière et la sauver d’elle-­même et de son esclavage.

 

 

DORA

Et si l’humanité entière rejette la révolution ? Et si le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ? Faudra-t-il le frapper aussi ?

 

 

STEPAN

Oui, s’il le faut, et jusqu’à ce qu’il comprenne. Moi aussi, j’aime le peuple.

 

 

DORA

L’amour n’a pas ce visage.

STEPAN

Qui le dit ?

 

DORA

Moi, Dora.

 

STEPAN

Tu es une femme et tu as une idée malheureuse de l’amour.

 

DORA, avec violence.

Mais j’ai une idée juste de ce qu’est la honte.

 

STEPAN

J’ai eu honte de moi-même, une seule fois, et par la faute des autres. Quand on m’a donné le fouet. Car on m’a donné le fouet. Le fouet, savez-vous ce qu’il est ? Véra était près de moi et elle s’est suicidée par protestation. Moi, j’ai vécu. De quoi aurais-je honte, maintenant ?

 

ANNENKOV

Stepan, tout le monde ici t’aime et te respecte. Mais quelles que soient tes raisons, je ne puis te laisser dire que tout est permis. Des centaines de nos frères sont morts pour qu’on sache que tout n’est pas permis. 

 

STEPAN

Rien n’est défendu de ce qui peut servir notre cause.

 

ANNENKOV, avec colère

Est-il permis de rentrer dans la police et de jouer sur deux tableaux, comme le proposait Evno ? Le ferais-tu ?

 

STEPAN

Oui, s’il le fallait.

 

ANNENKOV, se levant

Stepan, nous oublierons ce que tu viens de dire, en considération de ce que tu as fait pour nous et avec nous.  Souviens-toi seulement de ceci. Il s’agit de savoir si, tout à l’heure, nous lancerons des bombes contre des enfants.

 

 

 

STEPAN

Des enfants ! Vous n’avez que ce mot à la bouche . Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore. Avez-vous vu mourir des enfants de faim ? Moi, oui. Et la mort par la bombe est un enchantement à côté de cette mort-là. Mais Yanek ne les a pas vus. Il n’a vu que les deux chiens savants du grand-duc. N’êtes – vous donc pas des hommes ? Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui veut guérir tous les maux, présents et à venir.

 

DORA

Yanek accepte de tuer le grand-duc puisque sa mort peut avancer le temps où les enfants russes ne mourront plus de faim. Cela déjà n’est pas facile. Mais la mort des neveux du grand-duc n’empêchera aucun enfant de mourir de faim. Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites.

 

STEPAN , violemment

Il n’y a pas de limites. La vérité est que vous ne croyez pas à la révolution. (Tous se lèvent, sauf Yanek). Vous n’y croyez pas. Si vous y croyiez totalement, complètement, si vous étiez sûrs que par nos sacrifices et nos victoires, nous arriverons à bâtir une Russie libérée du despotisme, une terre de liberté qui finira par recouvrir le monde entier, si vous ne doutiez pas qu’alors, l’homme, libéré de ses maîtres et de ses préjugés, lèvera vers le ciel la face des vrais dieux, que pèserait la mort de deux enfants ? Vous vous reconnaîtriez tous les droits, tous, vous m’entendez . Et si cette mort vous arrête, c’est que vous n’êtes pas sûrs d’être dans votre droit. Vous ne croyez pas à la révolution.

 

Silence. Kaliayev se lève.

 

KALIAYEV

Stepan, j’ai honte de moi et pourtant je ne te laisserai pas continuer. J’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.

 

STEPAN

Qu’importe que tu ne soies pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien.

 

KALIAYEV

Nous sommes quelque chose et tu le sais bien puisque c’est au nom de ton orgueil que tu parles encore aujourd’hui.

 

STEPAN

Mon orgueil ne regarde que moi. Mais l’orgueil des hommes, leur révolte, l’injustice où ils vivent, cela, c’est notre affaire à tous.

 

KALIAYEV

Les hommes ne vivent pas que de justice.

 

STEPAN

Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils, sinon de justice ?

 

KALIAYEV

De justice et d’innocence.

 

STEPAN

L’innocence ? Je la connais peut-être. Mais j’ai choisi de l’ignorer et de la faire ignorer à des milliers d’hommes pour qu’elle prenne un jour un sens plus grand.

 

KALIAYEV

Il faut être bien sûr que ce jour arrive pour nier tout ce qui fait qu’un homme consente à vivre.

 

STEPAN

J’en suis sûr.

 

KALIAYEV

Tu ne peux pas l’être. Pour savoir qui, de toi ou de moi, a raison, il faudra peut-être le sacrifice de trois générations, plusieurs guerres, de terribles révolutions. Quand cette pluie de sang aura séché sur la terre, toi et moi serons mêlés depuis longtemps à la poussière.

 

STEPAN

D’autres viendront alors et je les salue comme mes frères.

 

KALIAYEV, criant

D’autres…Oui ! Mais moi, j’aime ceux qui vivent aujourd’hui sur la même terre que moi, et c’est eux que je salue. C’est pour eux que je lutte et que je consens à mourir.Et  pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n’irai pas frapper le visage de mes frères. Je n’irai pas ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte. (Plus bas mais fermement.) Frères, je veux vous parler franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire le plus simple de nos paysans : tuer des enfants est contraire à l’honneur. Et, si un jour, moi vivant, la révolution devait se séparer de l’honneur, je m’en détournerais. Si vous le décidez, j’irai tout à l’heure à la sortie du théâtre, mais je me jetterai sous les chevaux.

 


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